Gérard Neyrand
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Valence (France)
| Naissance |
Valence (France) |
|---|---|
| Activité principale |
sociologue |
| Distinctions |
prix fondation Mustela 2004 |
| Langue d’écriture | Français |
|---|---|
| Genres |
Essais |
Œuvres principales
L'enfant face à la séparation des parents. Une solution, la résidence alternée (1994) L'enfant, la mère et la question du père. Un bilan critique de l'évolution des savoirs sur la petite enfance (2000) Monoparentalité précaire et femme sujet (avec Patricia Rossi) (2004) Le dialogue familial. Un idéal précaire (2009) Soutenir et contrôler les parents. Le dispositif de parentalité (2011) L’amour individualiste. Comment le couple peut-il survivre ? (2018) Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ? (2024)
Gérard Neyrand, né le à Valence (Drôme), est un sociologue français, spécialisé dans l'étude des relations privées.
Gérard Neyrand a durant ces quatre dernières décennies développé l’analyse des transformations qui ont marqué l'organisation de ce qu'on appelle la sphère privée (rapports de genre, rapports familiaux, rapports de génération...) et qui illustrent le basculement dans la seconde phase de la modernité[1]. Son intérêt pour l'approche des relations interpersonnelles, ce qui les définit et les conditionnent, mais aussi les animent et les fait évoluer, s'est d'abord manifesté par une première formation universitaire en psychologie, suivie dans la foulée par une seconde empruntant la voie de la sociologie, qui deviendra sa discipline de référence, notamment dans toute la première partie de sa carrière. Cette orientation progressive n'est pas sans lien avec son milieu d'origine et avec l'époque dans laquelle sa trajectoire s'inscrit.
Élevé à Valence, chef-lieu de la Drôme et sa ville de naissance, jusqu'à l'obtention de son baccalauréat, il s'y trouve à proximité aussi bien de sa famille paternelle, ardéchoise, que de sa famille maternelle, lyonnaise. Être enfant du Baby-boom, qui s'étendra de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'en 1964 en France, n'est pas sans importance, car c'est la première génération qui accède massivement aux études supérieures. Cette accession à l'université, qui s'effectue pour lui en 1967-68, date symbolique, prend une signification particulière dans une histoire familiale marquée par la confrontation à l'objectif démocratique de promotion sociale par les études. Gérard Neyrand fera ainsi partie de ce bataillon d'étudiants d'origine modeste porteur, après sa sœur Colette de 4 ans son aînée, d'un mandat transgénérationnel[2] de réussite scolaire. La présence d'une figure maternelle forte et la prise dans une histoire familiale tournée vers une réussite sociale par les études longtemps frustrée contribuent à rendre compte de l'intérêt qu'il manifesta pour les études, d'abord pour la psychologie, puis pour la sociologie, mais aussi pour des orientations interdisciplinaires comme la sociologie clinique (de Gaulejac[3]), la psychologie sociale (Moscovici), l'anthropologie (Godelier[4]), ou l'histoire sociale.
Carrière
Gérard Neyrand entreprend des études de psychologie à l'université Aix-Marseille avec une maîtrise de psychologie sociale clinique soutenue en 1971 sous la direction de Roland Gori. Après l'obtention de son DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) de psychopathologie, comme de nombreux sursitaires de sa génération, il est dispensé du service militaire obligatoire, sans motif explicite. Il se réoriente alors vers la sociologie, discipline censée pouvoir rendre compte de déterminations sociales que les mouvements critiques des années post-1968 ont particulièrement mises en évidence. Sa formation de sociologue à l'université d'Aix en Provence sera scandée par l'obtention d'une maîtrise en 1975 sur le thème Travail féminin et sexualité, et la soutenance de sa thèse en sur un thème particulièrement porteur à l'époque Société de consommation et sexualité. Stratégies de pouvoir et logiques sociales, obtenue avec les félicitations du jury à l'unanimité. Le sentiment de changement de statut que ressent chaque doctorant après sa soutenance se répétera avec la parution en 1989 de son premier livre, publié avec Caroline Guillot, Entre clips et looks. Les pratiques de consommation des adolescents[5]. Contrairement aux articles, qui confèrent une légitimité "scientifique" d'autant plus grande qu'ils concernent des revues prestigieuses, la publication de livres renvoie plus à une reconnaissance sociale. Ce qui rend sans doute compte de l'importance de ses parutions futures.
En 1980, Gérard Neyrand fonde à Aix-en Provence le Centre Interdisciplinaire Méditerranéen d'Études et de Recherches en Sciences Sociales, le Cimerss. Cette association de recherche est créée avec d'autres doctorants en sociologie : Josiane Caron, Roland Crepet et Caroline Guillot, ainsi qu'avec des doctorants en économie : Elie Gallon et Michel Carreno. C'est au sein de cette association, qu'il réalisa une bonne partie de sa carrière comme chercheur indépendant jusqu'à son entrée comme professeur de sociologie à l'université Toulouse-III Paul Sabatier en . 25 ans de carrière, pendant lesquels furent accumulés un grand nombre de rapports de recherche, dont un bon tiers furent publiés sous forme de livres. Le site internet gerardneyrand.fr fait état de la diversité des commanditaires de ces recherches, que l'on pourrait classer au regard du nombre de rapports qu'ils ont financés : Direction de la population et des migrations, Mission Recherche du ministère des affaires sociales, Fondation de France, Caisse nationale des allocations familiales, Plan construction et habitat, CEMEA, et de nombreuses autres productions plus individualisées...
Façonné autant que balloté au gré des aléas de la recherche incitative, il fut ainsi confronté à l'impact du politique sur la dynamique de production de la recherche, a fortiori de la recherche incitative. En 1986, le changement de majorité politique et le passage à une logique de cohabitation entre un Président de gauche et un Premier ministre de droite, faillit bien couler définitivement le Cimerss. Plusieurs contrats de recherche qui avaient été entérinés par les commissions scientifiques de sélection des appels d'offres, mais qui n'avaient pas été officiellement signés, furent annulés, contraignant l'équipe entière aux allocations chômage (Assedic). Exemplairement, une recherche obtenue avec la Direction de la population et des migrations sur l'acquisition de nationalité française à la suite d'un mariage mixte (franco-étranger) fut annulée sans autre forme de procès ! Dans la foulée, paraissait au Plan construction un appel d'offres sur "Le sentiment d'insécurité". Opportuniste, il répondit avec Caroline Guillot sur le sentiment d'insécurité chez les femmes seules chefs de famille et leur réponse fut retenue... Mais, ultime rebondissement, fin 1991, alors que le gouvernement était à nouveau socialiste, le responsable de la recherche de la Direction de la Population et des Migrations finance sur une "queue de budget" la recherche sur les couples mixtes annulée quelques années auparavant[6]. Cela donnera l'ouvrage Mariages mixtes et nationalité française, réalisé avec l’historienne Marine M'Sili[7]. Les exemples de l'implication du politique dans la dynamique de la recherche pourraient être multipliés, et il est clair que la recherche sur contrat est une dure école pour l'apprentissage du métier de sociologue, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Bourdieu, Chamboredon et Passeron.
C'est à la fin des années 1990 qu'il prépare son habilitation à diriger des recherches (HDR) en sociologie, sous le parrainage de Jacques Commaille, complété sur la fin par celui de Didier Le Gall[8]. Ce travail de réflexion synthétique et critique que représente l'HDR sera effectué en même temps que l'un de ses travaux les plus aboutis en matière de sociologie de la famille, celui sur l'évolution du regard sur la petite enfance et les places parentales, paru en 2000 aux Presses universitaires de France (PUF) sous le titre L'enfant, la mère et la question du père[9],[10]. Car, en 1997 la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) avait lancé un appel d'offres sur le thème de la petite enfance, sollicitant un tel bilan des écrits sur la question[11]. La fin du siècle fut ainsi l'occasion pour lui d'obtenir son HDR en à l'université de Caen et de voir publier son travail sur l'enfant et les places parentales en .
Ce qui sera suivi 5 ans après par son intégration à l’université Paul Sabatier Toulouse 3, comme professeur de sociologie à la Faculté des sciences du sport et du mouvement humain et dans l'équipe d'accueil qui deviendra le CRESCO (Centre de recherche en sciences sociales du corps). Il y demeurera jusqu'à sa retraite, début 2017. Il obtient alors le statut de professeur émérite jusqu’à ce jour.
Synthèse des travaux
La période de recherche "indépendante" (qui dépend de fait largement des politiques incitatives) s'étend ainsi de 1980 à 2005, soit 25 années où furent abordées de multiples thématiques et rendus pas moins de 43 rapports de recherche, la plupart comme responsable (cf. publications), complétées par 12 années de recherche dans le cadre universitaire. Les grands thèmes abordés s'ordonnèrent ainsi progressivement autour, d'une part de la question du genre (depuis l'étude des rôles conjugaux, 1983, jusqu'à celle de la socialisation différentielle des filles et garçons, 2014[12]), notamment les situations post-séparation conjugale (de la résidence alternée, 1994[13],[14], à la précarité monoparentale, 2004[15]) ; d'autre part, des situations interculturelles, plus particulièrement autour de la question des unions (de l'acquisition de la nationalité française par mariage, 1993[16], jusqu'aux mariages forcés, 2008[17]) ; enfin de l'étude plus approfondie de certaines catégories d'âge (depuis l'adolescence, 1987[18], jusqu'à la petite enfance 1994-2014) ; et, chapeautant ces différentes approches, la prise en compte des dispositifs sociaux et de gestion les concernant (maisons vertes[19], lieux d'accueil[20], associations de proximité, espaces de loisir ou de rencontre...) ou des dispositifs institutionnels de prise en charge dans leur grande diversité (de l'éducatif au social, de la santé au politique). Le dialogue constitue alors pour lui le principe de régulation à l'oeuvre au sein des formes renouvelées de fonctionnement des familles qui aspirent à une "démocratie familiale"[21].
En tant qu'elle représente un effort de synthèse à visée institutionnelle, l'habilitation à diriger des recherches en sociologie donne un premier aperçu de la complexité d'une trajectoire marquée par l'impact de la demande institutionnelle sur les thématiques de recherche abordées, son intitulé donne un axe programmatique fort : Pluralité des formes de régulation des relations privées. Des incertitudes de la famille au flottement des discours publics. Il s'agit ainsi de mettre en évidence à quel point les formes prises par les relations considérées comme "privées", c'est-à-dire ressortant d'une gestion effectuée par les individus eux-mêmes à l'abri du regard et du contrôle publics, font de fait l'objet d'une régulation pluridimentionnelle mettant en œuvre aussi bien les logiques internes à la sphère privée que le politico-juridique et le médiatico-marchand... En ce sens, l'habilitation est l'occasion de réaliser une approche englobante qui permet de situer les différents travaux dans une analyse de la société globale, de ses contraintes et ses tensions entre logiques concurrentes, renouant ainsi avec l'approche de la thèse 20 ans auparavant, tout en l'approfondissant. Allié au travail conjoint sur l'évolution des savoirs sur la petite enfance et les places parentales, ce vaste effort de synthèse permettra à Gérard Neyrand de réaliser dans les années 2000 plusieurs recherches alliant interdisciplinarité et mise en perspective socio-politique des résultats, que ce soit sur la prévention psychique précoce[22] (avec les pédopsychiatres Michel Dugnat et Jean-Noêl Trouvé, et la psychanalyste Georgette Revest), la monoparentalité précaire (avec la psychanalyste Patricia Rossi), les mariages forcés (avec la juriste Sahra Mekboul et le sociologue Abdelhafid Hammouche), ou la socialisation corporelle et de genre (avec la juriste Sahra Mekboul et la sociologue Christine Menesson).
L'originalité de son approche[23],[24],[25] réside dans la volonté d'articuler des approches théoriques qui participent de disciplines ou d'options différentes mais dont il retient parmi les avancées qui sont susceptibles d'éclairer les phénomènes étudiés celles qu’il partage et qui ne vont pas entrer en contradiction les unes avec les autres. Exercice délicat, qui suppose une position critique et la capacité d’intégrer dans l’élaboration réflexive les énoncés qui entrent en cohérence avec l'analyse. Travail qui trouve particulièrement à s'exprimer au niveau des points d'articulation avec la psychanalyse, discipline de nos jours particulièrement divisée entre des options interprétatives différentes. Cet exercice s'exemplifie avec trois livres réalisés avec la formatrice Marie-Dominique Wilpert, d’une part, en 2013 avec le psychanalyste Michel Tort[26] : Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ? ; d’autre part, deux ans après par une sorte de suite à ce travail, réalisé avec le psychologue clinicien Gérard Poussin : Père, mère, après séparation. Résidence alternée et coparentalité [27]; enfin, en 2018 avec le psychanalyste Daniel Coum : Malaise dans le soutien à la parentalité. Pour une éthique d’intervention[28].
Mais les disciplines ayant à voir avec la clinique psychologique sont loin d'être les seules à contribuer à un regard qui se veut transdisciplinaire : la traduction des évolutions étudiées dans le droit, mais surtout la genèse historique de celles-ci font partie des éléments qui alimentent régulièrement la réflexion. Comme beaucoup de sociologues, Gérard Neyrand estime que le social ne peut être décodé sans analyser son immersion dans l'histoire, et sans une référence minimale à une philosophie interprétative qui aide à dégager le sens des phénomènes étudiés. Ce qui ne peut que renvoyer à un certain nombre de débats, et aux polémiques qui parfois les ont accompagnés, que ce soit sur la résidence alternée, sur les mariages mixtes, sur la prévention précoce, sur les fonctions parentales ou, plus globalement, sur le sens des mutations qui touchent les relations privées... qui, toutes, d'une manière ou d'une autre, ont à voir avec l'organisation politique et la gouvernementalité qui en découle, intimement liée au poids que représentent aussi bien l'économique sur l'ordre social que les représentations sociales qui donnent sens à cet ordre.
Après une période importante consacrée à l'analyse de la petite enfance et à celle de la parentalité[29],[30], dans les multiples formes que les rapports sociaux configurent, Gérard Neyrand remet en œuvre une réflexion sur l'autonomisation de la conjugalité[31],[32], et ses rapports ambivalents tout autant avec l'individualisme qu'avec la famille[33]. Cette prise en tenaille met clairement en évidence que toujours les relations vécues comme les plus intimes sont prises dans des rapports sociaux, qui, par devers elles, les marquent du sceau du politique.
Son dernier ouvrage, Critique de la pensée positive[34], s'attache à mettre en évidence les fondements de l'idéologie positiviste du néolibéralisme, identifiée sous le nom de pensée positive, autrement dit l'injonction faite aux individus de rechercher un bonheur dont ils seraient seuls responsables, en déniant ainsi aussi bien la complexité de la vie psychique que l'impact des rapports sociaux sur la place occupée dans la société et les possibilités de s'y épanouir. Il réalise pour cela la généalogie critique de la psychologie positive, l'éducation positive et la parentalité positive.
