Gens du Livre
terme islamique faisant référence aux adeptes des religions antérieures basées sur des révélations écrites
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Les gens du Livre ou Ahl al-Kitâb (arabe : اهل الكتاب, « gens de l'Écriture ») sont ceux à qui, selon le Coran, les messages divins ont été révélés à travers un livre révélé à un prophète[1].

Pour l'islam, le concept s'applique aux peuples monothéistes dont la religion est fondée sur des enseignements divins à travers un livre révélé à un prophète et enseigné par ce dernier[1]. Pour les musulmans orthodoxes, ceci inclut au moins tous les chrétiens, juifs (karaïtes et samaritains inclus), et les sabéens (généralement identifiés aux mandéens). Dans une définition plus large, le concept s'étend parfois aux zoroastriens (majūsī) qui bénéficient de ce statut par leur livre saint, l'Avesta[1].
Dans le Coran
L'expression « Gens du Livre » revient une trentaine de fois dans le texte coranique[2]. D'après le dogme communément admis, il y désigne les peuples ayant reçu un livre sacré, par l'intermédiaire d'un prophète, avant la révélation du Coran, qui se présente comme l'ultime message du Dieu unique (Allah) adressé à toute l'humanité. Les peuples concernés sont donc essentiellement les juifs et les chrétiens. Le Coran utilise ce « Livre » pour former une identité au peuple désigné. Ainsi, les chrétiens sont appelés « Gens de l'Évangile » (Cor. 5.47)[2].
Le Coran contient certains passages clairement admonitoires à l'encontre de ces peuples qui n'ont pas reconnu la sacralité de la révélation coranique ni la prophétie de Mahomet. Il les accuse aussi de s'être détourné du message divin originel et d'avoir falsifié les Écritures. Certains groupes minoritaires de musulmans refusent de dialoguer avec les gens du Livre, s'appuyant en particulier sur le début du verset 29 de la sourate 9 (At-Tawba), le « verset de la guerre » : « Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et Son Prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les Gens du Livre (Juifs et Chrétiens) ne pratiquent pas la vraie Religion [...] »[3].
Néanmoins, dans d'autres versets, le Coran invite à une certaine tolérance vis-à-vis de ces peuples qui, bien qu'infidèles, ne sont pas mis au niveau des polythéistes[4]. En effet, si ces derniers, dans le droit islamique classique, n'ont d'autres options que la conversion à l'islam ou la mort, cela ne concerne pas les gens du Livre, qui sont considérés comme une communauté tolérée en terre d'Islam. Par exemple, au début de l'ère islamique, les musulmans étaient autorisés à consommer la nourriture des juifs et des chrétiens, comme le mentionne le verset 5.5 du Coran. Cependant, celui-ci a été abrogé plus tard par la sourate 9, verset 29, rendant désormais interdit aux musulmans de consommer la nourriture des gens du Livre[5]. En revanche, si les non-musulmans monothéistes refusent de se convertir, contrairement aux polythéistes, ils doivent payer une taxe de capitation, appelée jizya, qui leur garantit officiellement la vie sauve et leur permet de conserver leur religion ainsi que leurs biens. Cette taxe est souvent perçue comme une humiliation, symbolisant leur soumission, conformément au contenu de la dernière partie du verset 29 de la sourate 9 : « Combattez-les jusqu'à ce qu'ils versent le tribut en se soumettant, après avoir été humiliés »[2].
Ainsi, les juifs sont, dans le texte coranique, à la fois considérés comme peuple choisi par Dieu, récepteur de sa Loi et, en cela, accepté au Paradis, mais aussi comme les adorateurs du veau d'or, ceux qui ont « perverti » les Écritures, maudits par Dieu...et sont, en cela, promis à l'Enfer[6]. Si le Coran sembla avoir admis initialement que les gens du Livre pouvaient se sauver en respectant leurs propres rites, les versets plus tardifs leur ordonnent de se convertir à l'islam, le judaïsme devenant alors condamné et maudit[6]. Le Coran énumère de nombreuses fautes attribuées aux juifs, allant de la transgression du sabbat à l'idolâtrie. Outre l'épisode du veau d'or, il évoque notamment, dans le verset 30 de la sourate 9, l'adoration d'un mystérieux personnage appelé ʿUzayr (en) (arabe : عزير), présenté par celui-ci comme une figure vénérée par les juifs comme « fils de Dieu », à l'image de ce que les chrétiens affirment à propos de Jésus de Nazareth. La tradition exégétique islamique identifie ʿUzayr à Ezra (ou Esdras) le Scribe, bien qu'aucune source du corpus hébraïque ne mentionne une telle vénération[7],[6].
Dans les textes islamiques
Dans les hadiths, l'attitude principale de l'islam vis-à-vis du judaïsme et du christianisme est la méfiance. Cela s'inscrit dans une volonté de distinguer clairement les institutions et les communautés. Un principe largement adopté est « n'agissez pas comme le font les gens du Livre », ce qui ressemble à l'interdiction talmudique de suivre les pratiques des Gentils (non-Juifs)[6]. Toutefois, cela n'empêche pas l'islam naissant de s'approprier d'éléments initialement judaïques, Yom Kippour devenant ainsi le jeûne d'Ashoura, puis du Ramadan[6]. Les hadiths ont parfois transformé des épisodes de la vie de Mahomet en principes généraux[6].
À partir du IXe siècle se mettent en place de nombreuses controverses à but apologétique. Celles-ci balancent entre l'opinion selon laquelle les Écritures judéo-chrétiennes sont authentiques et peuvent faire l'objet d'exégèse et celle selon laquelle elles ne doivent pas être acceptées, ayant été falsifiées. La première prévaut jusqu'au Xe siècle[6].
La principale critique du judaïsme, dans ces débats, est celle d'un anthropomorphisme de Dieu. Contre le christianisme, des apologètes musulmans ont développé l'idée d'altération de la Foi chrétienne par Paul de Tarse puis par Constantin, mais ont aussi critiqué les dogmes, centraux, de la Trinité (accusation de trithéisme) et de l'Incarnation. En outre, des passages du texte biblique ont été réinterprétés en tant qu'annonces de la venue de Mahomet[6],[8].
La question de l'appartenance aux gens du Livre
Au sein de la jurisprudence islamique, de nombreux débats ont eu lieu et durent encore pour savoir quels peuples sont intégrés aux « gens du Livre ». Ainsi, le Coran n'inclut pas explicitement les Sabéens[2]. Cette inclusion est plus tardive[6]. Beaucoup de juristes des débuts de l'islam, notamment Mâlik ibn Anas, fondateur de l'école malékite, conviennent aussi d'y inclure le zoroastrisme[6] (d'ailleurs reconnu comme tel dans l'Iran actuel).
Plus tard, l'interprétation légale a été étendue pour adapter le concept à d'autres non-musulmans vivant dans des pays dont l'autorité étatique était de confession musulmane (par exemple, hindous en Inde)[6]. Le régime de la dhimma leur a été imposé (paiement de la jizya, instauration du purdah, etc.), mais pas les autres possibilités prévues pour les chrétiens, juifs et sabéens. Par exemple, un homme musulman ne peut se marier avec une femme incroyante, qu'elle soit athée, agnostique, ignostique, déiste, panthéiste, panenthéiste, apathéiste[9], animiste ou encore polythéiste, si elle ne se convertit pas à l'islam (Cor. 2.221). Il peut toutefois, sous certaines conditions, contracter un mariage avec une femme faisant partie des gens du Livre, ce qui n'est pas le cas pour une musulmane (qui doit obligatoirement se mettre en couple avec un musulman, converti ou non).
Sous la loi islamique
Le Pacte de Najran est signé en 631 et garantit la protection des chrétiens en échange d'un impôt raisonnable. Au fur et à mesure du temps, la situation devient plus compliquée. Avec le Pacte d'Umar, les chrétiens et juifs doivent être dans un « état d'humiliation »[10].
Durant toute l'histoire de l'islam, les musulmans ont employé le Coran pour justifier des positions très diverses envers les non-musulmans. À certaines époques et en certains lieux, les musulmans ont fait preuve de beaucoup de tolérance envers les non-musulmans ; à d'autres des non-musulmans ont été traités comme des ennemis et persécutés. Le statut de dhimmi est une des illustrations de cette diversité et des nuances à apporter quant à l'évaluation du traitement des minorités non-musulmanes dans des États islamiques.
Au sein d'un État à majorité musulmane, où la charia est censée servir de source suprême du droit, les gens du Livre qui ne se sont pas convertis à l'islam ont le statut de dhimmi. Ils sont ainsi soumis, entre autres, à un impôt spécifique (en réalité, un tribut) en échange d'une protection de l'État et d'une liberté (variable) de culte, y compris dans des aspects non spécifiquement culturels. En Iran contemporain, les fêtes mixtes, la culture des vignobles et la fabrication du vin leur sont permis (ce qui n'est bien entendu pas le cas pour les citoyens musulmans, majoritaires). Ils bénéficient par ailleurs de sièges réservés aux Parlements iranien et jordanien, alors que leur infériorité numérique ne leur permettrait pas nécessairement d'y avoir un des leurs.
