Gramscisme (marxisme)
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Le gramscisme est un courant marxiste se réclamant de la pensée du philosophe et militant communiste italien Antonio Gramsci. La pensée gramscienne s'est fait connaître comme étant une forme de marxisme hétérodoxe, notamment par sa critique du stalinisme, mais aussi ses multiples développements théoriques, se démarquant parfois vivement de la pensée marxiste de ses contemporains[1] .
La pensée gramscienne nomme et qualifie son marxisme de « philosophie de la praxis ».
Analyse gramscienne sur la culture et son organisation
Antonio Gramsci a écrit plus de 30 cahiers durant son emprisonnement. Ces écrits, connus sous le titre de Cahiers de prison (Quaderni del carcere), contiennent ses réflexions sur l'histoire italienne, ainsi que des idées en théorie marxiste, théorie critique et théorie éducative.
La pensée gramscienne est très influencée par un texte de Marx, les Thèses sur Feurebach, mettant grandement en avant la praxis humaine (les pratiques sociales) au sein de la pensée matérialiste.
Parti médiatique
Cette notion gramscienne de Parti médiatique désigne l'hégémonie culturelle de la classe bourgeoise dominante sur l'ensemble de la société grâce aux médias. Selon Antonio Gramsci, la bourgeoisie domine par la force mais aussi par le consentement, notamment par son hégémonie culturelle qui fait que le prolétariat adopte les intérêts de la bourgeoisie. En se basant sur l’exemple du quotidien italien Corriere della Sera, Gramsci montre par exemple comment ce journal défend les intérêts de la bourgeoisie industrielle milanaise en les justifiant et en donnant une illusion de débat démocratique avec l'opposition. Ainsi, les médias qui participent activement de l'hégémonie culturelle sont les premiers défenseurs du système idéologique voulu par la classe bourgeoise.
Dans La Fabrication du consentement (1988), Edward Herman et Noam Chomsky reprennent le principe d'hégémonie culturelle et Parti médiatique énoncé par Gramsci, avançant l'idée que les médias diffusent avant tout une propagande au bénéfice du groupe social dominant qui les possèdent. Selon eux, « les médias servent les puissants intérêts sociétaux qui les contrôlent et les financent, et exercent de la propagande pour leur compte. Les représentants de ces intérêts ont d’importants programmes et principes qu’ils veulent mettre en avant, et sont en bonne position pour modeler et contraindre la politique des médias. »
Intellectuels et éducation
Gramsci s'est intéressé de près au rôle des intellectuels dans la société. Il disait notamment que tous les Hommes sont des intellectuels, mais que tous n'ont pas la fonction sociale d'intellectuels[2]. Il avançait l'idée que les intellectuels modernes ne se contentaient pas de produire du discours, mais étaient impliqués dans l'organisation des pratiques sociales. Ils produiraient le sens commun, c'est-à-dire ce qui va de soi. Ainsi les intellectuels engagés aux côtés de la classe ouvrière joueraient un rôle majeur en produisant des évidences qui détruiraient le sens commun produit, selon lui, par la bourgeoisie.
Il établissait de plus une distinction entre une « intelligentsia traditionnelle » qui se pense (à tort) comme une classe distincte de la société, et les groupes d'intellectuels que chaque classe génère « organiquement ». Ces intellectuels organiques ne décrivent pas simplement la vie sociale en fonction de règles scientifiques, mais expriment plutôt les expériences et les sentiments que les masses ne pourraient pas exprimer par elles-mêmes. L'intellectuel organique comprendrait par la théorie mais sentirait aussi par l'expérience la vie du peuple.
La nécessité de créer une culture propre aux travailleurs est à mettre en relation avec l'appel de Gramsci pour un type d'éducation qui permette l'émergence d'intellectuels qui partagent les passions des masses de travailleurs. Les partisans de l'éducation adulte et populaire considèrent à cet égard Gramsci comme une référence.
La pensée gramscienne du politique
Le concept de « Hégémonie »
L'analyse de l'hégémonie a été d'abord formulée par Antonio Gramsci pour expliquer pourquoi les révolutions communistes prédites par Marx dans les pays industrialisés ne s'étaient pas produites[3]. Marx et ses successeurs avaient en effet affirmé que la croissance du capitalisme industriel produirait une gigantesque classe ouvrière et des récessions économiques cycliques. Ajoutées aux autres contradictions du capitalisme, ces récessions conduiraient une écrasante majorité de la population, les travailleurs, à développer, pour défendre leurs intérêts, des organisations, notamment des syndicats et des partis politiques. La succession des crises économiques amènerait enfin la classe ouvrière à renverser le capitalisme dans une révolution, à restructurer les institutions économiques, politiques et sociales, sur la base du socialisme scientifique, et à commencer la transition vers une société communiste. En termes marxistes, le changement d'infrastructures économiques impliquait un bouleversement de la superstructure culturelle et politique. Bien que Marx et Engels aient prédit ce scénario dans le célèbre Manifeste du Parti communiste (1848), les travailleurs des pays industrialisés n'avaient toujours pas mené à bien cette « mission » plusieurs décennies plus tard.
Gramsci pensait que l'échec des travailleurs à faire la révolution socialiste était dû à l'emprise de la culture hégémonique bourgeoise sur l'idéologie et les organisations des travailleurs.
En d'autres termes, les représentations culturelles de la classe dirigeante, c'est-à-dire l'idéologie dominante, avaient déteint plus que Marx n'aurait pu le penser sur les masses de travailleurs. Dans les sociétés industrielles « avancées », des outils culturels hégémoniques tels que l'école obligatoire, les médias de masse et la culture populaire avaient inculqué une « fausse conscience » aux travailleurs. Au lieu de faire en sorte qu'advienne une révolution qui servirait vraiment leurs besoins collectifs (selon les marxistes), les travailleurs des sociétés « avancées » cédaient aux sirènes du nationalisme, du consumérisme et de l'ascension sociale, embrassant un ethos individualiste de compétition et de réussite personnelle ou encore se rangeant derrière les chefs religieux bourgeois.
Constatant l'échec relatif du déterminisme économique face à la force de l'idéologie dominante, Gramsci proposa une distinction entre « guerre de position » et « guerre de mouvement ». La « guerre de position » est une guerre culturelle contre les valeurs bourgeoises qui se présentent comme « naturelles » ou « normales ». Les éléments socialistes doivent pour cela chercher à percer dans les médias d'information, les organisations de masse et les institutions éducatives en vue de propager l'analyse et la théorie révolutionnaires, d'augmenter la conscience de classe et de pousser à l'engagement révolutionnaire. Cette lutte culturelle doit permettre au prolétariat d'attirer toutes les classes opprimées dans sa lutte pour la prise du pouvoir politique. Pour Gramsci, toute classe qui vise à la conquête du pouvoir politique doit en effet dépasser ses simples intérêts « économiques », prendre la direction morale et intellectuelle, et faire des alliances et des compromis avec un certain nombre de forces sociales. Gramsci appelle cette union des forces sociales un « bloc historique » (terme emprunté au syndicaliste Georges Sorel).
Un succès dans cette « guerre de position » permettrait aux communistes de commencer la « guerre de mouvement », c'est-à-dire l'insurrection contre le capitalisme avec le soutien des masses.
Société politique et société civile
La théorie de l'hégémonie de Gramsci est inséparable de sa conception de l'État capitaliste, dont il dit qu'il dirige par la force et le consentement. L'État ne doit pas être compris comme le seul gouvernement, Gramsci distingue deux grandes parties : la « société politique », lieu des institutions politiques et du contrôle constitutionnel-légal (la police, l'armée, la justice) ; la « société civile », lieu des institutions culturelles (l'université, les intellectuels) qui diffusent l'idéologie explicite ou implicite de l'État, dont le but est d'obtenir l'adhésion sur des valeurs admises par la majorité. La première est régie par la force, la seconde par le consentement. Gramsci précise cependant que cette distinction est avant tout conceptuelle et que les deux sphères se recoupent souvent.
Gramsci affirme que, sous le capitalisme moderne, la bourgeoisie peut maintenir son contrôle économique en laissant la société politique accorder un certain nombre de revendications aux syndicats et aux partis politiques de masse. Ce faisant, la bourgeoisie s'engage dans une « révolution passive » par des concessions sur ses intérêts économiques immédiats, concessions qui s'avèrent en fait des modifications des formes de son hégémonie. Gramsci considère des mouvements comme le fascisme, le réformisme, le taylorisme et le fordisme, comme des exemples de ce processus.
Pour Gramsci, le parti révolutionnaire est la force capable de faire émerger des intellectuels organiques pour les travailleurs, outil qui permettra de contester l'hégémonie de la classe dominante sur la société civile. La nature complexe de la société civile moderne signifie que défaire l'hégémonie bourgeoise et conduire au socialisme est impossible sans une « guerre de position ». Pour Gramsci, l'avènement du socialisme ne passe prioritairement ni par le putsch, ni par l'affrontement direct, mais par ce combat culturel contre les intellectuels de la classe dirigeante. Cette guerre de position serait rendue nécessaire par l'armature idéologique de l'État bourgeois moderne (éducation, presse, Églises, culture populaire). Car si dans les régimes dictatoriaux c'est principalement la société politique qui fait l'oppression, il pense que dans les sociétés occidentales la société civile est une composante importante de la domination qui doit en conséquence être l'objet du combat.
Bien qu'il soit difficile de tracer une ligne claire entre « société politique » et « société civile », Gramsci met en garde contre le culte de l'État qui découle de l'identification des deux, telle qu'elle serait faite, selon lui, par les jacobins et les fascistes.
Guerre de mouvement et guerre de position
Dans le cadre de sa théorie de l'hégémonie, Gramsci utilise une métaphore militaire pour faire référence à deux formes de stratégies politiques et sociales pouvant conduire à un changement social[4]:
La guerre de position désigne une stratégie politique visant à renverser l'ordre établi, par le moyen d'une lutte contre l'hégémonie établie. Cette approche consiste à s'implanter au sein des institutions et de la société civile pour promouvoir des idées alternatives et obtenir un soutien populaire. Selon Gramsci, cette stratégie est particulièrement pertinente dans les sociétés démocratiques, où les changements révolutionnaires soudains sont plus difficiles à réaliser.
La guerre de mouvement est plus brève et plus directe. Elle implique une mobilisation des masses pour renverser l'ordre établi, mobilisation qui peut notamment prendre la forme de l'insurrection ou d'autres actions violentes. Selon Gramsci, cette forme était souvent nécessaire dans les sociétés autoritaires ou réfractaires au changement.
Ces deux stratégies sont complémentaires et interdépendantes : la première construit des organisations de masse et transforme les idéologies, mentalités et valeurs culturelles, tandis que la seconde peut permettre aux subalternes de renverser les structures de pouvoir existantes (le pouvoir des classes dominantes concentré en particulier dans l'État) afin d'ériger un nouvel ordre social[5]. Il y a donc une dialectique à établir entre guerre de position et guerre de mouvement[6].
Idéologie et praxis (philosophie gramscienne)
Historicisme et historicisme absolu
Comme le jeune Marx, Gramsci était un fervent partisan de l'historicisme. Dans cette perspective, toute la signification découle de la relation entre l'activité humaine pratique (ou « praxis ») et les processus socio-historiques objectifs dont elle fait partie. Les idées, leur fonction et leur origine, ne peuvent être comprises en dehors du contexte socio-historique. Les concepts par lesquels nous organisons notre connaissance du monde ne dérivent pas en effet en premier lieu de notre rapport aux choses, mais plutôt des relations sociales entre les utilisateurs de ces concepts. Par conséquent, il n'y a pas de « nature humaine » inaltérable, mais seulement des variations historiques. De surcroît, la science ne « reflète » pas une réalité indépendante de l'homme, elle n’est vraie que dans la mesure où elle exprime le processus en cours dans une situation historique donnée. La majorité des marxistes tenait par exemple pour acquis que la vérité est la vérité quels que soient le lieu et le moment de sa connaissance, et que le savoir scientifique (marxisme inclus) est accumulé historiquement et n'appartient donc pas à la sphère, considérée illusoire, de la superstructure.
Pour Gramsci, cependant, le marxisme n'est « vrai » que dans un sens social pragmatique, au sens où en articulant la conscience de classe du prolétariat il exprime la « vérité » de son temps mieux qu'aucune autre théorie. Cette position anti-positiviste a été attribuée à l'influence de Benedetto Croce, sans doute l'intellectuel italien le plus respecté de son temps. Il faut toutefois rappeler que Gramsci insistait sur son « historicisme absolu » en rupture avec la teneur idéaliste et hégélienne de la pensée de Croce et avec sa propension à maintenir une synthèse métaphysique dans la « destinée historique ».
La "philosophie de la praxis" contre l'économisme
Dans un article écrit avant son emprisonnement et intitulé « La révolution contre le Capital », Gramsci affirmait que la révolution russe en Russie invalidait l'idée que la révolution socialiste ne pouvait se faire avant le développement total des forces capitalistes de production. Cela renvoyait à cette conception par Gramsci du marxisme comme une philosophie non-déterministe. Gramsci insistait sur le fait qu'affirmer la primauté causale des relations de production était mal comprendre le marxisme. Les changements économiques et culturels sont les expressions d'un processus historique de base, et il est difficile de dire quel élément a la primauté sur l'autre. La croyance fataliste, fort répandue dans les premiers mouvements socialistes, en un triomphe inévitable en raison des « lois historiques » était, du point de vue de Gramsci, le produit des conditions historiques d'une classe oppressée réduite à une action défensive. Cette croyance devait être abandonnée une fois que les travailleurs étaient capables de prendre l'initiative.
La « philosophie de la praxis » ne peut pas considérer que des « lois historiques » soient comme les agents ou le moteur du changement social. L'histoire est dépendante de la praxis humaine et implique donc la volonté humaine, individuelle et surtout collective. Cependant, la volonté ne peut pas aboutir dans n'importe quelle situation : des circonstances historiques favorables sont requises. Plus encore, l'apparition même d'une volonté collective agissante historiquement dépend elle-même de certaines conditions socio-historiques. Mais, si la praxis et la volonté humaine sont bien conditionnées historiquement, il n'en reste pas moins qu'il n'y a aucune inévitabilité historique absolue dans la réalisation de tel ou tel processus, ni du processus historique dans son ensemble[7].
Critique du matérialisme « vulgaire »
Parce qu'il croyait que l'histoire humaine et la praxis collective déterminent la pertinence de telle ou telle question philosophique, les vues de Gramsci vont à l'encontre du matérialisme métaphysique soutenu par Engels (que Gramsci ne mentionne pas explicitement néanmoins) ou Plekhanov. Pour Gramsci, le marxisme ne s'occupe pas d'une réalité existant par et pour elle-même indépendamment de l'humanité. Le concept d'un univers objectif extérieur à l'histoire et à la praxis humaine est selon lui analogue à la croyance en Dieu, et tombe dans la réfutation du matérialisme énoncée par Kant ; l'histoire naturelle n'a de sens qu'en relation à l'histoire humaine. Le matérialisme philosophique comme sens commun est le fruit d'un manque de pensée critique et ne peut pas, contrairement à ce que disait Lénine, s'opposer à la superstition religieuse. En dépit de cela, Gramsci se résignait à l'existence de cette forme plus grossière du marxisme : le statut du prolétariat comme classe dépendante signifiait que le marxisme, philosophie de la classe ouvrière, pouvait souvent s'exprimer sous la forme de la superstition populaire et du sens commun. Néanmoins, il est nécessaire de défier efficacement les idéologies de classes éduquées, et pour cela les marxistes doivent présenter leur philosophie sous une forme plus sophistiquée, et entreprendre une véritable confrontation avec les vues de leurs adversaires.
Les « gramscismes de droite »
La « Nouvelle Droite »
Fondé en 1969 en France, le Groupement de recherches et d'études pour la civilisation européenne affirme que le combat essentiel de la Nouvelle Droite doit être avant tout métapolitique. Il se revendique donc d'un « gramscisme de droite », pour « agir dans le champ idéologique et culturel, préalablement à la prise du pouvoir effectif (politique) »[8].
Depuis 2018
L'idée d’hégémonie culturelle est reprise par Marion Maréchal et son entourage, qui estiment qu’avant d’être électoral le combat doit être « métapolitique ». Marion Maréchal affirme elle-même qu'« il est temps d’appliquer les leçons d’Antonio Gramsci » pour renverser la domination des idées de gauche qui selon elle ont « gangrené » la droite[9],[10].
Notes et références
- ↑ ATTILIO MONASTA, « L'«intellectuel organique» selon Gramsci », sur L’Agora, (consulté le )
- ↑ Antonio Gramsci, « Problèmes de civilisation et de culture », sur Marxists Internet Archive (consulté le ).
- ↑ Yohann Douet, « Affronter la crise de la modernité. Hégémonie et sens de l’histoire chez Gramsci », Actuel Marx, vol. 2020/2, no 68, , p. 175 (DOI 10.3917/amx.068.0175, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Billy Casamia, « Antonio Gramsci, Cahiers de prison. Anthologie », Lectures, (ISSN 2116-5289, DOI 10.4000/lectures.54179)
- ↑ Antonio Gramsci et Razmig Keucheyan, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, (ISBN 978-2-35872-030-4)
- ↑ Yohann Douet, L'hégémonie et la révolution – Gramsci penseur politique, Paris, éd. Amsterdam, , 312 p. (ISBN 978-2-354-80277-6)
- ↑ Yohann Douet, L'Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci, Paris, Classiques Garnier, coll. « Philosophies contemporaines », , 340 p. (ISBN 978-2-406-12723-9)
- ↑ Erwan Lecœur, « Métapolitique » in: Dictionnaire de l'extrême droite, Paris, Larousse, « À présent », , p. 202-203
- ↑ Nicolas Truong, « L’hégémonie culturelle, mère de toutes les batailles politiques », Le Monde, (lire en ligne)
- ↑ « Marion Maréchal, figure de proue d'un « gramscisme de droite » ? », Le Nouveau Magazine littéraire, (lire en ligne)