Gros nez
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Le gros nez, appelé également « le style gros nez »[1] ou encore « la BD gros nez »[2],[3], est un « style graphique »[4] de bande dessinée, fréquemment adopté dans la BD humoristique et dans lequel les personnages sont représentés de manière caricaturale[1]. Comme l'écrit Thierry Groensteen, « la bande dessinée d’humour a, en règle générale, tendance à s’éloigner du canon anatomique pour grossir la tête (celle de Mickey est, tout comme celle de Joe Dalton, à peu près aussi grosse que son corps) et, à l’intérieur du visage, à hypertrophier l’appendice nasal »[5]. Les anglophones ne parlent pas de « gros nez » mais utilisent l'expression big foot comics : « la bande dessinée grands pieds »[3]. Gros nez et grands pieds en BD correspondent à deux des attributs traditionnels de l'auguste dans l'art du clown : les grands souliers, popularisés à la fin du XIXe siècle par Little Tich, et le nez rouge.

Le gros nez dans la BD franco-belge
Le style gros nez est souvent associé à l'un des courants de la BD belge, l'école de Marcinelle qui regroupe les dessinateurs ayant travaillé pour l'hebdomadaire Spirou et l'éditeur Dupuis[6],[7],[8] - Morris (Lucky Luke), Franquin (Spirou, Gaston Lagaffe), Will (Tif et Tondu), Peyo (Johann et Pirlouit, Les Schtroumpfs), et leurs émules : Seron (les Petits Hommes), Fournier (Spirou), Janry (Spirou, Le Petit Spirou) ... À cette école, on peut rattacher Didier Conrad, un dessinateur qui « affectionne la BD gros nez »[2] et qui a débuté à Spirou[9].

On oppose souvent l'école de Marcinelle à l'école de Bruxelles, le groupe de dessinateurs réunis autour d'Hergé[10],[11], en insistant sur l'incompatibilité du style gros nez et de la ligne claire[7]. Pourtant, des personnages dessinés en style ligne claire peuvent aussi avoir un gros nez. C'est le cas notamment du capitaine Haddock et des Dupondt[12]. Ceux qui opposent gros nez et ligne claire considèrent donc que la taille de l'appendice nasal des personnages n'est pas un critère suffisant pour qu'on puisse parler de BD gros nez. Ils rappellent qu'Hergé tempère la représentation caricaturale de ses personnages. En effet, quand il dessine Haddock ou les Dupondt, il leur donne une silhouette relativement élancée[13] et s'éloigne ainsi délibérément d'une tradition qui remonte aux caricaturistes du XIXe siècle et qui consiste à dessiner des personnages avec « des grosses têtes et des petits corps »[1]. Les dessinateurs du journal Spirou, quant à eux, s'inscrivent davantage dans cette tradition, même si certains d'entre eux font comme Hergé et respectent la plupart des proportions anatomiques classiques lorsqu'ils dessinent un personnage à gros nez (Roba lorsqu'il dessine Pierre, le père de Boule dans Boule et Bill ; Lambil lorsqu'il dessine le sergent Chesterfield et le caporal Blutch dans Les Tuniques bleues).
Il ne faut donc pas confondre le gros nez avec l'école de Marcinelle. Entre l'immédiat après-guerre et la fin des années 1960, des dessinateurs qui ne travaillent pas pour Spirou font de la BD gros nez. Certains ont un style proche de celui de Morris, Franquin, Will et Peyo - notamment Albert Uderzo (Astérix)[13] et Greg[14] (qui titrera en 1982 l'un des albums de son personnage le plus célèbre Achille Talon a un gros nez[15]). D'autres comme Marijac (Les Trois Mousquetaires du maquis), Pellos (Les Pieds nickelés), Cézard (Arthur le Fantôme), ou Mandryka (Le Concombre masqué) en sont plus éloignés. Dans les décennies suivantes, les dessinateurs s'éloignent plus ou moins de l'école de Marcinelle et introduisent une plus grande variété dans le style gros nez : Édika[16], Poirier[17], Pétillon[18], Binet[19], Carali, Florence Cestac[20], Frank Margerin[21], Goossens[22], Charlie Schlingo[23], Zep[24], Blutch[25],[26], Guillaume Bouzard[27],[28], Manu Larcenet[29], Anouk Ricard[30]...

Gros nez ou grands pieds ?

L'expression big foot comics est souvent considérée comme l'équivalent en anglais de l'expression « gros nez »[3]. Pourtant chacune met l'accent sur une partie différente du corps. Faut-il en conclure qu'il y a, en matière de BD caricaturale, au moins deux écoles, l'une nord-américaine avec hypertrophie des pieds, l'autre franco-belge avec hypertrophie du nez ? C'est ce que suggère Nicolas Dumontheuil dans le bref texte qu'il place en exergue du deuxième tome de sa bande dessinée Big Foot : « Et c'est un fait : si Astérix et Gaston ont de gros blairs, Mickey, Popeye et Mr. Natural ont de grands panards. »[3]
Mais Astérix et Gaston ont aussi des grands pieds, tandis que Popeye et Mr. Natural ont aussi un gros nez. Désiré Gogueneau et Tamponn Destartinn, les personnages de Charlie Schlingo, ont un gros nez et d'assez grands pieds. Quand un interviewer lui demande quelles sont les BD de son enfance qui l'ont « amenée à faire du gros nez », Florence Cestac répond sans faire de différence entre grands pieds et gros nez puisqu'elle mentionne une BD belge, une américaine et une italienne : « Il y a Gaston Lagaffe, Popeye, Pépito, tous les trucs à gros nez ! »[31] Tous les personnages de Cestac ont un gros nez mais son premier personnage, Harry Mickson, avait aussi des grands pieds (Cestac s'était inspirée entre autres de Mickey pour le créer[32] et lui avait d'abord donné l'apparence d'une souris[33]).
Si on soutient qu'il n'y a aucune différence fondamentale entre un style gros nez et un style grands pieds, alors on considérera que les dessinateurs qui ont travaillé pour Disney ont fait du gros nez, bien qu'ils aient dessiné des personnages sans nez (on peut admettre que la "truffe" de Mickey fasse office de nez, mais c'est plus difficile pour le bec de Donald). C'est le parti qu'ont pris les commissaires de l'exposition des Trésors des collections au Musée de la bande dessinée à Angoulême, en présentant Carl Barks, le dessinateur de Donald, comme un représentant du style gros nez[1].