Habitat informel en Jamaïque

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L'habitat informel en Jamaïque est l'ensemble des formes d'occupation non réglementée de l'espace urbain dans l'île : squats périurbains (shantytowns), taudis locatifs du centre-ville (slums) et enclaves politiques armées (garrisons). Dans l'usage courant jamaïcain, ces trois formes sont souvent désignées par le terme ghetto[1].

Le phénomène a été particulièrement étudié dans les villes de Kingston et Montego Bay. D'autres agglomérations sont également concernées, dont Spanish Town, Portmore et May Pen, bien que la littérature académique disponible documente moins systématiquement ces villes.

Trench Town, West Kingston (Kingston, Jamaïque), 2010.

La géographie française tend à préférer l'expression habitat informel au terme « bidonville », jugé imprécis et connoté. Dans le cas jamaïcain, plusieurs termes coexistent, renvoyant à des réalités partiellement distinctes[1] :

  • shantytown : habitat précaire périurbain construit par ses occupants sur des terres marginales ;
  • slum : taudis du centre-ville, généralement en location, à forte densité ;
  • ghetto : terme à usage général, renvoyant à la misère socioéconomique ;
  • garrison : enclave politiquement homogène contrôlée par un gang partisan.

Contexte : urbanisation et crise du logement

L'urbanisation rapide de Kingston, dont la population augmenta de 86 % entre 1943 et 1960 pour atteindre 379 600 habitants, entraîna une pénurie de logements et une prolifération de quartiers précaires aux marges de la ville[2]. Les facteurs de répulsion rurale dominèrent sur les facteurs d'attraction urbaine : rareté de l'emploi et pénurie de terres agricoles, sans que Kingston pût offrir suffisamment d'emplois aux nouveaux arrivants[3].

Ce phénomène ne se limite pas à Kingston. Spanish Town, ancienne capitale devenue banlieue industrielle, et Portmore, agglomération de logements sociaux construite à partir des années 1970 à l'ouest de Kingston, concentrent également des populations défavorisées aux conditions d'habitat précaires[4]. May Pen, chef-lieu du comté de Middlesex, présente des dynamiques similaires à plus petite échelle, sans avoir fait l'objet d'études monographiques comparables.

Histoire des quartiers populaires de Kingston

Une zinc fence dans un yard de Kingston, 2003.

Contrairement à une image courante, les slums de West Kingston ne résultent pas d'une occupation anarchique spontanée. Trench Town, dont le nom dérive de la famille irlandaise Trench (propriétaire des lieux depuis le XVIIIe siècle), fut à l'origine l'un des projets de rénovation urbaine les plus ambitieux de la Jamaïque coloniale[5]. À partir des années 1930, la municipalité y construisit des logements en dur dotés de cours communes avec points d'eau et cuisines collectives, destinés à remplacer les cabanes précaires des migrants ruraux[6].

Le cyclone Charlie (1951), qui détruisit environ 60 % de l'habitat en Jamaïque, ravagea une partie des constructions. La municipalité profita de l'occasion pour étendre le projet en ajoutant de nouvelles rues, selon un modèle de cours collectives (tenement yards) sans système d'évacuation des eaux usées[7].

La dégradation du quartier s'accéléra à partir de la fin des années 1960, lorsque les deux partis politiques rivaux recrutèrent des gangs armés dans les communautés pauvres de la capitale. Trench Town se trouva alors traversé par la « ligne de front » séparant les garrisons adverses d'Arnett Gardens (PNP) au nord et de Tivoli Gardens (JLP) au sud. Les violences politiques endémiques découragèrent tout investissement et accélérèrent la fuite des classes moyennes au profit des ménages les plus pauvres[8]. Les programmes d'ajustement structurel entrepris à partir de la fin des années 1970 aggravèrent encore la situation par le désengagement progressif de l'État[9].

La politique publique du logement a joué un rôle ambivalent dans la formation de ces espaces. L'allocation de logements sociaux a également servi des objectifs politiques partisans, en fixant des blocs d'électorats dans des zones géographiques de soutien[10]. La construction de Tivoli Gardens sous l'administration JLP, puis celle d'Arnett Gardens sous l'administration PNP à partir de 1972, illustrent ce processus par lequel le logement social devint un outil de mobilisation politique « littéralement coulé dans le béton »[11].

Les shantytowns de Montego Bay

Présentation

Au début des années 1970, avec une population estimée à 50 000 habitants en 1972, Montego Bay comptait dix shantytowns à divers stades de développement, regroupant environ 20 100 habitants, soit 40 % de la population de la ville[12].

Ces quartiers occupaient des terrains marginaux : pentes abruptes, zones sujettes aux crues, terres peu propices à d'autres usages. Leur distribution spatiale aléatoire, visible depuis les airs, reflète l'absence de tout plan d'occupation préalable[13].

Flux de population

Contrairement à une idée répandue, Eyre établit que les shantytowns ne sont pas peuplés principalement de migrants ruraux récents. À Montego Bay, plus des trois quarts des résidents sont nés dans les limites de la ville. Le flux direct des zones rurales vers les shantytowns est limité presque exclusivement aux jeunes membres de la famille de résidents déjà installés. Les migrants ruraux se dirigent en priorité vers les taudis du centre-ville, plus accessibles pour la recherche d'emploi[14].

Cinq flux de population structurent l'espace urbain : migrants ruraux vers les taudis du centre-ville ; résidents du centre-ville vers les shantytowns périurbains (principalement des ménages en formation) ; périurbanisation vers la ceinture résidentielle aisée ; mobilité ascendante depuis les shantytowns ; flux résiduel direct rural–shantytown[15].

Investissement privé et logement

Le niveau d'investissement privé dans la construction est élevé et l'amélioration des logements sensible. Dans le shantytown de Flanker, 12 % des logements étaient évalués à plus de 2 000 dollars et 68 % entre 1 000 et 2 000 dollars (valeurs 1970)[16]. À Montego Bay, plus de trois mille familles avaient investi collectivement au moins deux millions de dollars en matériaux et en main-d'œuvre au cours de la seule décennie 1960–1970[17].

L'ambivalence des pouvoirs publics envers les shantytowns est constante. À Montego Bay, l'approvisionnement en eau reste insuffisant. L'éducation constitue le problème le plus aigu.

Les slums de West Kingston

Distinction slum/shantytown

Les slums du centre-ville de Kingston présentent un profil distinct des shantytowns périurbains. Ils se caractérisent par une tenure locative dominante (environ 77 % des ménages sont locataires dans la zone étudiée par De Albuquerque et al. en 1972), contre une propriété généralement acquise dans les shantytowns périurbains[18],[19]. La taille des ménages y est plus réduite, la proportion d'enfants plus faible et la mobilité résidentielle plus élevée[20].

Emploi et revenus

Un vendeur de « sky juice » (eau de coco glacée) à Savanna-la-Mar, Jamaïque (1989). Le commerce informel de rue constitue une source de revenus majeure pour les populations des quartiers précaires jamaïcains.

Une enquête conduite en 1972 auprès de 679 ménages de West Kingston (zone « Area 5 ») révèle un taux de chômage de 55,6 % des répondants, en majorité féminin. Le salaire hebdomadaire moyen s'établit à J$7,32 et 54,2 % des répondants déclarent n'avoir aucun revenu[21]. Ces données, issues d'une enquête ponctuelle, donnent un aperçu de la situation à cette date. Un recensement conduit en 2003 par l'Université des Indes occidentales dans la zone prioritaire de Denham Town révèle une structure d'emploi similaire : deux cinquièmes des chefs de ménage exercent une activité de commerce informel, et 17,7 % sont ouvriers ou domestiques. Les femmes sont fortement concentrées dans la vente informelle[22].

Conditions de logement

Plus de 90 % des logements de la zone étudiée en 1972 présentaient des degrés divers de délabrement, avec des structures majoritairement en bois et des toitures quasi exclusivement en tôle ondulée[18]. À Trench Town, 63 % des personnes enquêtées vivaient dans une pièce unique, avec une moyenne de 3,5 personnes par pièce[23].

Ces conditions sont confirmées par des données plus récentes. Le recensement UWI/NHT de 2003 portant sur les 613 ménages les plus défavorisés de Denham Town révèle que 93 % vivent sans payer de loyer dans des logements abandonnés ou squattés, 80 % occupent une seule pièce, et la densité moyenne atteint 2,7 personnes par pièce (3,3 en excluant les ménages unipersonnels)[24]. Un tiers des ménages accèdent à des toilettes individuelles, 53 % partagent un branchement d'eau dans la cour et le reste dépend d'une borne-fontaine publique[25]

Notes

Bibliographie

Voir aussi

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