Histoire de Bali
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L'histoire de Bali couvre une période s'étendant du Paléolithique à nos jours. Elle est nécessairement liée à celle des îles voisines et plus généralement, de l'archipel indonésien. En particulier, Bali a une histoire commune avec l'Est de Java au moins à partir du XIe siècle, avec l'avènement du roi Airlangga dont le père, le prince Udayana, était balinais, jusqu'à 1770, date à laquelle le dernier prince de Blambangan, vassal des rois balinais, se convertit à l'islam sous la pression des Hollandais de la VOC, qui souhaitait soustraire l'est de Java à l'influence balinaise[1].
Occupations paléolithique et mésolithique
Située dans l'archipel des îles de la Sonde, Bali (petites îles de la Sonde) fut reliée à Java (grandes îles de la Sonde) de nombreuses fois au cours de son histoire. Aujourd'hui, les deux îles ne sont séparées que par les 2,4 km du détroit de Bali.
L'ancienne occupation de Java elle-même est accréditée par la découverte de l'homme de Java, daté entre 1,7 et 0,7 million d'années, l'un des premiers spécimens connus de l'Homo erectus[2]. Bali fut également habitée à l'époque paléolithique (1 million à 200 000 ans avant notre ère), occupation attestée par la découverte d'anciens outils comme des haches, trouvées dans les desa de Sembiran (id) et Trunyan (id)[3],[4].
Selon les estimations, on pense que des migrations de l'homme moderne ont lieu d'Asie vers l'Australie entre 40 000 et 70 000 ans avant le présent. À l'époque en effet, avec la dernière glaciation, le niveau de la mer était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Ces migrations constituent le premier peuplement de ce qui est aujourd'hui l'archipel indonésien. Une période mésolithique (jusqu'à 3 000 avant notre ère) est ainsi identifiée à Bali, caractérisée par des restes de nourriture provenant de la cueillette et de la chasse. Cette période donne des outils plus sophistiqués, comme des pointes de flèches ou des outils en os d'animaux ou de poissons. Les habitants vivaient dans des grottes provisoires comme celles trouvées sur les collines de Pecatu (en) dans le kabupaten de Badung, comme les grottes de Selanding et Karang Boma[3]
- Homme de Java (reconstitution).
- Pointes de flèches mésolithiques (musée de Bali)
Néolithique : les migrations austronésiennes (3000-600 avant notre ère)
Il y a environ 4 000 ans, des populations migrent des régions côtières de la Chine du Sud vers l'île de Taïwan. Il y a 3 500 ans, des groupes commencent à migrer de Taïwan vers les Philippines. Plus tard, de nouvelles migrations ont lieu des Philippines vers le sud et l'archipel indonésien. Ces populations parlent des langues austronésiennes, dont on considère désormais que le berceau est Taïwan. Ces nouveaux arrivants apportent à l'archipel indonésien une culture néolithique caractérisée par les technologies de la navigation et de la culture du riz[2]. Leurs outils comprennent de herminettes rectangulaires et des poteries au décor rouge[2].
Les forêts et les jungles sont défrichées pour l'établissement des cultures et des villages[3]. Ces nouveaux habitants fabriquent aussi des objets tressés. Un petit bateau est également trouvé[3]. Leurs habitudes culinaires comprennent la consommation du porc et la mastication du betel[5]. Ils semblent s'être concentrés sur le culte des montagnes[6]. Ils enterrent certains de leurs morts les plus prestigieux dans des sarcophages en pierre ovale, sculptés de têtes humaines ou de figures zoomorphes[5]. Les corps sont toujours déposés dans la position du sommeil ou repliés en deux ou trois pour être plus compacts[3].
Un important site archéologique du Néolithique se trouve à Cekik (au nord-ouest du kabupaten de Jembrana et au sud du kelurahan de Gilimanuk)[5]. Ces mêmes Austronésiens ont sans doute poursuivi leur expansion vers l'est et occupé les îles de Mélanésie et de Polynésie il y a environ 2 000 ans[5]. Les traits culturels de cette période sont encore visibles dans la culture balinaise d'aujourd'hui, la reliant aux cultures du Sud-est asiatique et de l'océan Pacifique[6].
- Outils en pierre du Néolithique, Bali
- Reconstitution d'un outil du Néolithique pour la culture, Bali
Âge du bronze : l'arrivée de la culture Dong Son (600 avant notre ère - 800)
Une période de l'âge du bronze fait suite, d'environ 600 avant notre ère à 800. Entre les VIIIe et IIIe siècles av. J.-C., l'île de Bali acquiert les techniques métallurgiques Dong Son qui se sont propagées depuis le Nord du Viêt Nam.
Ces techniques consistent à couler des modèles sophistiqués dans des moules comportant des spirales ou des motifs anthropomorphes[5]. Des fragments de moules trouvés dans le pura du desa de Manuaba, dans le kabupaten de Gianyar, ont permis de supposer que ces outils étaient fabriqués localement plutôt qu'importés[5] La matière première nécessaire pour obtenir du bronze (le cuivre et l'étain) a cependant dû être importée, n'existant pas sur Bali[5].
De nombreux outils et armes sont réalisés (haches, instruments de cuisine, bijoux) et des tambours de cérémonie de cette période sont également trouvés en abondance, comme la Lune de Pejeng, le plus grand tambour de cérémonie découvert dans le Sud-Est asiatique, daté d'environ 300 avant notre ère[3],[5],[7].
Les sarcophages en pierre sont encore en usage durant cette période, à l'intérieur desquels ont été découverts des artefacts en bronze[3].
- Tambour de cérémonie de l'âge du bronze, Bali.
- Dessin anthropomorphe sur un tambour de l'âge du bronze, Bali
- Lance de l'âge du bronze.
- Pointe de lance décorée.
- Pointe de lance en forme de cœur.
- Boucles d'oreilles en bronze.
La période classique
L'indianisation

L'anthropologue allemand Martin Ramstedt du Max-Planck-Institut für ethnologische Forschung rappelle que l'« hindouisme » était inconnu dans l'archipel jusqu'à ce que des orientalistes et des théosophes européens le « projettent » sur les cultures javanaise et balinaise. Au XIXe siècle en effet, des savants européens construisent un hindouisme « religion mondiale. » Des savants allemands, britanniques et hollandais voyaient des traces d'hindouisme et de bouddhisme « indien » dans la littérature en vieux-javanais ainsi que dans des ruines qui venaient d'être découvertes à Java et à Bali. Les Occidentaux qualifièrent Bali de « dernière enclave hindoue dans l'archipel », alors que jusque-là, les Balinais se considéraient comme les héritiers de Majapahit et ne connaissaient même pas le terme « hindou[8]. »
Des fouilles menées en 1987-1989 par l'université Udayana et le Centre national de la recherche en archéologie indonésien sur le site de Sembiran dans le Nord de Bali, ont révélé l'existence d'échanges commerciaux qui remonteraient à la fin du dernier millénaire avant l'ère chrétienne. Ces fouilles ont produit des restes de poterie du type Arikamedu, un site archéologique du Sud de l'Inde. D'autres restes ont ensuite été trouvés sur le site de Pacung, situé non loin de Sembiran[9]. L'analyse de l'ADN d'une dent trouvée parmi ces restes suggère la présence d'un commerçant indien à Bali à la fin du dernier millénaire avant l'ère chrétienne[10]. Des chercheurs de l'université de Western Sydney doutent toutefois que la présence d'Indiens à Bali remonte à 150-, comme l'ont suggéré les auteurs de cet article. Ces chercheurs mettent le doigt sur les faiblesses de l'argumentation de l'analyse de cette dent[11].
L'archéologie montre en tout cas qu'aux Ier et IIe siècles de notre ère, la côte nord de Bali est située sur une grande route commerciale maritime par laquelle les épices des Moluques et le santal des Petites îles de la Sonde sont acheminés vers l'ouest. Bali fait partie d'un réseau de communautés marchandes vishnouites qui inclut l'isthme de Kra dans le sud de l'actuelle Thaïlande (province de Nakhon Si Thammarat) et Kuala Selinsing et le nord de l'actuelle Malaisie (État de Perak) et le sud du Vietnam (province de Quang Nam), le sud de Sumatra et Batujaya dans l'ouest de Java, connecté aux grandes routes maritimes reliant la mer de Chine du Sud, la mer de Java et l'océan Indien[12].
La période historique ancienne est définie par l'apparition, sous la forme de tablettes d'argile portant des inscriptions bouddhistes, des premiers documents écrits à Bali. Ces inscriptions bouddhistes, trouvées sur l'argile de petites figurines stūpa appelées stupika (en) sont les premières inscriptions écrites connues à Bali et datent d'autour du VIIIe siècle[3]. Certaines de ces stupikas ont été trouvées dans le kabupaten de Gianyar, aux desa de Pejeng, Tatiapi et Blahbatuh[3].
Cette période est associée à l'arrivée du bouddhisme et de l'hindouisme dans l'île de Bali. Le plus ancien texte balinais connu est la charte de Blanjong (id) (Prasasti Blanjong) , datée de 836 de l'ère Saka, c'est-à-dire 914 de l'ère commune, qui se trouve dans le village de Sanur sur la côte sud de Bali. Rédigée au nom d'un prince du nom d'Adhipatih Sri Kesari (en), elle est écrite en vieux balinais et en sanskrit, la langue des textes sacrés de l'Inde, dans deux écritures, le devanagari indien et l'écriture balinaise (qui était à la fois celle utilisée pour écrire le balinais et le sanskrit)[13]. Elle mentionne également le nom d'un lieu nommé Walidwipa, c'est-à-dire "l'île de Bali". Blanjong était probablement un port marchand. La charte témoigne des relations entre Bali et la dynastie Sanjaya (en) du centre de Java[6]. Elle est datée selon le calendrier de l'ère Saka[14]. Selon l'inscription, Sri Kesari était un roi bouddhiste de la dynastie Sailendra dirigeant une expédition militaire[15] pour établir un gouvernement bouddhiste Mahayana à Bali[16].
Le temple de Goa Gajah date de la même période et montre une combinaison d'iconographie bouddhiste et hindouiste (shivaïte).
Relations avec la Chine
Les pièces de monnaie chinoises appelées kepeng sont en usage à Bali depuis le VIIe siècle. Le traditionnel Barong est supposé avoir été inspiré par le dragon chinois. On a ainsi trouvé à Blanjong des céramiques de la dynastie Tang[17].Au XIIe siècle, le roi Jayapangus de Bali est connu pour avoir épousé une princesse chinoise[6].
La période javanaise
À la fin du Xe siècle, la langue des inscriptions balinaises n'est plus le vieux-balinais mais le vieux-javanais. Bali développe alors des relations étroites avec sa voisine Java. L'événement charnière de ce processus est le mariage politique entre le roi Udayana Warmadewa (en) de la dynastie Warmadewa (en) de Bali et une princesse javanaise, Mahendradatta (id), sœur du roi javanais Dharmawangsa (en) (règne 985-1006). Une inscription datée de 1041 et gravée sur ce qu'on appelle la Calcutta Stone (id) (ainsi nommée parce qu'elle est préservée à l'Indian Museum de Calcutta), trouvée dans l'est de Java, décline la généalogie de leur fils, le roi javanais Airlangga qui a régné sur l'est de Java de 1016 à 1045. Selon cette inscription, Mahendradatta était la fille du roi Sri Makutawangsawardhana (id), lui-même fils de la reine Sri Isyana Tunggawijaya (id) et Isyana était la fille du roi Mpu Sindok. Airlangga affirmait ainsi être l'arrière-arrière-petit-fils de Sindok, dont on sait qu'il a déplacé sa capitale du centre de Java dans l'est de l'île en 928. Airlangga devient le plus grand souverain de l'Est de Java et règne à la fois sur Java et Bali[18]. La tradition balinaise dit qu'au XIIe siècle, des descendants d'Airlangga ont régné sur Bali, tels Jayasakti (1146–50) et Jayapangus (1178–81)[18].
Bali est encore mentionnée dans des textes javanais entre 1059 et 1205. Toutefois, il n'y a pas de preuve d'intervention directe des Javanais à Bali avant la fin du XIIIe siècle, avec l'invasion du roi Kertanegara de Singasari en 1284[réf. nécessaire]. Kertanegara est tué lors d'une rébellion d'un de ses vassaux, le prince Jayakatwang de Kediri. Le gendre de Kertanegara, Raden Wijaya (en), mate la rébellion. Comme le veut la tradition javanaise lorsqu'un bouleversement frappe un royaume, il en fonde un nouveau, Majapahit[19].
- Modèle de stupa d'argile bouddhiste (stupika (en)) à l'intérieur de laquelle ont pu être trouvées des tablettes d'argile avec des textes et des dessins bouddhistes. VIIIe siècle, Bali.
- La charte de Blanjong (en) à Sanur date de 914 et témoigne des contacts entre Bali et le sous-continent indien.
- Inscriptions sur des plaques de cuivre du roi Jayapangus en vieux balinais, XIIe siècle.
Le mythe de Majapahit
L'historiographie balinaise ne parle pas de la période antérieure à 1343, année qui serait celle de la conquête de Bali par Gajah Mada, premier ministre du royaume javanais de Majapahit. Cette période est décrite comme un âge de chaos et d'obscurité, où l'île était peuplée de démons et dominée par les forces du désordre[20].
L'aristocratie balinaise fait remonter ses origines et sa domination politique et culturelle à une conquête de Bali par Majapahit. On ne connaît pas la provenance de ce récit des origines du système politique balinais. On ne comprend pas quand et pourquoi l'aristocratie balinaise a décidé de redéfinir et figer ses origines par rapport à Majapahit[21].
Le Nagarakertagama, poème épique écrit en 1365 sous le règne (1350-89) du roi Hayam Wuruk de Majapahit, dresse une liste des « contrées tributaires », qui outre Bali, Madura et Sunda, va de Pahang dans la péninsule Malaise à Gurun dans les Moluques, en passant par Malayu (Jambi) à Sumatra et Bakulapura à Bornéo. En réalité, le territoire directement contrôlé par Majapahit consiste dans la vallée fertile du fleuve Brantas. Un certain nombre de régions de Java sont données en apanage à des seigneurs sans doute apparentés au roi. Ces territoires s'étendent jusqu'à Mataram, l'ancienne terre de la dynastie des Sanjaya qui a construit Prambanan dans le centre de Java. Les régions au sud et à l'est étaient considérées comme marginales, telles Blambangan.
La tradition balinaise veut que Bali passe sous la domination de Majapahit quand Gajah Mada, premier ministre de Hayam Wuruk, défait un roi balinais à Bedulu en 1343[19]. Selon cette tradition, les représentants de Majapahit s'établissent à Samprangan et plus tard à Gelgel[19]. Gelgel demeure le royaume balinais le plus important jusqu'à la seconde moitié du XVIIe siècle.
Toujours selon la tradition, Majapahit aurait apporté la culture javanaise à Bali, en particulier en architecture, en danse, en théâtre avec les marionnettes du théâtre d'ombres wayang, en littérature avec l'introduction de l'alphabet kawi, en peinture et en sculpture[6]. Les Balinais qui n'auraient pas adopté cette culture seraient les ancêtres des Bali Aga (en) (« balinais originaires ») et vivent dans des villages isolés[19]. Il faut néanmoins rappeler que l'apparition de l'hindouisme à Bali est antérieure à la période Majapahit.
À la fin du XVe siècle, des querelles de succession entraînent le déclin de Majapahit, qui finit par disparaître en 1478, sans doute au profit d'une branche de la famille royale installée à Kediri. Les troupes du royaume musulman javanais de Demak conquièrent à leur tour Kediri en 1527. À l'est de Majapahit la principauté de Blambangan, restée hindouiste, se met sous la protection des rois balinais. La tradition balinaise prétend que nombre d'aristocrates javanais se seraient alors réfugiés à Bali, apportant une influence hindoue encore plus prégnante dans les arts, la littérature et la religion[19]. En réalité, l'Est de Java est resté sous la domination de princes hindouistes jusqu'en 1770, date à laquelle ils acceptent la souveraineté de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales), qui les pousse à se convertir à l'islam pour les soustraire à l'influence balinaise.
Selon des chroniques balinaises récentes, c'est la dynastie Majapahit des origines, établie après 1343, qui continuerait à régner à Bali plus de cinq siècles plus tard, jusqu'en 1908, quand les Néerlandais l'éliminèrent lors de l'une de leurs interventions (en).
L'anthropologue Clifford Geertz, dans The Interpretation of Cultures (p. 332), voit dans ces récits et cette revendication d'un héritage balinais de Majapahit, un mythe destiné à légitimer le pouvoir de l'aristocratie balinaise sur le peuple. Au début du XVIIIe siècle, les rois balinais ont ainsi tenté trois expéditions vers le site de Majapahit pour se rendre en pèlerinage sur ce qu'ils considéraient comme la terre de leurs ancêtres.
Au XVIe siècle, le roi balinais Dalem Baturenggong (en) élargit à son tour son royaume à l'Est de Java, Lombok et l'ouest de Sumbawa[19]. Vers 1540, un mouvement réformiste hindou dirigé par Dang Hyang Nirartha (en) aboutit à l'introduction du Padmasana, trône du « Dieu suprême » Acintya (en)[22] et à la création de la forme actuelle du culte de Shiva à Bali. Nirartha fait élever de nombreux temples dont le spectaculaire pura d'Uluwatu[23].
- Le Pura Maospahit (temple Majapahit) érigé dans la période de l'empire Majapahit.