Histoire de la géopolitique du pétrole
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L'histoire de la géopolitique du pétrole désigne l'évolution des confrontations géopolitiques et géostratégiques ayant pour objet le pétrole. Il s'agit ainsi de l'évolution historique de la géopolitique du pétrole.
Contexte géopolitique
À la fin du XIXe siècle, seuls quelques pays peuvent encore prétendre au rang de grandes puissances : l'Empire britannique règne sur les mers en jouant le Grand Jeu avec la Russie, la France est toujours une grande puissance militaire et coloniale, l'Allemagne est sur une formidable pente économique ascendante, et tous lorgnent sur l'Empire ottoman, surnommé « l'homme malade de l'Europe », qui contrôle l'accès à plusieurs zones stratégiques en mer Méditerranée[1]. Les États-Unis ne sont encore qu'un lointain intervenant, le Japon vient à peine de s'ouvrir au monde tandis que la Chine connaît une de ses pires périodes de désunion.

L'avènement de l'industrialisation et de nouvelles technologies donne à ces puissances de nouvelles armes et de nouveaux appétits qui, aiguisés par des idéologies, autoriseront à ce siècle tous les excès.
Premières explorations et premiers empires pétroliers
Le pétrole, sous sa forme affleurante (bitume ou naphte), est employé depuis des millénaires. Toutefois, c'est au milieu du XIXe siècle que sa distillation est perfectionnée pour produire du kérosène. Ce produit du pétrole devient rapidement nécessaire pour éclairer les villes (Bucarest, 1857) ; le fioul remplace avantageusement le charbon comme source d'énergie, et particulièrement pour la propulsion navale. Au tournant du siècle, les grandes puissances doivent se procurer du pétrole à la fois pour la vie courante et pour leur armée.
Ces pays se mettent alors à en chercher activement. On trouve du bitume affleurant dans des villes telles que Bakou, et les premiers grands forages ont lieu. Des sociétés aux noms historiques se créent à toute vitesse : Standard Oil (1863), Royal Dutch (1890), Branobel (1876), BNITO (1886), Burmah Oil (1886), etc. Le gaz naturel est un épiphénomène du pétrole : longtemps considéré comme une nuisance, il fut fréquemment mis à la torche jusque dans les années 1970. À partir de cette date, il commence à s'inclure dans la géopolitique du pétrole.
Le trajet du premier navire pétrolier (le Murex, affrété par Shell) en 1892 met en lumière les points stratégiques de la route du pétrole : il part de Batoumi en Géorgie après avoir récupéré du kérosène[2] de Bakou, et franchit le détroit des Dardanelles, puis le canal de Suez, le détroit de Bab-el-Mandeb, et le détroit de Malacca[3].

1901-1928 : excès et excédents, de l'Europe à l'Amérique
Quête pétrolière anglaise et américaine
Le pétrole est déjà bien identifié, en 1901, comme une ressource stratégique. Sa qualité de ressource d'importance majeure est consacrée par la décision de l'amirauté britannique, la Royal Navy, de construire à partir de 1910 des navires qui consommeraient du fioul et non plus du charbon. L'Angleterre, qui a la première flotte du monde, se retrouve alors handicapée car elle dispose de charbon, mais pas de pétrole[4].
Les premiers grands entrepreneurs du pétrole sont par conséquent britanniques. William Knox D'Arcy mène au tournant du siècle des recherches en Perse (Iran actuelle), et obtient une concession pétrolière de 60 ans au profit de la Grande-Bretagne. Il fonde ainsi la Anglo-Persian Oil Company, la future British Petroleum, qui assure aux Britanniques un flux permanent de l'or noir[1].
Les États-Unis, qui sont devenus la première puissance industrielle du monde, ont également besoin de pétrole. En 1904, la Standard Oil, fondée par John D. Rockefeller, contrôle 91 % de la production pétrolière américaine, dont elle exporte la moitié sous forme de kérosène. L'entreprise est certes sanctionnée par l'Etat fédéral par le biais du Sherman Antitrust Act (1890)[5], et elle est condamnée en 1911 à être divisée en 34 sociétés séparées. Ces entreprises reformeront un oligopole sur le marché américain, et constitueront à l'avenir, avec Shell et BP, un cartel au succès économique spectaculaire : les Sept Sœurs.
Le tableau ci-contre montre les sociétés américaines en bleu, les britanniques en rose (Shell étant anglo-hollandaise) et les sociétés absorbées en gris. Derrière ces sept sociétés, on trouve une multitude de sociétés « indépendantes », qui ont éventuellement participé à certains accords tels que l'accord d'Achnacarry. Nombre d'entre elles ont été absorbées par d'autres au cours du XXe siècle ; aucune société extérieure au pétrole n'a réussi à se glisser parmi celles-ci.
Les Européens et le Grand jeu avant-guerre
Le pétrole est l'une des pommes de discorde du Grand jeu joué par les Européens en Asie centrale et au Moyen Orient. Le , l'entente anglo-russe pose un jalon dans le Grand Jeu, en définissant les sphères d'influence respectives. La Perse est partagée entre la sphère britannique, et celle de la Russie[6].
Toutefois, le Royaume-Uni se rend rapidement compte que les zones pétrolifères sont hors de la sienne. Le , le Royaume-Uni, sur recommandation de Winston Churchill, acquiert 51 % de l'Anglo Persian Oil Company, nationalisant une entreprise privée pour la soumettre à des objectifs politiques. En 1915, Londres fait donc une proposition aux Russes, aux termes de laquelle elle prend le contrôle de la zone neutre, en échange de quoi les Russes pourront conserver Constantinople quand le démembrement de l'Empire ottoman aurait lieu[7].
Le pétrole pendant la Première guerre mondiale
Pendant la Première Guerre mondiale, plusieurs stratégies sont mises en place par la France et le Royaume-Uni pour redessiner la carte du Moyen Orient à partir des vestiges de l'Empire ottoman. Les agents britanniques Thomas Lawrence et St. John Philby font des promesses aux dirigeants des territoires locaux pour les pousser à s'opposer aux Ottomans. Lawrence d'Arabie intervient en manipulant le nationalisme arabe afin de déstabiliser la tutelle ottomane au profit de l'Empire britannique[1].
Pendant ce temps, la France et le Royaume-Uni se partagent la dépouille de l'Empire ottoman par le biais des accords Sykes-Picot. Toutefois, l'un des diplomates chargés de l'accord, Mark Sykes, est mieux au fait des données pétrolières locales ; il taille pour son pays la part du lion en se réservant le sud de l'Irak, laissant à la France la Syrie bien moins prometteuse. Le Royaume-Uni s'empresse ensuite d'écorner l'accord en installant des troupes à Mossoul en , s'emparant ainsi du reste des zones pétrolifères du futur Irak. En 1919, Londres parvient à faire voter une sorte de protectorat par la chambre iranienne ; l'accord est léonin et ne tient pas. Mais en 1925, le jeune Reza Pahlavi qui monte sur le trône du Paon est favorable aux intérêts britanniques.
En 1914, les États-Unis occupent Veracruz, grand port et région pétrolifère mexicaine. En 1917, la France se retrouve dans une situation énergétique difficile. Georges Clemenceau, à court de carburant, en réclame à Woodrow Wilson[8] de façon pressante. Il lui écrit qu'« il faut que la France combattante, à l’heure du suprême choc germanique, possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain »[9].
L'Allemagne, au bord de la défaite, est alertée de l'accord Sykes-Picot par les Izvestia en [10]. En , elle dépêche une expédition à Bakou, sans succès. Afin de sécuriser la zone, les Britanniques envoient Lionel Dunsterville occuper Bakou[11], mais il ne peut s'y maintenir. Bakou, bien identifiée comme gisement pétrolier de classe mondiale, changera de mains quatre fois en quatre ans.
Le pétrole durant l'entre-deux-guerres

En 1920, les accords de San Remo confirment la révocation de Sykes-Picot. En échange, sur l'insistance de Clemenceau, les textes accordent à la France la propriété des 25 % de la Turkish Petroleum que la Deutsche Bank détenait jadis et que le Royaume-Uni avait saisis au premier jour de la guerre[12]. La France crée en hâte la Française des pétroles (Total) pour gérer ces parts. L'Italie crée l'Agip en 1926.
En , la Couronne britannique signe le traité de Djeddah avec le jeune et victorieux Ibn Seoud d'Arabie saoudite. Ce pacte de non-agression a pour condition que Seoud « s'engage à maintenir des rapports amicaux et pacifiques avec les territoires de Koveit et de Bahrein, ainsi qu'avec les cheiks de El-Kattar et de la côte d'Oman, avec lesquels le Gouvernement de Sa Majesté britannique entretient des relations spécialement déterminées par traité »[13]. Considérant l'Arabie saoudite comme un offreur stratégique, dès 1933, ce sont les États-Unis qui obtiennent une concession au profit de la Standard Oil of California (SoCal), avec l'aide de St. John Philby.
En 1927, le pétrole coule enfin à Baba Gurgur (« le père des flammes » en Kurde), à côté de Kirkouk[14]. Les États-Unis protestent devant le monopole européen, en montrant l'exemple avec la doctrine de la porte ouverte vis-à-vis de la Chine. L'accord de la ligne rouge[15], signé en 1928, fige les relations territoriales et commerciales entre les partenaires présents dans la Turkish Petroleum, en y faisant une place aux compagnies américaines, aux dépens de l'État irakien. À ce titre, les partenaires présents s'interdisaient toute initiative personnelle sur l'ensemble du territoire concerné. Constitué de l'ex-Empire ottoman, il incluait l'Arabie saoudite, et excluait le Koweït. Chaque partenaire reçut 23,75 % des parts : Anglo-Persian Oil Company, qui devient plus tard BP, Royal Dutch/Shell, la CFP, et la Near East Development Corporation, consortium de cinq compagnies américaines. Le reste des parts fut conservé par Calouste Gulbenkian, « Monsieur 5 % ». La France devient productrice de pétrole.
La carte ci-dessous présente les principaux champs du Moyen-Orient ; en 1928, l'essentiel de ces champs est encore inconnu.
Le Cartel des Sept Sœurs
Réunis, à partir du , dans le château d'Achnacarry en Écosse, les dirigeants des trois principales compagnies pétrolières du monde, Henri Deterding (le « Napoléon du pétrole ») pour la Shell, Walter Teagle, pour la Standard Oil et Sir John Cadman, pour l’Anglo-Persian (futur BP) signent, le , un accord constituant un cartel des producteurs. Le but est de se partager les zones d’exploitation, le transport et la distribution du pétrole, de prévoir la répartition des bénéfices des compagnies concernées, ainsi que de fixer la calcul du prix du pétrole (Gulf Plus) en tout point du globe[16]. Peu de temps après, Gulf, Socony, Texaco et Atlantic rejoignent[17] ce cartel, connu sous le nom de Cartel des sept sœurs. La CFP (future Total) se place difficilement à côté.
| 1 Standard Oil (Jersey Standard) futur Exxon |
| 2 Anglo-Persian Oil Company ⇒ devenue BP (British Petroleum). |
| 3 Royal Dutch Shell. |
| 4 Standard Oil of California (Socal) ⇒ devenue Chevron. |
| 5 Texaco ⇒ fusionnée avec Chevron. |
| 6 Standard Oil of New York (Socony) ⇒ devenue Mobil, puis ExxonMobil. |
| 7 Gulf Oil ⇒ absorbée par Chevron[18]. |
Il marque la survenance d'un nouveau type d'acteurs dans la scène politique internationale : les compagnies internationales (IOC), qui présentent le double intérêt de financer leur propre développement, sans apport des États, et de pouvoir être accusées de tous les maux dès que la morale est en jeu. Ainsi, quand le processus de décolonisation est lancé après la Seconde Guerre mondiale, les États disposent d'un relais presque aussi puissant qu'eux-mêmes.
1928-1939 : de la tutelle européenne à la tutelle américaine
De l'entre-deux-guerres à la Seconde guerre mondiale

Entre les deux guerres, les chimistes allemands Fischer et Tropsch mettent au point le procédé permettant de produire de l'essence synthétique à partir du charbon, abondant en Allemagne. Au début des années 1930, Henri Deterding (Shell), rêvant de Bakou, rencontre Adolf Hitler, avec lequel il étudie un plan d'approvisionnement de l'Allemagne en pétrole ; mais en 1936, il est contraint à la démission. Torkild Rieber (Texaco) prend immédiatement le relais. L'Allemagne n'a pas d'argent ; qu'importe, il se fera payer en pétroliers, et alimentera l'Allemagne jusqu'en 1940. Lui aussi sera écarté par son conseil d'administration en .
En 1940, la France capitule ; le Royaume-Uni coule la flotte française à Mers el-Kébir et saisit les parts de CFP dans l'Iraq Petroleum Company (IPC, ex Turkish Petroleum Company). La France se trouve ipso facto éjectée de l'accord de la ligne Rouge, et donc du Moyen-Orient[19], laissant le terrain libre aux compagnies américaines. En 1944, le partage est confirmé par les termes de l'Anglo-American Petroleum Agreement[20],[21]. Mais en 1945 la France intente un procès, et finit par obtenir gain de cause : elle est réintégrée dans IPC, avec une part de 6 %.
1939-1945 : le pétrole au cœur de la Seconde Guerre mondiale
Quête des gisements par l'Allemagne nazie et le Japon
Le procédé de Fischer et Tropsch donne un avantage comparatif à ce pays durant la Seconde Guerre mondiale. Cette guerre est en effet marquée par l'explosion de la consommation pétrolière. La stratégie hitlérienne du blitzkrieg est très exigeante en carburants, car elle s'appuie sur le transport rapide de troupes, et l'utilisation massive de chars et d'avions. Jusqu'à l'extrême fin du conflit, l'Allemagne cherchera de nouvelles sources d'hydrocarbures[3].

En 1940, l'Allemagne, abandonnée par son dernier fournisseur américain, ne dispose plus que des champs de son nouvel allié roumain : les Alliés bombarderont les raffineries de Ploieşti de multiples fois[22] à partir de 1943, mais aussi les sites d'essence synthétique[23]. Dès , la Deutsches Afrikakorps de Erwin Rommel est constituée et expédiée en Afrique, elle a pour mission de suppléer l'effort italien en vue de prendre le contrôle du canal de Suez, et de s'emparer ainsi du pétrole britannique et de sa logistique[3]. Cette tentative se traduira par un échec définitif en .
Le pétrole devient l'affaire de tous les belligérants : le Royaume-Uni instaure le Petroleum Warfare Department pour gérer l'approvisionnement, alors que les sous-marins allemands ont coupé les îles britanniques de ses points de production coloniaux. Les alliés vont mettre en place des bombardements stratégiques contre les ressources pétrolières de l'Axe.
En 1941, Rachid Ali, favorable aux Allemands, tente de prendre le pouvoir en Irak, et coupe l'oléoduc d'Haïfa. Les Britanniques réagissent rapidement, prennent le contrôle de l'Irak, puis de la Syrie contre l'armée de Vichy. L'opération Countenance conjointe entre l'Armée rouge et l'armée britannique sécurise le corridor Perse pour le transport de matériel, mais également le pétrole iranien et la raffinerie d'Abadan. Cette opération est vécue comme une invasion, avec de nombreux morts côté iranien. En , Hitler est peu confiant dans l'accès au pétrole du Moyen-Orient, et se méfie d'un retournement de son allié (de fait) russe. Alors c'est l' Opération Barbarossa et la course vers le Caucase et les champs de Bakou. Les Allemands prendront la raffinerie de Maikop[24], mais Stalingrad est la clé de la Caspienne ; la Wehrmacht et l'Armée rouge y perdront près d'un million de soldats, et en dépit de ce film frappant où ses généraux offrent la Caspienne à Hitler en gâteau[25], celui-ci ne mettra jamais la main sur le pétrole de Bakou. Cet échec marquera le tournant de la guerre, et la pénurie de carburant contribuera à la défaite allemande.
En , les États-Unis, qui contrôlaient 80 % du pétrole consommé par le Japon, décrètent un embargo pétrolier partiel, puis total en [26] à l'encontre de l’empire du Japon ; celui-ci avait prévu cette éventualité en stockant l'équivalent de deux années de consommation[27]. Le Japon attaquera à Pearl Harbor le suivant. Le 17, les forces japonaises occupent Miri, un champ pétrolifère dans le nord du Sarawak, et rapidement la totalité des sites pétroliers de Bornéo, avec le massacre de Tarakan le . Un scénario similaire se reproduit en à la raffinerie de Yenangyaung, cette fois-ci les saboteurs s'échapperont.
Le développement industriel des États-Unis pour toutes les armes est gigantesque. Pendant la période de guerre, ils construisent 500 pétroliers T2, de tonnage inégalé par les autres nations. L'approvisionnement en carburant des divisions déployées pour la conquête de l'Europe après le Jour J fut assuré par l'opération PLUTO, consistant au déploiement de plusieurs pipelines transmanche.
1945-1970 : domination américaine
Prépondérance américaine après Yalta

L'après-guerre commence à Yalta, le . Les États-Unis sortent leader du monde libre, et leur économie est alors la première du monde. Face à la faiblesse des Européens, Roosevelt occupe le terrain. À peine sorti de la conférence, Roosevelt rencontre Ibn Saoud sur le Quincy et lui offre une coopération permettant l'exploitation des champs pétrolifères par les « majors » américaines[1],[28]. Cette coopération est assortie d'une protection militaire ; ce pacte dit « du Quincy » est ensuite renouvelé durant les décennies qui suivent, et devient le socle de la politique pétrolière américaine au Moyen-Orient. La société commune s'appellera dorénavant l'Arabian American Oil Company (Aramco, aujourd'hui Saudi Aramco).
Les plans Marshall évitent la terrible erreur de 1919 : les États-Unis avaient déjà à l'époque souligné que les conditions léonines imposées à l'Allemagne conduiraient à une nouvelle guerre. Mais deux choses resteront interdites aux perdants : une armée, et une compagnie pétrolière. 60 ans plus tard, le Japon et l'Allemagne, géants économiques, sont toujours des nains pétroliers. Les États-Unis inventent la théorie de l'endiguement, puis celle du rollback qui l'entraîneront dans la guerre du Viêt Nam.
Pacte de Quincy et alliance pétrolière américano-saoudienne
Aramco paye, dès 1944, des redevances en or à l'État saoudien. Les différences de cours importantes de l'or entre Londres et Djeddah ont incité l'État saoudien à exiger des paiements en métal précieux. Ces paiements, de l'ordre de 35 dollars l'once, au fur et à mesure de l'augmentation de la production saoudienne, contribuent à vider les réserves américaines, et participent à la faiblesse du dollar. À partir de 1950, le gouvernement saoudien exige une amélioration des conditions commerciales ; les partenaires trouvent le moyen d'imposer Aramco en Arabie saoudite, et non plus aux États-Unis : entre 1950 et 1951, les paiements d'Aramco au gouvernement saoudien passent de 46 à 110 millions de dollars, tandis que les impôts payés aux États-Unis passent de 50 à 6 millions. Le pays le plus capitaliste du monde subventionne son industrie la plus riche[29].
En 1948, on découvre Ghawar[30] — ou plutôt, on commence à le découvrir, il faudra attendre 1959 pour percevoir la véritable étendue de ce gisement. Long de 270 km, c'est une « mer » de pétrole, de très loin le plus grand gisement du monde, qui à cette date aurait suffi à fournir la moitié de la consommation de la planète. L'Arabie saoudite n'est plus un pays, c'est un trésor stratégique. À partir de 1949, la production intérieure des États-Unis ne suffit plus à sa consommation ; l'Arabie saoudite devient l'État le plus nécessaire à sa sécurité énergétique, et à sa richesse, en dehors de son territoire. La découverte de ce gisement géant, qui pendant plusieurs décennies fournira à lui seul de 5 à 10 % de la consommation mondiale (c'est toujours le cas en 2008), convaincra à nouveau les compagnies pétrolières que la surproduction est leur problème majeur, justifiant le cartel.
Décolonisation et modification de la géopolitique du pétrole
La décolonisation est en route à marche forcée : pratiquement tout le continent africain retrouve sa liberté entre 1945 et 1980, dans des conditions paisibles ou sanglantes. À chaque fois, la puissance partante cherche à maintenir les relations commerciales comme aux accords d'Évian ; les régimes mis en place sont fréquemment favorables aux intérêts des Européens. Le Royaume-Uni avait inventé le Commonwealth en 1920, la France invente la Françafrique, plus critiquée.
Fréquemment, les frontières artificielles des pays telles que la ligne Durand, mises en place par des diplomates européens qui ignoraient ou écartaient les réalités locales, posent problème. Le Kurdistan, pays partagé entre trois puissances régionales, et très riche en pétrole, n'aura pas le droit d'exister. En Angola, le Cabinda riche en pétrole[31] réclame son indépendance pendant des années, sans succès ; la guerre civile en Angola durera de 1975 à 1991. Au Nigeria, futur premier producteur africain de pétrole, la guerre du Biafra fait un million de morts ; les Français inventent les « French doctors », mais aussi le « droit d'ingérence ». Dans tous ces pays, l'exploitation du pétrole est parfois ralentie par les guerres, mais elle continue, essentiellement pour le compte de l'OCDE. On invente la « malédiction pétrolière »[32] et la « maladie hollandaise ».
Pétrole et politique étrangère américaine
En 1952, la Federal Trade Commission procède à une enquête complète sur les pratiques commerciales des compagnies pétrolières ; l'enquête révèle entre autres les multiples participations croisées entre les majors[33], qui font échec à la réglementation anti-trust. Un courrier de J. Edgar Hoover signale que l'exploitation de ce dossier serait favorable à la propagande soviétique[34] ; le président Harry S. Truman demande alors l'interruption de l'enquête criminelle[35], de sorte que les compagnies pétrolières ne subissent finalement aucune conséquence.
La démarche anticolonialiste des États-Unis favorise le démembrement des vieux empires[36]. À l'opposé, la Central Intelligence Agency, créée en 1947, a une influence sur le maintien, et parfois l'installation au pouvoir, de régimes favorables aux États-Unis. La création, puis le soutien de l'État d'Israël, le comportement des compagnies pétrolières, les actions de la CIA sont mal vécus par les dirigeants et les populations des pays producteurs, au Moyen-Orient et ailleurs. Après « indépendance », le mot d'ordre devient vite « nationalisation », qui fait violemment réagir les États-Unis. Ils inventent la « dénégation plausible ».
Sous le Shah d'Iran, le Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui garde un mauvais souvenir du corridor perse, nationalise ses gisements. La CIA, à la demande initiale des Britanniques, lance l'opération Ajax qui renverse Mossadegh. Torkild Rieber[37] est nommé aux côtés de Mossadegh juste avant l'opération. Elle sera niée par les États-Unis pendant des décennies, et finalement reconnue par le président Obama en 2009. Le Shah, déjà installé de force par les Alliés en 1941, sera à nouveau imposé de force à son propre pays, et les conditions de fonctionnement seront imposées au Shah[38].
L'opposition
La crise du canal de Suez[39] en 1956 manifeste la faiblesse diplomatique de la France et du Royaume-Uni et consacre les deux Grands en pleine coopération comme maîtres du jeu. Les carburants seront rationnés en France de à . La crise révèle aussi l'émergence d'une capacité politique au Moyen-Orient. En 1960, Iran, Irak, Koweït, Arabie saoudite et Venezuela créent l’OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole. Plusieurs pays du Moyen-Orient se rapprochent de l'URSS, qui leur vend des armes. Malgré une première tentative d'embargo pétrolier en 1967 lors de la guerre des Six Jours et la résolution de Khartoum, l'action de l'OPEP restera sans résultat jusqu'en 1971. En 1953, l'Agip, privée d'accès aux gisements, est sauvée de la fermeture par la découverte d'un gisement gazier dans la plaine du Pô. Devenue l'ENI, elle survit en proposant aux pays exportateurs des conditions meilleures que le Cartel. Son président Enrico Mattei disparaîtra prématurément en , dans un accident d'avion resté mystérieux.
1971-2001 : chocs et guerres
1973 : le premier choc pétrolier
Fin 1970, Mouammar Kadhafi, qui vient de prendre le pouvoir en Libye, contraint les compagnies à accepter une augmentation du prix du baril. Cette nouvelle choque les gros producteurs, qui ont surtout subi des baisses de tarif depuis 1960. En 1971, les États-Unis, déjà importateurs nets de pétrole depuis 1949, voient leur production domestique décliner pour la première fois, et se trouvent contraints d'importer des quantités inhabituelles de pétrole. Le président mexicain Cardenas porte un coup décisif en nationalisant les pétroles mexicains, suivi par Saddam Hussein pour l’Irak, Boumédiène pour l'Algérie, etc.
Depuis plusieurs années, le dollar est mis sous pression car, du fait des masses de dollars dont disposent les pays étrangers, le pays a de plus en plus de mal à assurer de manière crédible la convertibilité du dollar en or, comme les accords de Bretton Woods l'exigent. Le , le président Richard Nixon annonce la suspension des accords de Bretton Woods (choc Nixon), ce qui réduit considérablement la valeur du dollar.
Ces trois effets se conjuguent pour que les pays producteurs, toujours payés en dollars, se sentent floués trois fois, et ne cherchent plus qu'une bonne occasion pour augmenter les prix et réduire leurs productions. La guerre du Kippour leur donnera cette occasion. L'influence de l'économie sur le pétrole, et particulièrement le cours du dollar, était masquée jusque-là par l'équivalence or-dollar ; à partir du Nixon Shock, le cours du baril ne pourra s'analyser sans analyser le cours du dollar. Les pays du Sud parlent de la dégradation des termes de l'échange.
La réserve stratégique de pétrole américaine est instaurée dès 1975. À l'issue des deux chocs pétroliers, la majorité des pays de l'OCDE instaureront des réserves de pétrole stratégiques ; sous diverses formes, elles représentent fréquemment 3 mois d'importation d'un pays donné. En Europe, où les dégâts économiques dus à la faiblesse du dollar s'ajoutent au poids accru de la facture énergétique, on commence à se préoccuper d'économies d'énergie plus que de géopolitique ; la France imposera sa première limitation de vitesse sur autoroute (120 km/h) en . Les États-Unis vont plus loin, avec une limitation de vitesse à 55 milles à l'heure (environ 88 km/h, toujours en vigueur en 2009) introduite en 1974, et la réglementation Corporate Average Fuel Economy (CAFE)[40] en 1975.
1979-1980, l'année de toutes les erreurs
Le Shah d'Iran, qui a annoncé en 1973 ne pas reconduire les accords pétroliers en 1979, et qui commerce de façon croissante avec d'autres partenaires que les États-Unis, n'est plus leur favori ; ceux-ci commencent à envisager de soutenir une révolte religieuse au sein des républiques du sud de l'URSS ; la solution islamique paraît envisageable, et quand le Shah est renversé, les États-Unis ne réagissent pas. La révolution iranienne porte l'ayatollah Khomeini au pouvoir le , entraînant une cascade d'événements graves.
Le , des fondamentalistes s'emparent de la Grande Mosquée de La Mecque en prenant des otages ; la répression de cette insurrection, qui fera des centaines de morts, aura un énorme retentissement dans le monde musulman. Le gouvernement saoudien, déjà critiqué pour ses liens avec les États-Unis et le non-respect de la loi coranique, sera contraint de porter une attention accrue au fondamentalisme.

Le , les Russes, toujours à la recherche d'une ouverture vers le sud, et profitant de l'embarras des Américains occupés par la prise de leur ambassade, entrent en Afghanistan. Cette occupation militaire fera des milliers de morts, et contribuera à l'effondrement de l'URSS.
Le , Saddam Hussein, inquiet des appels à la révolution islamique lancés par Khomeini, envahit l'Iran. Cette guerre fera un million de victimes, sans aucun gain pour l'agresseur, si ce n'est des ennuis ultérieurs.
L'ensemble de ces événements, auquel s'ajoutera une gestion parfois incohérente de la crise (le président Carter décrétera un embargo sur le pétrole iranien, Opération Eagle Claw, inflation délibérée), conduira au deuxième choc pétrolier. L'augmentation en flèche du prix du baril accompagnée d'un fléchissement du PIB mondial suscite énormément de préoccupations à l'échelle internationale. Dans la pagaille, le Canada coupera même sa fourniture de pétrole à son puissant voisin[41]. Pour la première fois de son histoire, l'OCDE craint de manquer de pétrole. Et pour la première fois, les pays producteurs ont l'impression de contrôler le marché. Toujours en 1980, l'Arabie saoudite achève le rachat des actions d'Aramco.
Pendant deux ans, la production de l'OPEP reste faible et le pétrole cher ; l'URSS devient le premier producteur mondial, et les États-Unis se rendent compte qu'ils contribuent à enrichir leur principal ennemi. Le manche a-t-il changé de mains ?

Certainement pas : à partir de 1983, les États-Unis reprennent l'initiative, et parviennent à convaincre l'Arabie saoudite et le Koweït de réaugmenter leur production pétrolière. Immédiatement, d'autres pays producteurs, craignant de voir leur part de marché disparaître, lui emboîtent le pas, et se produit le cauchemar que les compagnies pétrolières avaient tant peiné à éviter pendant un siècle, la surproduction à l'échelon mondial, avec le « contre-choc pétrolier » de 1986. Les robinets grand ouverts, rien ne fera remonter le cours du baril pendant 20 ans. Sur le plan militaire, à partir de 1984 les États-Unis apportent tout leur soutien à l'Irak, et poussent l'Arabie saoudite à en faire autant. Ils fournissent également de l'argent et des armes (dont les fameux stingers) aux Moudjahidins afghans.
L'Iran et l'Irak, qui s'asphyxient l'un l'autre avec la guerre des tankers, ruinés par l'effondrement des cours, sont contraints à l'armistice en . Février 1989 voit les troupes russes quitter l'Afghanistan, en novembre le mur de Berlin tombe, préfigurant l'effondrement de l'Union soviétique (1991).
1989, nouvel ordre mondial

Au sommet de Malte en , Gorbatchev et Bush échangent de pieux sentiments, on y parle d'échange, de coopération et de règlement des problèmes, le Nouvel ordre mondial[42] a un arrière-goût de Société des Nations. Mais il n'en est rien, les États-Unis sortent de la guerre froide en hyperpuissance unique, et cela change tout.
Saddam Hussein ne l'a pas compris. En 1990, il envahit le Koweït, ce qui donne une excellente occasion aux États-Unis de retrouver au Moyen-Orient le « deuxième pied » qui leur manquait depuis l'échec iranien. Ils feront d'une pierre deux coups, leur réplique ne sera pas une guerre, mais une démonstration de puissance politique, logistique et militaire. Les États-Unis rassemblent 33 pays, déplacent 500 000 hommes, inventent la guerre télévisée, et ne perdent « que » 240 soldats. Début 1991, les choses n'ont jamais été aussi claires.

La disparition de l'URSS laisse un énorme vide dans la conception même de la défense américaine ; Paul Wolfowitz et Dick Cheney occupent ce vide en proposant une nouvelle politique de défense pour les États-Unis, qui comprend 7 scénarios d'intervention militaire ; en premier lieu, une nouvelle invasion de l'Irak[43] ; ils accompagnent une nouvelle doctrine prônant d'empêcher l'émergence de concurrents capables de défier l'autorité des États-Unis[44] ; les Européens emploient souvent le terme « Unilatéralisme », qui traduit mal la gravité des propositions qui seront avancées par le Projet pour le Nouveau Siècle Américain (PNAC).
La prise de la mosquée n'a peut-être pas été suffisamment prise en compte par les États-Unis ; à l'issue de la Guerre du Golfe (1990-1991) , de nombreuses troupes restent sur le sol saoudien, ce qui choque les fondamentalistes ; l'attentat des tours de Khobar, réalisé essentiellement par des citoyens saoudiens[45], fait 19 morts et matérialise ce rejet des troupes américaines.

À partir de 1973, la convergence des intérêts des pays de l'OCDE perdra son acuité ; d'un côté, on trouvera les pays européens et le Japon, qui tenteront de respecter une certaine neutralité au Moyen-Orient ; de l'autre, les États-Unis, qui continuent de soutenir Israël, et plus favorables aux actions directes. À partir de 1986, cette différence va se creuser, les Européens se lançant dans une véritable politique de réduction de leur dépendance au pétrole, basée sur l'augmentation graduelle mais continue des taxes sur les carburants, et des contraintes s'appliquant aux fabricants d'automobiles pour diminuer la consommation moyenne du parc de véhicules ; cette politique est efficace, puisque la consommation de pétrole en Europe va stagner jusqu'à nos jours (2010). Cette politique pourrait être résumée par la phrase de Fatih Birol, directeur de l'AIE : « Nous devons abandonner le pétrole avant qu'il ne nous abandonne »[46]. Au contraire, les États-Unis ne feront plus d'efforts pour améliorer les valeurs « CAFE »[47] ; les véhicules utilitaires sport (« SUV » en anglais) bénéficient même d'une dérogation.
Sur d'autres terrains, l'évanouissement de l'URSS ouvre le jeu, et des territoires entiers qui étaient interdits avant 1989 font à nouveau l'objet de convoitises - y compris de vieilles connaissances.






