Histoire de la rubanerie cominoise
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L'histoire de la rubanerie cominoise est celle de l'industrie du ruban à Comines (France) et Comines (Belgique), ville franco-belge à la frontière des deux pays, partagée en deux par la Lys. Elle vit son plein essor à la fin du XIXe siècle et à son apogée en 1914. L'origine locale du tissage d'étoffes étroites remonte au XIIIe siècle à la suite d'une ordonnance de Charles V le Sage. L'importance de l'industrie textile, et en particulier de l'industrie rubanière, vaudra à Comines le surnom de « Capitale Mondiale du Ruban Utilitaire »[1],[2]. Dans le même temps, Saint-Étienne devient capitale mondiale du ruban en se spécialisant dans les rubans de soie, décoratifs et de mode.
Conjoncture favorable
Comines hérite d'une tradition manufacturière qui remonte au Moyen-Âge. Dès 1375, elle est considérée comme importante en commerce et manufacture de draperie et petites étoffes[3]. En effet, la production d'étoffe étroite intègre la tradition locale dès 1367 à la suite d'une ordonnance de Charles V le Sage qui empêche la ville de continuer la production de drap et la restreint à des étoffes de moins de 33cm de large[4]. Vers le milieu du XVIe siècle, des manufactures de rubans et de velours sont en fonction dans le quartier du Fort de la ville. Il faut cependant attendre 1719 pour parvenir à estimer l'importance exacte de cette production. La tradition textile locale et l'un des principaux facteurs du développement rubanier du XVIIIe siècle[5].
L'essor textile du XVIIIe siècle est dû à des manufacturier étrangers tels que Philippe Jacques Hovyn (originaire d'Ypres) ou Jean Van Popellen (originaire d'Anvers) qui viennent profiter d'une conjoncture fiscale et économique très favorable. Le poids de la concurrence textile exercée en Flandre Autrichienne est un premier élément de cet conjoncture. Les débouchés immédiats vers le royaume de France aussi. De plus, Philippe Hovyn parviendra à obtenir une exemption des droits de douane ainsi que des impôts sur sa famille[6] qui renforcera l'attractivité commerciale de la partie française de Comines[7].
D'autres raisons sont à trouver dans une spécificité qui découle des traités d'Utrecht. Bien que les deux Comines soient séparées par la Lys, des facilités d'administrations et de circulation des produits ont toujours lieu. Les deux villes resteront en réalité gérées comme une seule jusqu'à la Révolution française. C'est également un emplacement central du commerce du lin puisque la ville est située sur la Lys où le rouissage est pratiqué depuis des siècles. Des échantillons de rubans fabriqués vers 1730 à Comines comportent un mélange de fils de lin cru et de fils de laine teints[8].
De la manufacture aux industries modernes
Le mot rubanerie apparait pour la première fois en 1681 à Comines pour décrire son activité textile[9]. C'est à cette époque que l'introduction des premiers métiers à barre[Notes 1] amène la ville dans une production préindustrielle qui encouragera des manufacturiers à s'installer.
Les premières manufactures pré-industrielles
Le , Philippe Hovyn, marchand de lin et manufacturier à Ypres, choisit d'installer une manufacture à Comines[10],[11] qui se concentre sur la fabrication de linge de table, de toiles de lin étroites et d'étoffes mélangées de coton[12]. Quelques années après l'installation de la manufacture de Philippe Hovyn, on dénombre 35 métiers à tisser le ruban sur le sol cominois[13]. La fabrication de ruban sera dominée par la famille Hovyn jusqu'à la moitié du XVIIIe siècle et laisse place à l'installation de concurrents. Dès 1733, la production cominoise de ruban est équivalente à la production auvergnate d'Ambert sur le marché français, derrière la production de Saint-Étienne[7].
L'arrivée de la première rubanerie transforme le cycle économique textile local. Cependant, le tissage s'effectue toujours au domicile du rubanier, comme pratiqué au Moyen-Âge. Le microcosme textile cominois possède tous les corps de métiers nécessaires à la production de ruban : producteur de lin, teinturier, ourdisseur, tisserand, rubanier. Les enfants, dès l'âge de neuf ans, participaient également à certaines tâches comme celles de dévider le ruban. Ils portaient le nom d'épeuleux. Des rangées d'habitations rubanières se sont construites, au XVIIIe siècle aux abords de la fabrique principale afin de pouvoir facilement y livrer les bobines de ruban[8].
Dès 1770, plusieurs noms importants des futures industries rubanières prennent pieds à Comines : Schoutteten, Thilleur, Catteau, Janssens, Demuytter, etc. En 1788, ce sont 15 rubaneries qui occupent 220 rubaniers autour desquels plus de 300 autres ouvriers gravitent[14]. C'est cette fois la famille Thilleur qui domine la production rubanière cominoise. Ces entreprises deviendront au XIXe siècle les rubaneries Lauwick et Catteau, parmi les plus importantes alors.
L'industrialisation
La Révolution française et la période qui suivra réduit la quantité de fabriques au nombre de 8 exploitant 200 métiers à tisser. Le plus important recul s'observe entre 1808 et 1814[12]. La révolution industrielle transforme l'organisation des rubaneries, jusqu'alors familiales et concentrées autour de manufactures modestes. Après la révolution belge, la main d'œuvre afflue au point qu'un rapport de 1836 du conseil municipal affiche qu'un tiers de la population (alors estimée à 5316 habitants) exerce des activités rubanières[15]. La mécanisation des métiers et l'introduction de chaudière à vapeur pour les actionner débute dès 1852. Les entreprises Lauwick obtiennent d'ailleurs la médaille d'argent lors de l'Exposition universelle de 1862[16]. Le développement industriel augmente les besoins en main d'œuvre qui s'installe à Comines, de part et d'autre de la Lys[8].
En 1874, Henri Lauwick installe sa nouvelle industrie de six rangées de 15 métiers. Cependant, ces premiers regroupements de métiers à tisser suscitent des tensions sociales de la part des ouvriers ainsi que d'autres manufacturiers[17]. Pourtant, les autres usines se modernisent également en important des métiers de fabrication allemande.
Avant la guerre, en 1914, les rubaneries cominoises faisaient tourner 3500 métiers produisant ensemble 400 millions de mètres de ruban par an, employant un total de 2500 personnes.
La Première Guerre mondiale
Dès le , les usines cessent de fonctionner par manque de main-d'œuvre mobilisée. Le , les Allemands occupaient Comines et y cantonnèrent. Dans presque toutes les usines, les métiers sont démontés, endommagés ou détruits et les stocks sont réquisitionnés pour les besoins de l'occupant[18]. L'usine Gallant, transformée en dortoir, fut notamment occupée par un régiment bavarois auquel appartenait Adolf Hitler. La rubanerie Schoutteten était entourée de barbelés et transformée en prison, hébergeant des soldats russes. Les cheminées des usines sont ciblées par l'artillerie anglaise et l'état de ruine est total après l'évacuation de 1917 et la campagne de bombardement.
Durant la guerre, de nombreux rubaniers n'étaient pas mobilisables et se réfugièrent en France pour continuer à travailler. C'est le cas d'Albert Gallant qui se rendra à Bernay où se trouvait une rubanerie (Masselin). Après la guerre, les établissements Gallant déménageront de Comines pour s'installer en Normandie, en collaboration avec la famille Masselin. Un autre cas notable est celui de Louis Masson qui s'inspirera des modèles de métier à tisser allemands employés durant son exil afin de construire ses propres modèles à son retour après la guerre[8].
Cette période d'arrêt permettra également aux rubaneries de Saint-Étienne de se réorienter sur la production de ruban-coton car la rubanerie de luxe était paralysée[19].
Reconstruction
La reprise des activités est complexe car la plupart des anciens patrons avaient disparu, soit décédés, soit employés ailleurs. Durant la reconstruction, les usines eurent droit à des métiers modernes, provenant d'Allemagne, comme dommage de guerre défini par le traité de Versailles. Il faudra toutefois attendre jusque 1929 pour que l'activité rubanière retrouve son niveau de production d'avant la guerre. La maison Masson & Cie, de Louis Masson, devient également un important constructeur de métier à tisser et innovateur local. Enfin, en 1940, le succès de la fermeture à glissière se propage jusqu'à Comines où naît la marque « fermeture éclair » dans la rubanerie Bonduel (aujourd'hui Eclair-Prym).
Après 1940
Contrairement à la Première Guerre mondiale, l'Allemagne nazie ne s'intéresse pas à la rubanerie cominoise. Le fonctionnement des métiers n'est pas interrompu. Quelques usines subissent de lourds dégâts lors de bombardements stratégiques. Après la libération, la clientèle change et les besoins rubaniers aussi. L'essor de la fermeture éclair est conséquent à Comines puisque plusieurs rubaneries se spécialisent dans leur confection. La région cominoise fera partie des plus importants exportateurs de fermetures à glissières, au point que la marque Éclair passe dans le langage courant. Il est également à noter que la majorité des rubaneries extérieurs à la région cominoise ferment progressivement, ne laissant qu'un noyau industriel dans ce domaine qu'à Comines. Aujourd'hui, plusieurs industries cominoises ont délocalisé leurs activités dans d'autres régions du monde, mais il reste toujours sept rubaneries en activité.
Dans les années 70, la modernisation technique des machines rend les anciens métiers à bois obsolètes. Les industriels entament la transition et commencent à jeter les anciens métiers. Simon Vanhée, rubanier à Comines France, fait des démarches afin de préserver ceux-ci. Son projet de musée est refusé du côté français et sera accepté côté belge, à l'emplacement d'une ancienne rubanerie détruite durant la Première Guerre mondiale[20].
