Idiot utile
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L'expression « idiot utile », apparue en 1948 aux Etats-Unis, au début de la guerre froide, est utilisée en politique et dans le domaine de la guerre cognitive, pour accuser des personnalités de servir des desseins divergents de leurs représentations authentiques, en étant utilisées, instrumentalisées ou manipulées, bien que peut-être de bonne foi. Elle sert principalement à déstabiliser, voire humilier un adversaire[1].
L'origine : les écrits de 1948
L'expression « useful idiot » apparut aux États-Unis pour la première fois en 1948, dans un article du New York Times à propos de la politique italienne[2], au début de la guerre froide, dans un article d’un envoyé spécial du journal à Rome, consacré à la stratégie d’alliance des communistes en Europe et qui semble reprendre ces termes du quotidien italien L'Umanità[3].
Par ailleurs, le terme « idiot utile » n'a jamais été découvert dans les documents publiés de Lénine, ni non plus dans ses prises de parole orales[3],[4], et il n'existe aucun témoignage direct de quelqu'un l'ayant entendu dire par Lénine, selon Dominique Colas, professeur émérite à Sciences Po et auteur d'un livre sur le sujet[5].
Au printemps 1987, Grant Harris, doyen de la bibliothèque du Congrès américain, affirma que nul n’avait pu retrouver cette phrase parmi les ouvrages connus de Lénine[6]. Même dans les propos sarcastiques de Lénine en février 1922 à propos d'Arthur Henderson, politicien britannique et futur prix Nobel de la paix 1934, qu'il juge stupide et ainsi apte à aider involontairement la cause des soviétiques on ne retrouve nullement l'expression « idiot utile ».
Ainsi, dans une lettre du au commissaire soviétique des affaires étrangères Gueorgui Tchitcherine en négociation à la conférence de Gênes, Lénine écrivit[7]: « Henderson est aussi stupide que Kerensky, et pour cette raison il nous aide. […]
En outre. C'est ultrasecret. Il nous convient que la Conférence de Gênes soit un fiasco, […] mais pas par notre faute, bien sûr. Réfléchissez-y bien avec Litvinov et Joffe et faites-moi une note. Bien sûr, cela ne doit pas être mentionné, même dans des documents secrets. Rendez-moi cette lettre et je la brûlerai. Nous obtiendrons un meilleur prêt en dehors des accords de Gênes, si nous ne sommes pas de ceux qui coulent Gênes. Nous devons mettre au point des manœuvres plus intelligentes pour que nous ne soyons pas de ceux-là. Par exemple, l'imbécile Henderson et Co. nous aidera beaucoup si nous les poussons intelligemment […] Tout vole ; à part pour “eux”. C'est la faillite totale (l'Inde, etc.). Nous devons provoquer une chute inopinément, pas de nos mains. »
Selon l'historien spécialiste de l’URSS Jean-Jacques Marie ce n'est qu’« à partir de 1929 » qu'apparait le profil, désigné dans les décennies suivantes par cette expression, en raison des « voyages de propagande » organisés sous Staline, auxquels a participé le français Édouard Herriot, figure du Parti radical, qui en 1933 visite l’Ukraine et en « revient en disant qu’il n’y a vu que des gens bien nourris », ce qui en fera vraiment un “idiot utile” », selon Jean-Jacques Marie. De même, l'écrivain anglais H. G. Wells, invité en URSS en 1920, eut une liaison avec son interprète, qui émigra en Angleterre, et rédigea « des articles et un livre mis en avant dans la presse communiste ».
Utilisation ultérieure
Durant la guerre froide
En Occident, l'expression est surtout utilisée durant la guerre froide pour désigner et stigmatiser des intellectuels occidentaux de gauche, accusés de défendre le régime soviétique sans aucun recul critique.
Selon cette littérature, un premier « idiot utile » au service des communistes est repéré dès le siècle précédent — donc, bien avant la naissance de l'URSS — à travers la personne du libéral hongrois Benkert, écrivain connu de Charles Baudelaire, Pierre-Joseph Proudhon et George Sand. À travers leurs échanges (Correspondance Marx-Engels), Karl Marx et Friedrich Engels considèrent précisément Benkert comme un « idiot » pouvant leur être « utile » : « cet âne de Kertbeny » (lettre de Marx, ), « voyons s'il peut nous servir à quelque chose » (lettre d'Engels, ).
Depuis, l'expression désigne des compagnons de route des communistes occidentaux, accusés de sympathiser avec l'URSS, ou de répandre des mensonges après être allés en Union soviétique, parfois sous influence d'agents soviétiques.
Durant la première moitié du XXe siècle, si des intellectuels français font preuve d'aveuglement envers l'URSS[8], d'autres au contraire témoignent contre le culte de la personnalité imposé par Staline et le contrôle de l'information[9]. C'est le cas d'André Gide, qui, en novembre 1936, publie Retour de l'U.R.S.S., et ce, malgré les tentatives des autorités soviétiques et du PCF, Aragon en tête, d’empêcher la publication. Ces différentes pressions amènent Gide à revenir à la charge avec Retouches à mon retour de l'URSS, où il ne se contente plus de faire part d'observations, mais dresse un réquisitoire contre le stalinisme.
Au XXIe siècle
Au XXIe siècle, l'expression est utilisée dans des affaires de "Crack, cocaïne, et cannabis"[4], dans la bouche des avocats des trafiquants[10], ou lors du “Kremlingate”, accusations d’ingérences russes intervenues lors de l’élection présidentielle américaine de 2016[11], mais c'est surtout "une invective omniprésente"[12] dans certaines zones des espaces socio-numériques transformées grâce à l'anonymat des participants en violent "champ de bataille" accusatoire[12], sur fond de "violence du débat public, décuplée sur les réseaux sociaux, où foisonnent les justiciers en herbe".
Elle sert pour viser aussi bien le "démocrate qui défend la liberté religieuse"[12], le "socialiste qui estime que la question identitaire mérite d’être posée"[12], ou encore la "féministe qui considère que la femme doit être libre de la manière dont elle s’habille"[12]. Les conservateurs et néoconservateurs américains pour désigner péjorativement les intellectuels de gauche[13]. Les « idiots utiles de l’islamisme » désignent ceux qui n'ont "parfois que défendu une conception un tant soit peu ouverte de la laïcité"[3].
Le quotidien Libération a accusé le Éric Ciotti, dirigeant du parti Les Républicains, d'être un "idiot inutile", de l'extrême-droite, en l'accusant de s'aligner sur la rhétorique du Rassemblement national, avec qui il a présenté des candidats communs aux législatives de l'année suivante. Gênée par des révélations de Mediapart sur sa présence passée sur une liste étudiante d’extrême droite, Nathalie Loiseau, candidate aux élections européennes, a accusé le site d’information d’être « l’idiot utile » du Rassemblement national. Le journaliste Renaud Dély avait de son côté publié dès 2009 un livre titré "Besancenot, l’idiot utile du sarkozysme".