Jean Larose
essayiste et écrivain québécois
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Jean Larose, né en 1948, est un professeur, essayiste et romancier québécois. Il a publié de nombreux essais, deux romans, des articles dans divers périodiques, a animé plusieurs émissions à la radio culturelle de Radio-Canada et enseigné la littérature au Département d’études françaises de l’Université de Montréal (maintenant Département des littératures de langue française). La philosophie, la psychanalyse et les théories littéraires teintent sa pensée et ses réflexions portant sur la modernité, le rôle de la littérature française, l’importance de la culture, la société québécoise et sa souveraineté ainsi que sur la pédagogie et l’éducation. Essayiste suscitant parfois la polémique, il a marqué le milieu intellectuel québécois des années 1980 et 1990.
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Prix littéraires du Gouverneur général () Prix Victor-Barbeau (L'Amour du pauvre (d)) () |
Biographie
Jeunesse et années soixante-dix
Jean Larose est né le à Salaberry-de-Valleyfield[1]. Après le cours classique au Séminaire-Collège de Valleyfield, où il a eu la chance de suivre les cours des professeurs Jean-Pierre Duquette, Marcel Brisebois et Jacques Lavigne[2], Jean Larose poursuit des études en lettres à l’Université de Montréal. Il est le premier étudiant à soumettre un projet de maîtrise en création littéraire[3]après que Monique Bosco, sa directrice de mémoire, en eut fait adopter le principe auprès du Département d’études françaises[2]. En 1975, il obtient une maîtrise pour son essai intitulé Seuil du sens et consumation de l’écriture qui précède un roman, Vie de Plante ou le Roman de Rémi[4].
En 1970, Larose est parolier du groupe rock Dionysos[5]formé par quelques étudiants du cégep de Valleyfield, dont Paul-André Thibert, Jean-Pierre Legault et certains de leurs amis. Très inspiré à l’époque par La Naissance de la tragédie de Nietzsche, il propose aux musiciens à la recherche d’un nom pour leur groupe celui du dieu grec de l’excès, de la passion et de la musique[2]. Il rédige l’insert[6], et signe trois des chansons de l’album Le Grand Jeu qui paraît en janvier 1971[7]. L’année suivante, il compose les paroles de toutes les chansons du microsillon Le Prince croule[8]. Les critiques sont très positives: le jeune parolier, dont les textes «sont minutieusement et méticuleusement travaillés, polis et vernis»[9] «arrive à faire swinger (sic) la langue de Molière à la cadence [du] rock n’roll [des musiciens de Dionysos]»[10].
Larose crée, en 1970, la pièce Mardi-la-Verte, une simple opérette en trois actes au Séminaire-Collège de Valleyfield. Cette pièce sera jouée plus tard au Conservatoire d’art dramatique de Montréal[11]. En 1972, la troupe de théâtre «La Braoule» la reprend au Théâtre national pendant tout l’été[12]. Martial Dassylva, dans La Presse, démolit ce texte «aberrant» qui «se veut fantaisiste, surréaliste, énigmatique et dalidien (sic) et qui ne parvient qu’à être assommant». Il ajoute que la pièce «possède toutes les caractéristiques de ces écrits qu’une acné littéraire trop intempestive fait commettre aux jeunes gens trop studieux»[13]. Cela n’empêche pas Lorraine Pintal, en 1978, de mettre à nouveau la pièce en scène, à titre «d’exercice pédagogique» pour les étudiants du Conservatoire[14].
Après un doctorat de 3e cycle et une thèse sur Georges Bataille dirigée par Hélène Cixous (Paris VIII, 1978)[15], Larose devient, en 1979, professeur de littérature à l’Université de Montréal[16]. Jusqu’à sa retraite, en 2012[17],[18], il y enseigne la création littéraire et plusieurs auteurs, aussi bien français que québécois: Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Proust, Rilke, Genet, Diderot, Malraux, St-Denys-Garneau, Gabrielle Roy, Réjean Ducharme[19]...
L'essayiste, l'écrivain
En 1981, Larose publie Le Mythe de Nelligan où il propose une nouvelle lecture de l’œuvre du jeune poète[20]. Pour ce premier livre, il a été conseillé par le philosophe Claude Lévesque dont il s’est toujours senti proche intellectuellement[2]. Larose est l’un des premiers à démystifier l’auteur du «Vaisseau d’or»[21] en associant l’inconscient collectif de la nation québécoise à l’évolution personnelle du jeune poète qui aboutit à la psychose[20]. Ainsi, Larose propose une lecture politique du «Sujet-Nation». Cette idée qui fait de la littérature un révélateur du défi que pose la souveraineté politique annonce La Petite Noirceur, L’amour du pauvre et La Souveraineté rampante[22],[23]. Selon l’analyse qu’en fait Laurent Mailhot, l’essai de Larose est «difficile à classer entre la déconstruction derridienne, la psychanalyse lacanienne, l’analyse textuelle et la lecture politique du Sujet-Nation»[24]. Pour Gérald Gaudet, qui qualifie Le Mythe de Nelligan «d’étude brillante», le moment était venu de proposer une nouvelle façon de lire «l’œuvre nelliganienne»[20]. Certains affirment même que, depuis la parution de cet essai, «il est presque impossible de dire [le] nom Nelligan sans faire référence au mythe»[25].
Cette même année, Larose signe son premier article dans la revue Liberté, «Sur l’idéologie dans Le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron»[26], et il est invité à se joindre au comité de rédaction[27] (où il restera jusqu’en 1987)[28]. À Liberté, sous le nouveau directeur François Ricard[29], collaborent François Hébert, René Lapierre, Robert Melançon, Yvon Rivard, André Belleau, Jacques Folch-Ribas, Fernand Ouellette, Jacques Godbout[30]. Sous leur gouverne, «le contenu de la revue […] se fait plus original et plus mordant»[29]. En avril 1992, l’article «Si je reviens à la Bande des six»[31], malgré son titre évoquant le passage de l’essayiste à cette émission en 1991[32], n’a pas été écrit par Larose, mais est en fait un pastiche, dont les véritables auteurs font partie du comité de rédaction de la revue[33].
En 1987, Jean Larose recueille, dans La petite Noirceur, 13 essais dont plusieurs ont déjà été publiés dans la revue Liberté[34]. Deux textes portant sur les campagnes référendaires du «oui»[35] et du «non»[36] sont, par ailleurs, des transcriptions de deux émissions de la série radiophonique Nationalisme et culture, diffusées en 1982 sur les ondes de CBF-FM[37]. Le titre de l’essai est évocateur: Larose «superpo[se] l’image des années quatre-vingt sur celles des années duplessistes»[38], celles de la «Grande Noirceur», dont le glas aurait sonné avec la Révolution tranquille, période de l’histoire du Québec associée à «l’irruption» des Québécois dans la «modernité»[39]. Toutefois, pour l’essayiste, sous des dehors libérés, la nation québécoise n’est pas totalement affranchie. En s’employant «à détecter des survivances [des] vieilles habitudes [des Québécois]»[40], il montre que «noirceur et modernité ne s’excluent pas l’une l’autre»[39]. Sa «petite noirceur» est, par rapport à la précédente, «insidieuse»; il lui faut la «débusquer» , comme l’écrit Laurent Mailhot[24]. Les «idées reçues», la situation de la culture au Québec ainsi que le nationalisme sont autant de sujets débattus[41]. S’affirmant «indépendantiste anti-nationaliste», Larose pose un regard critique sur le Québec aux lendemains de la défaite référendaire de 1980 qui a laissé un goût amer à certains; l’essayiste qualifiant cette période de «contexte de dépression»[15]. Dans le chapitre consacré aux campagnes référendaires, il analyse les conceptions opposées de la souveraineté et de la culture[42] développées par les deux camps. La «passivité», la «féminisation», la «lâcheté collective» de la société québécoise alimentent ses thèses[43]. Le ton est nettement polémique et provocateur[24] dans la foulée de ce qui se pratique à Liberté:
«Sache que chez nous la course est ouverte entre les hommes et les femmes, à qui prouvera le plus de féminité. Et on confond évidemment, québécitude oblige, féminité et absence de virilité. […] Nous sommes au vrai pays de Cocagne féministe de ceux qui haïssent la souveraineté sous toutes ses formes».
Larose termine cette lettre adressée à une amie, qui constitue le dernier chapitre du recueil, ainsi:
«j’ai entrepris des démarches pour me débarrasser de cette nationalité qui me répugne historiquement et qui me ridiculise à l’étranger. […] je cache autant que possible ma nationalité canadienne pour ne pas passer pour un épais»[44].
L’essayiste reçoit, pour ce livre, le prix du Gouverneur général. Au Canada anglais, on s’indigne qu’une telle récompense soit décernée à une œuvre qu’on considère anti-canadienne[45]. Kenneth Louis Mac Googan, écrivain albertain, publiera même, en 1991, Canada’s Undeclared War[46] pour répondre à Larose[47]. Au Québec, les critiques concernant La Petite Noirceur sont très partagées. Pour Jean Éthier-Blais, le recueil est «un bouquet de rares fleurs» dans lequel se retrouve «la veine de l’esprit critique, ce rare diamant»[43]. Gilles Marcotte, pour sa part, trouve que c’est un «livre tonifiant» présentant «une des écritures les plus incisives et les plus brillantes (et les plus modernes)»[40]. En revanche, pour André Gaudreault, Larose «n’écrit pas clairement»[48] et il ressemble, selon Marcel Fournier, «à un cow-boy pris au piège [qui] tire dans tous les sens»[49]. Enfin, Paul-Christian Nolin dénonce «l’intolérance [qui] s’en donne à cœur joie»[50] et Jean Basile écrit que le livre a quelque chose «de mesquin, et au pire, de vulgaire»[51].
En 1991, Larose reçoit le prix AQAC-Olivieri, qui récompense les meilleurs articles portant sur le cinéma[52], pour «Le cheval du réel», dans lequel il analyse le film Alias Will James de Jacques Godbout. Cet article, publié dans la revue Quebec Studies[53], est repris dans L’Amour du pauvre[54] qui paraît la même année. Dans ce nouvel essai, Larose poursuit ses réflexions sur la société québécoise et la modernité. L’idée de «pauvreté» qui traverse le livre, tel «un leitmotiv», représente le «dénuement intellectuel et moral» de la nation québécoise, mais se veut aussi le possible «instrument d’une libération»[55]. Larose, inspiré par la pensée philosophique des présocratiques, de Freud, de Derrida, des frères Schlegel, de Nietzsche[56], réfléchit à l’identité québécoise par le truchement de la littérature et défend le rôle que cette dernière devrait jouer en éducation au Québec[57]. Il affirme que la littérature française fait partie intégrante de la culture québécoise[32]: «c’est notre littérature. […] ce sont de nos ancêtres qui ont écrit les Essais de Montaigne et les tragédies de Racine»[58]. À ce titre, elle devrait donc occuper une place importante dans le cursus scolaire[32],[59]:
«ne pas enseigner le Siècle des Lumières, c’est renvoyer tous les débats actuels à une genèse aveugle […] c’est occulter les sources du christianisme québécois, du combat québécois, de la littérature québécoise»[60].
À cette époque, au Québec, l’éducation repose plutôt sur la «pédagogie du vécu», faisant ainsi en sorte que les enseignants n’imposent pas «de l’extérieur un savoir figé par la norme ou la tradition»; l’étudiant fait plutôt appel à «ses connaissances immédiates»[61], il se prend comme «point de départ». Elle encourage aussi l’enseignement de la «culture de masse» (romans policiers, bandes-dessinées), pourtant déjà très présente dans la société[32]. Pour Larose, enseigner les grandes œuvres littéraires est essentiel puisqu’elles «[permettent] de s’écarter de soi, […] d’accueillir l’autre en soi». En fait, écrit-il, «la littérature défait les identités, elle a même la vertu troublante de révéler l’étrangeté de ce qui nous semble le plus familier»[62]. Dans son recueil, il déplore aussi que les intellectuels, au Québec, ne s’affirment pas, qu’ils ne fassent pas leur travail. Il explique cette réalité par le «contexte idéologique», celui de la «culture de masse» qui incite au «conformisme», qui fait en sorte que les intellectuels sont considérés comme «des gens qui veulent se mettre au-dessus des autres»[32]. Essai «au ton vif, spirituel, subtil et incisif», allant «à l’encontre des idées reçues et du conformisme ambiant»[63], L’Amour du pauvre reçoit, en 1992, le prix Victor-Barbeau, décerné par l’Académie des lettres du Québec (anciennement Académie canadienne-française)[64]. Comme c'est souvent le cas pour les écrits de l’essayiste, les réactions sont contrastées. L’œuvre est saluée, par certains, parce que la réflexion «complexe, lucide, choquante» qui s’y développe apparaît «essentielle à quiconque s’interroge sur la question de l’identité québécoise»[65] ou parce qu’elle «témoigne d’un retour à la dignité littéraire, à la lucidité de [sic] Marc-Aurèle et, enfin, à la Virtu»[66]. Toutefois, pour d’autres, L’Amour du pauvre est «franchement indigeste, [et] d’un prétentieux absolu»[67]. C’est une œuvre présentant des «propositions frivoles», c’est «un livre de ressentiment, de mépris écrit par un exilé de l’intérieur, en rupture de ban avec un pays qu’il ne juge pas à sa hauteur»[68]. Larose est même décrit par Pierre Foglia comme «[étant] payé pour faire le mongol-fier au-dessus du vulgaire»[69]. Les critiques négatives prennent une nouvelle tangente: on attaque l’auteur plutôt que l’œuvre.
Trois ans plus tard, en 1994, dans une entrevue donnée à Mathieu-Robert Sauvé, pour la parution de La Souveraineté rampante, Jean Larose s’étonne que son précédent recueil ait engendré autant «d’articles hostiles, de traits empoisonnés, d’ennemis publiquement déclarés»[70]. Dans son nouveau livre, il règle d’ailleurs ses comptes avec ceux qui, depuis la parution de L’Amour du pauvre, n’ont cessé de l’attaquer, notamment Jacques Pelletier, professeur de littérature à l’UQAM, auteur des Nouveaux habits de la droite culturelle, Pierre Foglia et certains professeurs des sciences de l’éducation[71] (voir Polémique et Querelles --«Parce que Jean Larose»). Dans ce nouvel essai, Larose réaffirme la nécessité d’enseigner la littérature et continue de déplorer l’absence marquée des intellectuels québécois[71],[72]. Inspiré par la pensée romantique allemande, défendue dans l’Athenaeum de Schlegel[73], l’essayiste soutient l’idée de la souveraineté de la littérature: la littérature «est», elle n’a pas à se justifier, elle n’a pas à chercher l’approbation, l’unanimité, pour exister. Il en va de même de la souveraineté politique[71]. Analyser les avantages ou les inconvénients de réaliser la souveraineté, en questionner la pertinence, chercher l’adhésion générale ne font qu’affaiblir le mouvement, qu’en «réduire [la] portée». Ce que vit le mouvement souverainiste au Québec, sa difficulté à s’imposer, est mis en parallèle, par Larose, avec le système d’éducation défaillant dans lequel le rôle de la littérature est dévalué[72]. «L’irrationnalité [,] la confusion» dans le discours[74], une «argumentation défaillante»[73]et la présence de «clichés [parmi] les plus éculés»[75] sont autant de reproches faits à La Souveraineté rampante. La thèse défendue s’apparente même, pour certains, à de «l’absolutisme»[73]. Pour Jean-François Nadeau, toutefois, cet essai «propose une prise de position solidement articulée en faveur de l’indépendance du Québec»[76].
Larose publie, en 1998, son premier roman: Première jeunesse[77]. Ce « roman d’apprentissage »[78], poétique par moments, dans lequel la fiction et l’essai se combinent[77], se situe «au carrefour de la sociologie et de l’histoire»[79]. Le lecteur, à travers les expériences du protagoniste François et de ses amis, assiste aux bouleversements et aux questionnements existentiels provoqués par la Révolution tranquille à la fin des années 60[80]. C’est un regard critique et sévère sur cette époque[78] marquée, notamment, par la transition, en éducation, des collèges classiques vers les cégeps et par la liberté sexuelle qui s’impose dans les mœurs. Les critiques mettent en évidence «la cohérence remarquable, la rigueur et la lucidité du propos»[80] de même que la vaste culture de son auteur et une remarquable maîtrise de la langue[81]. Ils mentionnent, en outre, le lyrisme et la luminosité de l’écriture de Larose[82], ce «magicien des mots»[78]. Ce roman n’est toutefois pas parfait en raison de «quelques longueurs et redites»[82]et de la trop grande inclination de l’auteur à jouer le «faiseur de leçon»[78].
En 2001, dans le cadre des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue, commission présidée par le syndicaliste Gérald Larose[83], l’Union des écrivaines et des écrivains québécois charge Jean Larose de rédiger le mémoire qu’elle compte soumettre à la commission. Intitulé Le français, patrimoine de la nation, le document reflète les «discussions et les réflexions du comité de travail» de l’UNEQ dont fait partie le président de l’époque, l’écrivain Bruno Roy. Le mémoire présente tout ce qui, selon l’UNEQ, met en péril la langue française. Si les anglophones peuvent être blâmés, les francophones sont particulièrement ciblés comme étant responsables de l’affaiblissement du français, ne serait-ce que par le peu de considération qu’ils accordent à la langue parlée dans les médias et les arts. Le mémoire remet en cause les méthodes d’évaluation du français dans le milieu scolaire[84]et défend l’idée que la loi 101 devrait s’appliquer au cégep[85]. Outré par le contenu du document, l’écrivain Claude Jasmin en dénonce la «forfaiture» et qualifie son auteur de «farfelu visionnaire [poursuivant une] lancée surréaliste folichonne». Il exhorte même Bruno Roy, le président de l’UNEQ, à s’expliquer[86].
Au printemps 2006 paraît un second roman, Dénouement. Un quinquagénaire, hanté par son passé et ses rêves de jeunesse[87], rêve de rencontrer l’âme sœur, celle grâce à laquelle il pourra «écrire le roman du siècle». Empreint d’érotisme, le récit se scinde en trois parties. Dans la première, le lecteur est plongé dans un roman qui laisse place, soudainement, dans la deuxième partie, à la vie de celui qui l’écrit, le père tourmenté d’un jeune garçon. Le dernier segment présente la fin du «cul-de sac esthétique et amoureux»[3]. Dénouement est une combinaison «de fragments de romans fictifs et de moments épistolaires»[87] qui, pour Larose lui-même, ne présente «que [des] défauts, [des] imperfections»[3]. Les principales critiques ne sont d’ailleurs guère élogieuses: «traversée plus que sinueuse du désert, [œuvre] d’une lourdeur difficilement respirable»[87], «construction circulaire et complaisante, inutilement compliquée, bouillie indigeste»[88].
En 2015, l’essayiste publie, à six mois d’intervalle, deux recueils d’essais: Essais de littérature appliquée et Google Goulag, Nouveaux Essais de littérature appliquée (automne 2015). Chacun se compose d’une vingtaine de textes déjà parus dans des revues[89],[90]. Dans le premier, Larose réitère que la langue française doit être considérée comme un «bien patrimonial», que c’est par la culture que se forme l’esprit[89]. Il revient sur l’impact dévastateur de «la contre-culture de consommation, de l’économie de marché», appliquée aux œuvres de culture soit: «la dévaluation de l’écrit et de la parole réfléchie», «l’effacement des différences culturelles et populaires pour tout refaire à sa ressemblance»[91]. Dans le second, Larose traite de «la crise de la culture», marquée dorénavant par le «jovialisme» et la «convivialité»[92], qui s’exprime aussi par la banalisation, sous le règne des algorithmes et de l’impératif du divertissement, des réalités historiques les plus tragiques. Il donne en exemple un article sur un écrivain mort au goulag, que l’algorithme de Google agrémente de publicités sur les beautés touristiques de la Sibérie[90]. La lecture des Essais de littérature appliquée est, pour Mathieu Bock-Côté, «éclairante» et la vision qu’a Larose de la langue française le rapproche de Fernand Dumont[85]. Au sujet du chapitre éponyme de Google Goulag, David Faust, qui associe Larose et Alceste, écrit: «c’est un cri du cœur en italique ou la leçon du misanthrope»[90]. Les essais composant le second recueil sont, selon Louis Cornellier, «tout autant éblouissants» que ceux du premier[91].
La radio
Dès 1979, Larose collabore à la Chaîne culturelle de Radio-Canada (qui s’appelle alors «la Radio FM de Radio-Canada»), d’abord sous la direction du réalisateur Fernand Ouellette, qui l’a recruté comme interviewer alors qu’il était encore étudiant à Paris[2], ensuite pour Claude Godin, pour lequel il crée, en 1980, une série de 13 émissions intitulée La Révolution freudienne[93]. Dans le cadre de cette série, il s’entretient, notamment, avec la psychanalyste Antoinette Fouque[94],[95], cofondatrice du MLF français et du collectif Psychanalyse et Politique[96]. Cette entrevue de fond porte, entre autres, sur les homosexualités féminines, le rendez-vous manqué du féminisme et du freudisme, la fonction symbolique des organes sexuels. L’intérêt démontré par Larose pour les rapports politiques du désir, du genre, de la littérature et de la psychanalyse se poursuivra dans bon nombre de ses écrits. Une transcription écrite de l’entretien avec Antoinette Fouque paraît, en deux temps (automne 1983 et hiver 1984), dans l’éphémère revue Gravida, dont Larose est un des animateurs, et est encore aujourd’hui disponible sur le site consacré à la pensée de la psychanalyste[97].
En 1981, dans le cadre de l’émission Actuelles, la semaine du 30 novembre au 4 décembre est consacrée au questionnement suivant: La philosophie existe-t-elle au Québec?[98] Inspiré par les philosophes allemands et grecs, Larose se demande si le Québec a son propre courant philosophique. Il en discute avec différents intervenants, dont Claude Lévesque[99]qui le conseillera pour Le Mythe de Nelligan (voir L’essayiste, l’écrivain).
En janvier 1982, il prend la barre de Si père et mère m’étaient contés, série réalisée par Fernand Ouellette. Les entrevues menées auprès de diverses personnalités connues (Lise Bissonnette, Gilles Archambault, Jacques Godbout, Benoit Lacroix, Fernand Dumont…), qui racontent leur jeunesse en répondant à des questions très ciblées, permettent une incursion dans le passé récent du Québec, celui qui a marqué la vie des parents et des grands-parents des invités. Le portrait familial, social, culturel et religieux qui est ainsi offert vise une meilleure compréhension de la réalité québécoise[100]. Pendant l’été, il anime Nationalisme et culture[101], dont deux des six émissions seront retranscrites dans La Petite Noirceur (voir L’essayiste, l’écrivain).
En 1986, Situations de la modernité[102], une série de 20 émissions aussi réalisée par Fernand Ouellette, prend l’antenne. Larose interroge les raisons pour lesquelles il y a, dans certains milieux, un besoin de rejeter l’héritage des Lacan, Foucault, Barthes, de faire «table rase d’un passé encore récent», d’affirmer que la modernité n’est plus. Au fil des entrevues menées auprès d’écrivains-critiques, de philosophes, de psychanalystes, de sociologues… il cherche à comprendre ce qui a mené «à traiter comme des modes les plus grands projets transformateurs de la modernité»[103].
De septembre 1991 à juin 1992[2], Jean Larose anime En toutes lettres, émission consacrée aux nouveautés de l’édition québécoise[104].
Diffusée pendant 10 ans[105], réalisée par François Ismert assisté de Monique Lord, Passages est l’émission la plus importante (227 épisodes) dans le répertoire radiophonique de l’essayiste qui la coanime avec le philosophe Georges Leroux[106]. Pendant les trois dernières saisons, l’émission est diffusée devant public, à la librairie Olivieri. Le titre est emprunté à l’ouvrage de même nom de Walter Benjamin[2]. Se demandant «Comment en sommes-nous arrivés là?»[107], cette émission est consacrée «à la pensée»[108]. Abordant la littérature «dans un discours à mi-chemin entre l’érudition et la vulgarisation»[109], les animateurs «scrute[nt] divers courants d'idée contemporains à partir de livres phares»[108], d’œuvres ayant «marqué [le] siècle»[109]. Parmi les nombreux sujets abordés, au fil des ans, on retrouve l’après communisme[110], le rapport entre le temps et la culture[111], la guerre au terrorisme (l’après 11 septembre 2001)[112]. L’émission est associée, par un auditeur, à «un phare qui perm[et] de mieux cerner la réalité des êtres, des choses et des événements»[113]. Les fidèles de l’émission (appartenant à plusieurs générations) avouent ressentir «le besoin d'avoir recours à la pensée pour faire face aux problèmes de plus en plus complexes qui se posent à la société actuelle»[108]. D’abord menacée en 1995 par la réforme Pépin-Lafrance[110], l’émission sera définitivement supprimée des ondes au printemps 2002, tout comme d’autres émissions culturelles, entraînant une intervention de Jean Larose dans Le Devoir[114] et un débat impliquant écrivains, artistes, musiciens (voir Polémique et Querelles--«Parce que Jean Larose»).
En 2011, Jean Larose lance, avec Ji-Yoon Han et quelques amis, Globe sonore, une radio web montréalaise, indépendante des services publics[115]. Cette radio consacrée à la culture, dont la devise est «une autre parole est possible»[2],[116], propose plusieurs séries d’émissions de littérature, d’art plastique, de philosophie, d’anthropologie, de psychanalyse, avec une grande liberté d’innovation dans le montage sonore et la présentation visuelle. «La parole donne la structure, mais elle-même en retour répond à l’attrait du son – voix, bruits, musique»[117]. Le site web disparaît en 2017[118]. L’enregistrement d’une entrevue avec Robert Daudelin[119]et celui d’une table ronde portant sur Étienne O’L’eary[120] sont encore disponibles sur internet.
Polémique et Querelles --«Parce que Jean Larose» (P. Foglia)
Pelletier et Roy
Essayiste maîtrisant les rouages de la polémique et ce, dès la parution de La Petite Noirceur[51], Jean Larose ne laisse personne indifférent: «Du Jean Larose, ça bouscule, ça décape, ça rentre dedans»[91]. «Parce que Jean Larose»[121], écrira même Foglia. Conservatisme, élitisme, passéisme sont parmi les reproches, alimentant les polémiques, qui lui sont faits au fil des ans. Certaines querelles naissent d’une interprétation erronée. C’est notamment le cas lorsque Jacques Pelletier, professeur en études littéraires à l’UQAM, affirme, dans sa critique de L’Amour du pauvre, que Larose est partisan du retour au cours classique[68]. Il récidive dans l’essai qu’il publie en 1994, Les habits neufs de la droite culturelle[122]. Larose réplique dans Le Devoir: «Pelletier n’a eu qu’à inventer, puis à répéter que j’étais un nostalgique du cours classique, même si en réalité j’avais écrit le contraire, pour qu’en soient aussitôt persuadés les journalistes et chroniqueurs dont je suis devenu la tête de Turc!»[123].
Présenter Larose comme un défenseur du cours classique permet à Pelletier d’associer ce dernier au mouvement néo-conservateur d’une certaine «droite culturelle» dont feraient aussi partie Jacques Godbout, François Ricard, Denise Bombardier, Le Devoir, L’Actualité, Voir, Radio-Canada et les éditions du Boréal[124]. La pensée de cette «droite» «implique[rait] le refus, ou à tout le moins la subordination, sinon la marginalisation, de la littérature québécoise, littérature du «pauvre», au profit de la littérature française, littérature du «riche» et du «sublime»»[125]. Pelletier remet ainsi en cause «le rapport du politique au littéraire» des Larose, Godbout et Ricard. Pour lui, la hiérarchisation de la littérature est le fait d’une «classe dominante et privilégiée». Il considère comme une régression «tout appel à la culture classique ou étrangère»[126]. Au sujet des reproches faits aux trois écrivains, Gilles Marcotte écrit que Pelletier «accumule joyeusement confusions et contresens»[127].
La «conception non élitiste, non hiérarchisée de la culture et de la littérature»[126], défendue par Pelletier, inspirait déjà, en 1993, l’essai de Mario Roy, Pour en finir avec l’antiaméricanisme, où Larose est «pris à partie» et raillé[122]. Pierre Bourgault relève «un anti-intellectualisme», une condamnation des élites[128] dans ce livre où Roy défend la culture populaire. À la parution de La Souveraineté rampante, Roy exprime à nouveau sa profonde divergence d’opinion avec Larose au sujet de la culture de masse: «[Larose] affiche toujours […] sa stupéfiante ignorance (réelle ou affectée: à ce point la question se pose) de la nature, des contenus, des enjeux, du rôle, de la puissance, des véhicules et des effets des cultures populaires»[75].
Foglia
Pelletier et Roy ne sont pas les seuls. Pierre Foglia, chroniqueur au journal La Presse, qualifie les intellectuels comme Larose de «chiants»[129]. Au sujet des défenseurs d’une langue française structurée et pourfendeurs du joual, il ajoute: «il y avait un linguistique-flic, un Ceausescu en habits de Jean Larose, un tonton macoute de Maurice Grévisse, un tata macaque de la langue française»[130]. Dans une chronique, il remet en question la nouvelle réforme au collégial qui privilégie «la primauté du savoir» par l’étude des courants littéraires et des grandes œuvres de la littérature. S’appuyant sur son expérience personnelle (l’incompréhension de certains vers de Rimbaud appris par cœur), Foglia écrit: «Avez-vous tous été chloroformés par Jean Larose?»[131]. En 1993, déjà, il écrivait que des œuvres classiques telles que Germinal et Madame Bovary sont des «incongruités», au même titre que le grec et le latin[129]. C’est dans La Souveraineté rampante que Larose lui répond:
«Quand ces chroniqueurs-là se mêlent de «culture», (entre guillemets, avec les pincettes du ridicule), ils parlent d'une réalité effectivement morte pour eux. […] Des œuvres qu'ils dénigrent ‑‑ Foglia déclare tranquillement que l'œuvre de Rimbaud est insensée – […] ils n'en ont aucune expérience intérieure, que des souvenirs vagues, […]. [Ces gens] n’ont plus le bagage intellectuel de faire des comparaisons, [ils défendent] leur droit à l’inculture, [ils élèvent] cette inculture à l’autorité»[132].
Inspiré par la querelle que se livrent l’intellectuel et son collègue chroniqueur, le journaliste Yves Boisvert compose, en 1995, une fable intitulée «Le procès de Jean de La Fontaine. Où s’affrontent de grands plaideurs, Jean de la Rose et Pierre de la Feuille». En voici le début:
«Un grand Pâon (sic) dans une tour d'ivoire logeait. / De sa rampante discrétion en silence il souffrait. / Jean de la Rose on le nommait (pour ses épines, / Pas ses pétales). Étouffé par l'anonymat, / Son vieil ennemi le Hérisson il alla exciter / Pour en public se quereller. / Ce Hérisson, à l'abord rétif, / N'aimait rien comme se colleter / Avec ceux de la gent ailée. / Pierre de la Feuille il s'appelait. / En grande estime on le portait. / Dans les bois et dans les sous-bois. / Plus il piquait, plus on l'aimait»[133].
Les pédagogues
Les pédagogues ne sont pas en reste dans ces querelles. Après avoir réglé leurs comptes, dans La Souveraineté rampante[134], aux divers penseurs issus des «soi-disant sciences de l’éducation»[135], comme il les appelle, Jean Larose revient à la charge, en 1996, lorsque paraît le rapport de la Commission des États généraux sur l’éducation. Il publie alors un long article dans Le Devoir dans lequel il impute le décrochage scolaire aux pédagogues. Il déplore aussi que, dans le rapport, il n’y ait aucune critique des sciences de l’éducation. Au contraire, on indique vouloir leur donner plus de responsabilités. Larose note que, bien que les pédagogues ne soient pas majoritaires au sein de la commission, leur «philosophie domine le rapport», ne serait-ce que par le «jargon». Le constat de l’universitaire est clair: «l’éducation est une chose trop grave pour être laissée aux pédagogues» et «les facultés des Sciences de l’éducation devraient être abolies»[135]. Ce virulent réquisitoire ne passe pas inaperçu. Lise Bissonnette, dans un article portant sur les problèmes de transmission en éducation, se porte à la défense des pédagogues qu’elle a, dit-elle, côtoyés et déplore les «tirs à l’aveugle» de Larose à leur égard[136]. Suzanne Laurin, du Département de géographie de l’UQAM, réagit, elle aussi, en déplorant la «grande noirceur» du discours de Larose qui, selon elle, «devrait avoir le courage de revendiquer autre chose que le passé pour le temps présent»[137]. Enfin, Maurice Tardif, professeur des Sciences de l’éducation à l’Université Laval, remet en question le nombre de professeurs de lettres au Québec en notant qu’il suffirait d’en licencier une douzaine comme Jean Larose «pour assurer la survie de la formation des maîtres dans la grande région de Montréal». Afin de revenir à un discours «sensé», il invite même les collègues de littérature indignés par ses propos à laisser les pédagogues «travailler en paix» et à «se désolidariser de leur fou furieux»[138]. En avril 1997, Larose revient à la charge contre Maurice Tardif qui associe la culture classique, celle des «Aristote, Ronsard, Du Bellay et consorts» à celle de «l’élite»[139] et qui affirme: «je refuse d ’habiter une culture dont la substance appartiendrait à une élite ou à une minorité»[140]. Larose répond qu’en se moquant des «grandes œuvres», Tardif «se moque d’une culture morte: la sienne.», ajoutant «on confond bêtement tradition intellectuelle et sclérose intellectuelle quand on a perdu sa culture […]»[141].
Radio-Canada
En 2002, Larose s'indigne, dans un long article publié dans Le Devoir, de l'abolition de plusieurs émissions littéraires à la Chaîne culturelle de Radio-Canada. La réforme menée par Robert Rabinovitch et SylvainLafrance privilégie dorénavant les émissions d'informations culturelles par rapport à celles qui autrefois interrogeaient le sens des œuvres. Dans l’idée que la radio culturelle doit être celle «de toutes les cultures» plutôt que de «la culture», Larose voit une manipulation politique canadienne visant aussi bien à castrer le contenu culturel québécois qu'à priver les intellectuels de leur tribune publique. Il dénonce le fait que la Société Radio-Canada continue de «proclamer qu’il y a une Chaîne culturelle» alors que les «émissions culturelles» impliquant une lecture approfondie, sérieuse, des œuvres disparaissent des ondes parce que, selon les dirigeants, «elles n’intéressent pas assez de monde». Larose accuse Radio-Canada d’avoir elle-même contribué à créer cette absence d’intérêt. Il donne l’exemple de Passages (voir Biographie, la radio) qui a vu fondre son auditoire quand sa diffusion a été reportée de 17 à 22 heures. L’essayiste s’en prend aussi à «l’approche régionaliste» des dirigeants pour qui, «dans la francophonie canadienne, Ottawa et Vancouver comptent autant que Montréal»:
«Peut-être est-il vrai qu'au Canada, la pensée en anglais se fait à Winnipeg autant qu'à Toronto... En français, ce n'est pas le cas, on pense plus à Montréal qu'à Vancouver. C'est ici que se publient la plupart des livres, que vivent et circulent le plus d'écrivains, de philosophes, de sociologues, d'historiens, de psychanalystes».
La refonte de la programmation s’établit donc, selon lui, sur un fond «d’impostures»; «imposture culturelle» quand il est question de la mission de la société d’État et «imposture démagogique» quant aux raisons invoquées pour restructurer la «Chaîne culturelle»[114]. Sylvain Lafrance répond en accusant Larose de faire «bon ménage de la réalité», de présenter des «pseudo-citations» attribuées à la direction de la SRC, suggérant même que le ton «apocalyptique» émanant du texte s’explique par le fait que Larose, lui, ne revient pas en ondes à l’automne, ce qui n’est pas le cas de plusieurs autres animateurs[142]. Cette tentative de Lafrance de discréditer l’essayiste est mise à mal par Johanne Laurendeau dont l’émission n’a pas été renouvelée en raison de cette réforme. Dans sa lettre publiée dans Le Devoir, elle dénonce la faiblesse de l’argumentation du vice-président et affirme que le texte de Larose ne contenait pas de faussetés. Elle-même aurait entendu Andrée Girard, la directrice de la Chaîne culturelle, déclarer que «la culture […] est quelque chose de difficile à vendre parce que, dans le fond, ce n’est vraiment pas essentiel»[143]. L’authenticité des faits rapportés est aussi confirmée par Gilles Tremblay, professeur retraité du Conservatoire de Montréal qui, après «avoir mené une petite enquête», a reçu la confirmation que «que toutes les phrases citées ont réellement été dites»[144].
Scandale
Le 4 février 2018, en pleine vague #Meetoo, la journaliste Rima Elkoury (qui a déjà fait paraître, en janvier 2017, un article traitant des violences sexuelles dans le milieu universitaire)[145] publie dans La Presse une enquête portant sur certaines «allégations d’abus de pouvoir, d’inconduites sexuelles et de conflits d’intérêts» portées contre Jean Larose. Le texte de la journaliste présente le témoignage d’une ancienne étudiante qui déplore que les plaintes qu’elle a déposées, en 2010, auprès de l’Université de Montréal et du Service de police de la métropole québécoise «pour attouchements et harcèlements sexuels» aient été rejetées. Le Service de police «a estimé ne pas pouvoir faire la preuve de non-consentement». La plaignante considère que «[les policiers] n'ont pas tenu compte du rapport de pouvoir». Elle ajoute ressentir, encore, «un sentiment d’injustice»[146]. Jean Larose confirme «avoir déjà posé un geste à l’endroit de cette étudiante […] Mais il estime que le contexte pouvait lui laisser croire que ce geste unique […] était désiré». Il mentionne que l’échange de courriels présenté au comité de discipline par la jeune femme elle-même était une preuve de ce qui «s’était passé précisément». Il ajoute:
«Après enquête, auditions par le comité de discipline et examen d’une longue correspondance par courriel [entre moi] et la plaignante, la plainte déposée contre [moi] a été rejetée. […] Le Service de police de la Ville de Montréal est arrivé à la même conclusion»[147].
Interpelé par la journaliste au sujet de l’absence de sanction, en 2010, le recteur, Guy Breton, répond: «on est allés au bout des mécanismes dont on disposait à l’époque», ajoutant que le processus disciplinaire, «long, opaque et complexe» comporte des «imperfections» qui doivent être corrigées[148]. Il indique que, «dans ce dossier, l'Université de Montréal a, faute de balises adéquates, toléré une situation inacceptable et une certaine omerta»[146]. Ce «qui a changé», depuis ce temps, dit-il, c’est «la volonté de la direction de changer des choses». Il précise, cependant, que «les mécanismes sont les mêmes, à une nuance près: le comité de discipline inclut un cadre, ce qui n'était pas le cas avant»[148].
Une autre étudiante de Jean Larose, Mélissa Grégoire, qui a partagé l’intimité du professeur, considère que cette relation impliquait «un conflit d’intérêts»[149]. Si Larose «ne [l’a] pas forcée à avoir des relations sexuelles avec lui», elle soutient «qu’il a profité du fait qu’[elle] avait besoin d’être reconnue par lui, comme la plupart des étudiants qui attendent de leur professeur la confirmation qu’ils ont tout ce qu’il faut pour faire des études, penser et écrire»[146]. Il aurait ainsi abusé de «sa position d’autorité»[149]. Le professeur réfute ces propos, comme le rapporte Rima Elkoury: «M. Larose dit qu'il n'a jamais utilisé sa position de professeur pour en faire «un outil de pouvoir» ou manipuler des jeunes vulnérables. S'il considère comme une «faute professionnelle» le fait de mêler des relations intimes et une relation pédagogique, il n'y voit pas une situation de conflit d'intérêts»[146].
Les diverses allégations rapportées par la journaliste, dit Larose, qui font de lui «un Weinstein de l’université […] un monstre, un Barbe-Bleue», «découlent d’une «vieille rivalité littéraire» avec l’écrivain Yvon Rivard» dont la conjointe, Mélissa Grégoire, «ne lui a jamais pardonné de ne pas l’aimer». «Les thèses de «[l’]abus de pouvoir érigé en système, de [l’] exploitation de jeunes gens vulnérables», etc.» émanent, affirme-t-il, de l’essai que Rivard a publié en 2012, Aimer, enseigner, (prix du Gouverneur général 2013). «Dénon[çant] la «prédation sexuelle» pratiquée par des professeurs», Rivard y fait l’analyse d’un article de Larose, «À corps perdu, corps défendant»[147], paru en 2005 dans Spirale. Ce texte traite du désir amoureux entre maître et disciple à partir de différentes sources de réflexion[150]. Selon l’analyse de Rivard, «Larose aurait tenté d’élaborer une pensée fondée sur la désublimation, centrée sur le «principe de la satisfaction directe de la pulsion sexuelle». Son approche légitimerait une conception non distanciée, érotisante, de la relation pédagogique […]»[151]. Certaines phrases extraites de l’essai de Larose sont citées, dans l’enquête d’Elkoury, pour soutenir les allégations d’abus de pouvoir attribuées au professeur[146],[147]. Ce dernier est catégorique : voir dans son texte «un discours pour justifier pédagogiquement l’abus est erroné», c’est une «interprétation à contresens». Il ajoute:
«L'article de Spirale est un «essai littéraire», et nullement l’exposé d’un programme pédagogique de la connaissance par le sexe. C'est même le contraire: j'approuve, du début à la fin, l'opinion de Socrate, selon qui, si le désir est normal entre maître et disciple, le fait de céder à ce désir ne peut que nuire à la transmission de la connaissance».
Yvon Rivard nie avoir mal interprété le texte de Larose et maintient la lecture qu’il en a fait, en précisant: «je n’ai jamais dit que l’auteur était lui-même un prédateur sexuel» . Deux membres du conseil d’administration de Spirale, en 2005, sont invités par Elkoury à commenter l’essai. L’écrivaine Ginette Michaud considère que le texte est «démesurément long», que son argumentation est «souvent confuse et maladroite», mais qu’elle n’y trouve «rien qui justifie «l’abus» du maître, bien au contraire». Elle précise «qu’il [faut] tenir compte de l’ensemble du texte». Pour le philosophe Georges Leroux, Larose «milite explicitement contre le recours non seulement programmé, mais explicite à la relation sexuelle dans un lien pédagogique. Il dit au contraire qu’elle […] empêche les jeunes de sublimer leur idéal»[147].
Les autres articles, celui du Huffpost[149]et la chronique d’opinion de Denise Bombardier[152], reprennent les mêmes informations.
Ouvrages
Essais
- Google goulag, Nouveaux essais de littérature appliquée, Montréal, Éditions du Boréal, 2015 (978-2-7646-2390-9)
- Essais de littérature appliquée, Montréal, Éditions du Boréal, 2015 (978-2-7646-2356-5)
- La Souveraineté rampante, Montréal, Éditions du Boréal, 1994 (978-2-89052-664-8)
- Rimbaud, (En collaboration avec Gilles Marcotte et Dominique Noguez), Montréal, HMH, coll. «Les Ateliers des Modernes», 1993 (978-2-89428-010-2) et Éditions Le Castor Astral, 2003 (978-2-85920-224-8)
- L'Amour du pauvre, Montréal, Éditions du Boréal, 1991 (978-2-89052-444-6) et Coll. Boréal compact, Montréal, Éditions du Boréal, 1998 (978-2-89052-901-4)
- La Petite Noirceur, Montréal, Éditions du Boréal, 1987 (978-2-89052-182-7)
- Le Mythe de Nelligan,Montréal, Éditions Quinze, 1981, (978-2-89026-271-3)
Romans
- Première jeunesse, Montréal, Léméac, 1998 (978-2-76093-216-6)
- Dénouement, Montréal, Léméac, 2006 (978-2-76093-275-3 )
Articles et chapitres d’ouvrages (sélection)
- « Le temps d'une voix », Études françaises, vol. 17, nos 3-4, , p. 87-96 (lire en ligne).
- « Pêche miraculeuse en Nouvelle Calédonie », Rossiniana, no 62, , p. 3 (lire en ligne)
- « Le cours poème », Études françaises, vol. 33, no 1, , p. 17-23 (lire en ligne).
- « Littérature tropicale », Liberté, vol. 41, no 5, , p. 88-92 (lire en ligne).
- « Lord Arch Gorge », Moebius, no 91, , p. 17-20 (lire en ligne)
- « Un Léonard au soleil », Vie des Arts, vol. 51, no 209, hiver 2007-2008, p. 62-63 (lire en ligne)
- « Viande de lumière », Vie des Arts, vol. 52, no 210, , p. 38-39 (lire en ligne)
- « Mort à l'oeuvre », Vie des arts, vol. 52, no 213, hiver 2008-2009, p. 74-75 (lire en ligne)
- « Ce qui est resté du prado battu au sang par Francis Bacon », Vie des arts, vol. 53, no 215, , p. 85-87
- «Ce qui est resté du Prado battu au sang par Francis Bacon», Vie des arts, vol. 53, no 215, été 2009, p. 85-87
- « Picasso au temps du DVD », Vie des arts, vol. 53, no 216, , p. 84-85
Revues et journaux
- Vie des Arts
- Études françaises
- Liberté
- Le Devoir
- Possibles
- Québec français
- The Ottawa Citizen
- Philosopher au Québec
- Jeu
- Revue belge du cinéma
- Québec Studies
- La libre pensée
- Écrits du Canada français
- Le Messager européen
- Rossiniana
- Moebius
Distinctions
- Prix du Gouverneur général (1987) pour La Petite Noirceur
- Prix Victor-Barbeau (1992) pour l'Amour du Pauvre
- Prix AQAC-Olivieri (1991) pour l’article «Le cheval du réel»
