L’Algérie libre vivra
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L’Algérie libre vivra est une brochure politique clandestine rédigée en 1949 par trois militants du Parti du Peuple Algérien – Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (PPA-MTLD), sous le pseudonyme collectif « Idir El Watani ». Document fondateur de la pensée nationaliste algérienne pluraliste, elle constitue l’un des premiers textes algériens à défendre explicitement une conception laïque, civique et multilingue de la nation algérienne, en opposition aux courants islamo-populistes et arabistes dominants au sein du mouvement national.
Le pseudonyme « Idir El Watani »
La brochure naît dans le contexte de la crise de 1949 au sein du PPA-MTLD, également connue sous le nom de « crise berbériste ». Cette crise oppose une frange de militants kabyles à la direction du parti, accusée de dériver vers un nationalisme arabo-islamique exclusif. Les militants contestataires sont alors taxés par la direction de « berbérisme », d’athéisme et de complicité avec le Parti Communiste Algérien (PCA).
La brochure peut également être lue comme une réponse implicite à l’ouvrage de Maurice Violette, ancien gouverneur général de l’Algérie, intitulé L’Algérie vivra-t-elle ? (1931)[1].
Le pseudonyme choisi par les auteurs est une construction délibérément symbolique et politique : Idir est un prénom kabyle signifiant « vivre » ou « vivra ». Il s’agit, selon les témoignages de Hadjerès et Hennine, du prénom d’un employé au Foyer des étudiants à Alger, frère du maquisard kabyle Amar Haddad dit « Yeux bleus ». El Watani signifie « nationaliste » ou « patriote » en arabe, mais aussi en kabyle.
L’association des deux termes constitue un message programmatique : affirmer un nationalisme algérien unitaire mais pluriel, se démarquer de l’étiquette « berbériste » imposée par la direction du parti, tout en revendiquant la berbérité comme composante légitime et inaliénable de l’identité algérienne. Le recours à un pseudonyme visait également à protéger les auteurs de la double répression de la direction du PPA-MTLD et de l’administration coloniale française[1].
Auteurs
Derrière le pseudonyme d’« Idir El Watani » se cachent trois militants du PPA-MTLD, tous kabyles, nés en Kabylie :
Mabrouk Belhocine, avocat stagiaire à Alger au moment de la rédaction. Venu au PPA alors qu’il était étudiant, il rejoint le parti vers 1946. Membre du comité de rédaction du journal el Maghrib el Arabi (édition française) du PPA-MTLD, aux côtés de Benyoucef Ben Khedda, Temmam et Smaïl Amyoud.
Yahia Hennine, étudiant en droit et responsable de la section estudiantine de l’université d’Alger, coiffant également la section des lycéens. Membre du comité de rédaction d’el Maghrib el Arabi. A fait l’école des Scouts Musulmans d’Algérie (SMA) et fait partie des lycéens de Ben Aknoun.
Sadek Hadjerès, étudiant en médecine, membre influent de l’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN) à Alger. A fait l’école des Scouts Musulmans d’Algérie (SMA). Rejoint la rédaction du texte au moment de la crise de 1949.
Les trois auteurs avaient été proches des chefs de l’Organisation Spéciale (O.S.), Hocine Aït Ahmed et Amar Ould Hamouda, ainsi que des cadres du PPA-MTLD en Kabylie[1].
Genèse
À la fin de l’année 1948, Amar Ould Hamouda, membre du comité central du parti et représentant de l’organisation de Kabylie au sein de la direction, demande à un groupe d’étudiants-militants de rédiger un document sur les problèmes idéologiques du parti. Parmi ces étudiants, tous natifs de Kabylie, figurent Aït Amrane, Belhocine, Hennine et Saïd Oubouzar. Sadek Hadjerès les rejoindra lors de la crise de 1949.
La brochure est tirée clandestinement en , à l’insu de la direction du parti, dans une imprimerie commerciale communisante, Kœchlin — ancienne imprimerie d’Alger républicain —, primitivement destinée à l’usage interne au sein du PPA-MTLD[1].
Diffusion et saisies
Alertés de l’imminence de la diffusion, les dirigeants du parti donnèrent ordre d’en saisir les exemplaires à l’imprimerie. Une tentative d’enlèvement fut menée par le « service d’ordre » du parti, en vain. La brochure fut acheminée à Larbâa-Beni-Moussa puis distribuée vers des destinations comme Boufarik, où Hadjerès et Hennine disposaient de réseaux militants solides. Le « service d’ordre » alla jusqu’à perquisitionner des domiciles de militants pour récupérer le stock.
La radicalité anticolonialiste du texte conduisit par ailleurs le préfet d’Alger à délivrer un arrêté de saisie de la brochure.
La brochure fut distribuée dans les sections du parti les plus favorables à ses idées : celles d’Alger, quelques-unes de Kabylie, celles d’Oran et de Tiaret. Le tirage, certainement limité à quelques centaines d’exemplaires, ne put jamais être important en raison des moyens insuffisants des rédacteurs, du contexte conflictuel et de l’interdiction prononcée conjointement par la direction du parti et l’administration coloniale[1].