L'Imam Ali dans ses trois épreuves
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L'Imam Ali dans ses trois épreuves (الإمام علي في محنه الثلاث) est le titre de l'œuvre du sociologue, philosophe et militant politique iranien 'Alî Sharî'atî.
Doté d'une « sensibilité et passion spirituelle » selon Jacques Berque, Sharî'atî étudie, dans cet ouvrage, trois aspects de la personne de l'Imam Ali pour témoigner de ce qui fait de lui une figure éternellement marquante de l'histoire du monde généralement, et la doctrine musulmane chiite particulièrement.
La présence d'Ali Ibn Abi Taleb dans les propos de Sharî'atî n'est pas sans soubassement. En effet, ce dernier a grandi dans une famille chiite conservatrice pour laquelle, comme toute autre, la célébration des Ahl al-bayt (littéralement les « gens de la maison ») n'était pas absente. Toutefois, en dépit de cette présence cultuelle et culturelle, Sharî'atî a su se détacher de la dimension religieuse et divine, pour éterniser Ali comme exemple-type et modèle à suivre pour l'humanité entière : la spécificité de ses positions et leur légitimité réside dans la capacité de Sharî'atî à être objectif dans le traitement des questions relatives à sa foi et aux doctrines auxquelles il adhère. Ainsi, il qualifiera l'Imam Ali dans son bouquin de « miracle ayant émergé dans l'histoire sous la forme humaine », en tenant à démontrer que l'Imam était l'incarnation vivante de « tout l'idéal de l'être humain ».
Cette œuvre concilie les constantes de l'Islam chiite avec l'Homme, ce qui la rend grandement philosophique, sachant notamment que l'Imam Ali y est largement présent dans son esprit et sa spiritualité, et moins dans sa présence nominale. Il abordera l'Imam Ali dans l'aspect du mythe qu'il incarne et sous différentes approches philosophiques. À ce titre, il convient de préciser qu'ayant effectué une partie de ses études en France, Sharî'atî fera la connaissance de Jean-Paul Sartre[1], d'où les nombreuses références à l'existentialisme dans toutes ses œuvres et conférences.
La première épreuve : Ali le mythe, Ali à l'épreuve de l'histoire
Shariati commence ses propos par expliquer que l'être humain a toujours eu besoin d'une histoire qu'il qualifie d'ambitieuse. Or, cette histoire ambitieuse n'existe pas, ce qui aurait justifié la création du mythe, récit fabuleux, par l'Homme : selon Sharî'atî, le mythe est l'histoire que l'être humain souhaite avoir, mais dont il sait que c'est un mensonge. Il explique ceci par l'aliénation de l'homme dans ce monde. L'aliénation, du latin : alienus, qui signifie « autre », « étranger », désigne toute forme d'asservissement de l'Homme du fait de contraintes extérieures, que celles-ci soient politiques, culturelles, sociales ou économiques, qui le conduisent à perdre ses facultés et sa liberté[réf. nécessaire]. Selon lui, l'Homme n'a pas été créé pour ce monde, mais pour un autre, même s'il ne le connaît pas et ne sait pas en quoi consiste-t-il. Les nombreux mouvements de pensée et mouvements littéraires qui ont marqué l'histoire, ainsi que la présence du mal dans l'héritage humain des légendes, mythes et contes, démontrent à l'évidence pour Sharî'atî que la fiction est la preuve de la compréhension de l'Homme de sa condition, d'où la conviction de celui-ci, au travers des siècles, qu'il doit y avoir un autre monde, et que cet autre monde doit être meilleur.

À ce titre, Sharî'atî citera le mythe grec du dieu Prométhée, « bienfaiteur de la race humaine », « le plus avisé de toute sa race ». Ce dieu réservait une bienveillance aux hommes. Menant une vie tranquille, il se soulèvera contre les dieux dans le but de servir l'Homme intellectuellement.
Prométhée fait en sorte que l'Homme puisse tenir debout sur ses deux jambes et lui donne un corps proche de celui des dieux. Toutefois, l'homme était encore trop faible pour se défendre correctement face aux autres créatures terrestres, d'où la décision de Prométhée de voler le « feu divin » afin de l'offrir à l'Homme qui vit dans le froid et l'obscurité. Ce mythe incarne le sacrifice et la rédemption : Prométhée descends sur terre et offre le feu à l'humanité afin d'éclairer son chemin. Tout cela, Prométhée le fait en pleine conscience que les dieux se relèveront contre son geste impardonnable qu'est le vol, sachant particulièrement que c'est ce qui irritera Zeus, le roi des dieux.
La problématique qui intrigue Sharî'atî est celle de savoir ce qui aurait conduit à la création de Promtéhée sous cette forme courageuse et prête au sacrifice ? La réponse est évidente : l'Homme, qui aurait « concrètement besoin de réaliser Prométhée ». Autrement dit, l'Homme a besoin de modèles pour assumer l'impuissance qu'il ne peut que ressentir face à sa vie. Il a besoin de se référer à un discours dans lequel il puisera les réponses essentielles qui lui permettront de donner un sens et plus de valeur à sa vie.
« La démarche initiale — et essentielle — de toute pensée n’est pas intellectuelle mais existentielle, c’est-à-dire qu’elle ne vise pas à édifier des constructions spéculatives abstraites, mais à fonder la possibilité de vivre, de vivre d’une façon humaine, en assumant l’échec, la souffrance, la vieillesse, la mort et, d’une façon générale, toutes les contradictions qui déchirent notre existence. Il ne s’agit donc pas d’expliquer le monde et la vie, mais de les justifier, de leur donner un sens, de les rendre tolérables. C’est ce que réalise le mythe, première forme de l’idéal. »
Dès lors, la sympathie et le sacrifice dont Prométhée fait preuve pour les hommes, les remplit d'espoir. En effet, les hommes aspirent à un monde embrassant ces attributs majestueux et grandioses, bref, leur rêve inné d'un idéal humain.
Sharî'atî développera et expliquera dans la première partie de son œuvre plusieurs mythes.
Par exemple, le mythe de Rostam et Tahmineh, héros mythiques de la Perse antique. Rostam, héros imbattable qui faisait déjà la guerre à trois ans, ne connaît pas la faiblesse. Il tombera toutefois amoureux de Tahmineh et c'est ici, l'ironie du destin. Le héros exemplaire tombe dans l'erreur et l'amour illicite, mais le mythe le purifiera et supprimera cette tache noire de son histoire pour protéger sa grandeur. Ce qu'explique Sharî'atî est que l'Homme crée à travers les mythes les histoires qu'il souhaite et celles qu'il ne souhaite pas, en y insérant les événements et les sentiments qu'il a l'espoir de voir réalisés en dehors des mythes, et qu'il cherche partout lors de son existence. Au même titre, il fera mention de la tragédie de Roméo et Juliette qui ont transcendé les cultures sous d'autres noms.
L'Homme crée donc des héros invincibles, invaincus dans toutes leurs confrontations, parce qu'il est lui-même, par nature, vaincu. Il crée des héros pour l'amour, l'affection et la tendresse, et c'est ce dogme que nous trouvons dans toutes les croyances : une personnalité débordante d'amour, de bonté, de bénédiction et de sacrifice pour les autres. Pourquoi ? Parce qu'en tant qu'êtres humains, nous aimons cet homme qui s'oublie pour s'éterniser dans la vérité et la cause en lesquelles il croit. Il se sacrifie, brûle ses jours et s'abandonne au sombre avenir, souffre et se voit torturé pour les autres. Nous aimons cet idéal et nous le recherchons dans l'histoire humaine, mais nous ne le trouvons pas, ce qui nous déçoit. Nous le trouvons alors dans le monde des mythes. Sharî'atî explique que ce besoin d'idéaux absolus est vécu par tout homme, quelle que soit l'époque dans laquelle il vit. Il a d'autant plus eu besoin d'unifier ces divinités mythiques pour les rassembler en un seul dieu. Quel est alors le rapport avec l'Imam Ali ?
Ali est le modèle parfait qui incarne tous les dieux légendaires. Indépendamment des croyances et tendances idéologiques de chacun d'entre nous, nul ne peut nier qu'Ali combine les qualités que toute personne souhaiterait réaliser sur terre. Ali est un modèle dans la guerre où il sacrifiera absolument tout pour l'Homme pour lequel il renoncera à son bonheur, sa paix, sa maison, sa stabilité, son confort et celui de sa famille. Ali se montrera courageux et juste face à l'oppression et l'injustice. L'humanité trouve en Ali la réponse à son aspiration d'idéal sous forme humaine, non plus mythique et imaginaire. Ali rassemble les attributs des dieux en les revêtant sous forme humaine.
Sharî'atî démontre qu'Ali rassemble de la même façon tout ce qui pourrait paraître contradictoire. Durant la guerre, Ali combat vaillamment et avec courage. Face aux orphelins, il est faible, tremblant et dépeint les émotions les plus propres aux mères : il sera appelé le père des orphelins, et précisera bien à ses disciples de les aimer et de faire preuve de la plus grande gentillesse avec eux. Avec sa famille, on ne trouvera pas de plus doux, gentil, aimable, patient et tolérant. Dans la société, il incarnera sacrifice et altruisme.
La deuxième épreuve : Ali à l'épreuve du chiisme
Ali Ibn Abi Taleb est le premier des douze Imams chiites. Il est le cousin, gendre et compagnon du prophète Mahomet. Chez les chiites, l'Imam est le guide spirituel et temporel de la communauté islamique. Dans le courant idéologique sunnite, il est considéré comme le quatrième calife. D’après les historiens chiites et de nombreux historiens sunnites, il est né à l’intérieur de la Kaaba, l'ultime lieu saint des musulmans. Il sera le premier à avoir cru en la Révélation du Mahomet et à avoir embrassé l'Islam.
L'épreuve du chiisme constitue la période durant laquelle se construira autour d'Ali une communauté embrassant ses principes et valeurs. Preuve encore de sa patience, pendant vingt-cinq ans, Ali se verra privé de son droit d'être calife. C'est lors de l'événement de Ghadir, l'un des plus importants de l'histoire de l'Islam, que le Prophète, rentrant du Pèlerinage de l’Adieu, présentera Ali à la foule des croyants comme Imam, guide et successeur. Les présents, y compris les grands compagnons du Prophète, lui prêteront alors serment d’allégeance. À cette occasion, le verset 67 de la sourate al-Mâ’ida, appelé « verset du Tabligh » sera révélé.

Le Prophète prendra alors la parole pour énoncer des propos qui raisonnent encore aujourd'hui pour les fervents chiites durant plusieurs occasions religieuses : « Ne suis-je pas plus proche des croyants que leurs propres âmes ? Les croyant dirent : Oui. Il dit ensuite : Celui pour qui je suis Imam-Maître initiateur (Wilâyat), désormais Ali lui sera Imam-Maître initiateur (Mawlâ). Ô Dieu ! Allie à Toi celui qui s'allie à lui, et considère comme ennemi celui que Ali considère comme son ennemi. Aime celui qui aime Ali, et méprise celui qui méprise Ali. Tourne la justice avec lui là où il se tourne. Ô vous ici présents ! Entendez cette parole et transmettez-la à ceux qui sont ici absents. »[2]
Sharî'atî explique que la raison pour laquelle Ali n'usera point de la violence pour devenir calife alors que les compagnons du prophète méconnaissait les instructions du prophète avant sa mort est qu'il est conscient des dangers de la révolution à ce moment, notamment vis-à-vis de l'État.
L'unité de l'Islam n'équivaut pas à la renonciation de la vérité
Sharî'atî ne se considère pas comme étant l'un des intellectuels qui défendent le fait de ne pas soulever la question du chiisme et du califat d'Ali aujourd'hui. En effet, certains penseurs et intellectuels considèrent que ce sujet ne devrait pas être débattu, soulevant notamment qu'il diviserait et détruirait l'unité au sein des musulmans. C'est ici l'une des portées politiques de son œuvre, sachant qu'il a défendu cette position dans toutes ses œuvres et à chaque fois qu'il était amené à se prononcer au public. Au contraire, et malgré sa conviction profonde que l'unité islamique doit être protégée coûte que coûte, il invite les intellectuels à enquêter et analyser objectivement, loin du fanatisme, la doctrine chiite. Il défend notamment la différence intellectuelle entre le chiisme et le sunnisme, qui serait un facteur actif selon lui, d'une évolution idéologique au sein des deux doctrines.
La troisième épreuve : Ali à l'épreuve de l'Humanité, Ali et l'homme

Notre époque est à la recherche de Ali le philosophe et le révolutionnaire
Nahj al-Balagha contient des textes philosophiques que l'on pourrait attribuer aux plus grands penseurs intellectuels[3]. Sharî'atî célèbre cet aspect de la personnalité de l'Imam Ali qui, bien qu'il soit combattant militaire, orateur, prédicateur social et agriculteur, est l'auteur d'une telle œuvre.
L'ascétisme révolutionnaire est incarné par l'Imam Ali qui combat la pauvreté et la faim par sa faim et sa pauvreté, qui abandonne son pain pour donner le pain, qui abandonne sa vie personnelle au profit de la société. Ali comble la faim de sa famille par le pain et le sel pour satisfaire la faim des affamés. Sharî'atî applaudit cette ascèse et cette conviction qu'il qualifie comme étant les piliers de révolutionnarisme, qui font d'Ali un véritable révolutionnaire et justicier.
Ali a tenu à soigneusement protéger les droits des musulmans, que ceux-ci soient financier s ou sociaux. Il déclarait ainsi : « Ô gens ! J'ai les mêmes droits et obligations que le reste d'entre vous ! ». Il tenait donc à empêcher toute personne d'exploiter sa réputation religieuse.
Sharî'atî ne fut pas le seul à défendre l'idée selon laquelle l'Imam Ali était la voix de la justice dans les temps d'oppression et d'injustice.
Georges Jordac, auteur Libanais, a rédigé une encyclopédie titrée Ali est la voix de la justice humaine à travers laquelle il aborde les principales positions et événements de la vie d'Ali bin Abi Talib et explique comment celles-ci se rapportent aux valeurs humaines telles que la justice, la sagesse, l'équité, le courage, le leadership et la science[4].
L'UNESCO, à l'occasion de la Journée mondiale de la philosophie en 2014, saluait la contribution de la pensée d'Ali bin Abi Talib à une culture de la paix et au dialogue inter-culturel[5].
Kofi Annan précisait dans la même lignée que le calife Ali ibn Abi Talib était le gouverneur le plus équitable apparu dans l'histoire humaine[6]

