La Question de Seggri
nouvelle longue d'Ursula K. Le Guin (1994)
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La Question de Seggri est une nouvelle de science-fiction anthropologique publiée en 1994 par l'écrivaine américaine Ursula K. Le Guin, et qui fait partie de son Cycle de l'Ékumen.
| La Question de Seggri | |
Ursula K. Le Guin en 1995 | |
| Publication | |
|---|---|
| Auteur | Ursula K. Le Guin |
| Titre d'origine | The Matter of Seggri
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| Langue | anglais |
| Parution | 1994 |
| Recueil | |
| Traduction française | |
| Traduction | Patrick Dusoulier |
| Parution française |
2006 |
| Intrigue | |
| Genre | Science-fiction anthropologique |
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Construite sous la forme d'un rapport anthropologique rassemblant des récits de diverses natures, cette nouvelle explore l'organisation sociale de Seggri, une planète fictive dont le choix du nom lui-même évoque sa spécificité : une ségrégation sexiste extrême. À travers les regards croisés d'observateurs extérieurs et de natifs des deux sexes, Le Guin explore une société où un déséquilibre démographique issu de manipulations génétiques induit une ségrégation inversée par rapport aux sociétés réelles de son époque. En effet, sur cette planète, les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes et détiennent tous les pouvoirs. Ce renversement des inégalités de genre, tout comme la structure narrative impliquant plusieurs narrateurs ayant des points de vue différents, permet à l'autrice de décentrer le point de vue du lecteur par rapport aux biais du modèle patriarcal, ouvrant la voie à une critique des rôles de genre.
Cette nouvelle est un jalon et un aboutissement important dans l'évolution de la pensée féministe de Le Guin.
Publication
Publiée pour la première fois en 1994 dans le troisième numéro de l'anthologie de science-fiction et de fantasy Crank!, elle a depuis été reprise dans plusieurs autres publications[1]. En 2002, elle est intégrée au recueil de nouvelles de Le Guin The Birthday of the World and Other Stories. En 2016, elle est incluse dans le premier volume de l'anthologie rétrospective The Found and the Lost: The Collected Novellas of Ursula K. Le Guin, publiée par Saga Press.
La nouvelle est traduite en français par Patrick Dusoulier et publiée en 2006 par les éditions Robert Laffont dans le recueil L'Anniversaire du monde. Ce recueil est republié au format poche chez Le Livre de Poche en 2010.
Réception critique
La Question de Seggri a rapidement été saluée par les principaux prix du genre. Elle a été nominée pour le prix Nebula de la meilleure nouvelle longue par la Science Fiction and Fantasy Writers of America en 1994, ce qui témoigne d'une reconnaissance professionnelle précoce de la part de ses pairs pour la qualité littéraire du travail réalisé sur le thème des inégalités de genre. En 1995, elle a été nominée pour le prix Hugo de la meilleure nouvelle longue par la World Science Fiction Society, confirmant ainsi son impact lors des conventions où le vote est ouvert aux fans.
Surtout, cette nouvelle a remporté en 1994 le prix Otherwise (qui s'appelait précédemment le prix James Tiptree Jr.) pour son exploration des questions de genre[2].
La Question de Seggri a été qualifiée de science-fiction anthropologique car Ursula K. Le Guin y décrit en détail la société de Seggri en appliquant la méthode anthropologique.
Structure et intrigue du récit
La nouvelle est un recueil de cinq récits, chacun raconté par une personne différente, encadrés de commentaires en italique rédigés par un « mobile » de l'Ékumen chargé de rédiger un rapport anthropologique pour les archivistes « stabiles » de la planète Hain.
Le premier de ces commentaires introduit le premier récit en le présentant comme un rapport d'expédition du capitaine Aolao-Olao, écrit en l’an 242 du 93e Cycle de Hain, alors qu'il se trouvait à six générations de Iao (4-Taurus).
Le premier récit retranscrit le premier contact avec la planète Seggri. Il expose la stupéfaction des observateurs face au déséquilibre démographique extrême et décrit la séparation stricte des sexes : les hommes vivent de joutes sportives dans des châteaux entourés de grands parcs clos, tandis que les femmes gèrent les fermes et les fabriques à l'extérieur de ces zones.
Un second commentaire explique que ce premier récit est extrait d'un journal de bord plus long qui avait été consigné dans les « Archives Sacrées de l’Univers » de la planète Iao, et dont il ne reste que des fragments. Il introduit le récit suivant en le présentant comme des extraits du rapport d'un des deux premiers « Observateurs » envoyés sur Seggri par l’Ékumen en 1333 du même Cycle de Hain.
Le second récit décrit comment les femmes dirigent la société sur Seggri. La « Mobile » Hainienne Enjouement analyse le point de vue des femmes sur la société de Seggri, tandis que son collègue masculin, Kaza Agad, est contraint d'aller vivre dans un des châteaux réservés aux hommes. Enjouement découvre que les femmes vivent en communautés homosexuelles et sont les seules à pouvoir étudier. Elle assiste aux épreuves violentes du Grand Jeu où les hommes doivent prouver leurs qualités sportives, afin de pouvoir être acceptés dans les « forniqueries » où les femmes payent pour pouvoir se reproduire avec les « champions ». Son rapport se clôt sur le constat que les hommes vivent une existence limitée à une rivalité et un entraînement permanents au bénéfice des femmes, qui profitent d'une sorte d'élevage de géniteurs.
Un troisième commentaire explique la fin de cette mission, avec le départ d'Enjouement après le meurtre de Kaza Agad dans un des châteaux. Il explique que les missions suivantes ont permis d'initier un léger changement des mentalités et une réduction de la différence du déséquilibre démographique.
Le troisième récit raconte la vie d'Ittu, un natif de Seggri. La narratrice est sa soeur aînée. Elle décrit l'enfance de son frère dans le village matrilinéaire, le déchirement de la séparation quand il est contraint d'entrer au château, à onze ans, l'âge de la puberté. Le récit décrit comment il essaye en vain de fuir cette ségrégation, devient à l'âge adulte un « champion » et ne répond plus aux courriers de sa soeur.
Un quatrième commentaire explique que le récit suivant est une fiction en prose d'un genre nouveau et méprisé par la plupart des universitaires à l'époque de son écriture, en 1586.
Le quatrième récit est une nouvelle de fiction écrite par une autrice seggrienne. Elle raconte comment l'amour éprouvé par Toddra, un jeune champion, envers une jeune femme, Azak, qui achète ses services sexuels dans une forniquerie, est rendu impossible par la société seggrienne, au point qu'il finit par essayer de la tuer pour se venger et termine châtré en punition.
Un cinquième commentaire explique que les changements sociétaux se poursuivent lentement même après que, au siècle suivant, les hommes sont autorisés à étudier dans les universités puis à quitter les châteaux en 1662.
Le cinquième récit est l'autobiographie d’un Seggrien né en 1641. Il raconte sa difficile adolescence dans un château et sa participation à une révolte sanglante contre les tyrans qui dirigeaient son château. Il explique comment cette mutinerie aboutit au vote de la Loi de la Grille Ouverte permettant la libération des hommes. Il raconte la difficile insertion des hommes libres dans la société des femmes, et comment lui-même finit par préférer quitter sa planète pour aller étudier sur Hain. Il révèle l'identité de l'auteur des commentaires de ce recueil, Noëm, un « mobile » de l'Ékumen né sur Terre[3].
Thèmes
Ursula K. Le Guin crée une société lui permettant de développer des hypothèses expérimentales sur les questions de genre auxquelles n'ont pas accès les études de genre. D'abord en déterminant que sur Seggri le nombre de naissances féminines est nettement supérieur à celui des naissances masculines, « aboutissant à une société où, comme le remarque un narrateur, les hommes détiennent tous les privilèges et les femmes tout le pouvoir »[4].
Dans La Question de Seggri, Le Guin explore l'attribution de rôles spécifiques à chaque genre, en remettant en question leur statut dans la société et les formes de pouvoir exercées par chacun, mais en renversant les inégalités entre les hommes et les femmes par rapport aux sociétés contemporaines. Un des aspects marquants de ce renversement est l'hypersexualisation des hommes : Le Guin imagine des maisons closes où les femmes peuvent venir payer pour avoir des relations sexuelles avec un homme de leur choix. Le Guin explore ainsi la possibilité d'une domination des femmes sur les hommes, liée à leur supériorité numérique, davantage comme une hypothèse de travail, une "curiosité" intellectuelle plutôt que par esprit de vengeance[5].
Rôles de genre
La Question de Seggri propose une critique sociale des rôles de genre modernes. Dans ce récit, Ursula K. Le Guin imagine un monde où ces rôles sont inversés, dans laquelle « les hommes ont tous les privilèges et les femmes tous les pouvoirs » parce que la population humaine y a été génétiquement modifiée de manière que cinq enfants sur six naissent de sexe féminin, et que « du fait d’un grand nombre de fœtus mâles non viables et de naissances difficiles chez les garçons, on se retrouve avec un mâle sur seize à la puberté ».
Le Guin remet ainsi en question l'attribution de rôles, de statut et de pouvoir spécifiques à chaque sexe dans la société, en expérimentant des renversements majeurs : les hommes y ont un statut cantonné à leur rôle de reproducteurs, objectifiés et monnayables comme des étalons ; dès l'âge de onze ans, les garçons sont séparés de leur mère et de leur famille pour être envoyés dans des châteaux fermés où ils sont élevés par d'autres hommes dans le culte de la force physique, de l'apparence, des compétitions athlétiques et des duels. Au contraire, les femmes ont tous les pouvoirs : elles seules peuvent étudier à l'université, avoir un travail productif, gérer la politique et l'agriculture, et choisir leurs partenaires sexuels. En effet, dans des établissements nommés « forniqueries », les femmes louent des « géniteurs », appelés « champions » car choisis parmi les vainqueurs des compétitions entre hommes ; de ce fait, bien que les hommes croient dominer les femmes par leur prestige physique et leur virilité exacerbée, ils vivent en réalité comme une sorte de bétail de luxe, exclus de la véritable gestion du monde.
Selon cette même inversion des normes sociales, sur Seggri ce sont les hommes qui portent les cheveux longs et les femmes les cheveux courts : Toddra, un jeune homme essayant de se dissimuler parmi les femmes pour échapper à l'oppression sexiste qu'il subit, déclare ainsi : « Je serai une femme, personne n'en saura rien. Je me couperai les cheveux, personne ne le saura! ».
Le Guin questionne les préjugés et leurs justifications malhonnêtes dans les sociétés patriarcales en imaginant comment ils pourraient être inversés dans une société matriarcale qui les utiliseraient contre les hommes, pour justifier leur cantonnement à un rôle subalterne et limiter leur liberté : « J’ai demandé à Skodr pourquoi un homme intelligent ne pourrait pas venir étudier à l’université, et elle m’a dit que l’instruction était très néfaste pour les hommes : elle affaiblit leur sens de l’honneur, elle avachit leurs muscles et elle les rend impuissants. — Ce qui va au cerveau le fait au détriment des testicules, m’a-t-elle expliqué. C’est pour leur propre bien que les hommes doivent être protégés de l’instruction » ; « Les oeuvres de fiction ne faisaient pas partie du cursus des départements littéraires dans les universités, et elles étaient souvent rejetées avec dédain : "la fiction, c'est pour les hommes" » ; « les directrices de la Poterie, à l'issue de nombreuses discussions, ne purent tomber d'accord pour embaucher des hommes. Leurs hormones empêcheraient des ouvriers mâles d'être fiables, et les ouvrières seraient mal à l'aise, et ainsi de suite ». Réciproquement, les hommes nourrissent les préjugés contraires sur les femmes, en leur attribuant notamment « cette indifférence que les femmes manifestent souvent vis-à-vis des humeurs et des signes ».
Le genre littéraire de cette nouvelle, appelé « fiction spéculative », permet à Le Guin de s'affranchir des limites de la fiction traditionnelle et des stéréotypes qui lui sont associés. La fiction spéculative est par essence un genre qui remet en question les normes, souvent utilisé par les autrices féministes pour exprimer des critiques sur les inégalités sociales liées au genre. Carl Freedman, auteur de science-fiction renommé, affirme que « la fiction spéculative est ainsi un puissant outil pédagogique qui, par l'exagération, rend visible et sujet à débat le manque de pouvoir des femmes. Elle peut inciter les femmes à ne pas se handicaper en se conformant aux exigences de la féminité[6] ». Freedman affirme que l'inversion flagrante des rôles de genre sur Seggri permet à Le Guin de les déconstruire, en montrant clairement au lecteur leur absurdité, leur injustice et leur violence. En confrontant les lecteurs de science-fiction, très majoritairement masculins et cisgenres, à cette inversion des normes culturelles, en leur faisant expérimenter les conséquences du sexisme, Le Guin leur permet de percevoir de manière plus claire à quel point il est nécessaire d'œuvrer à l'éradication du sexisme culturellement normalisé.
Méthode anthropologique
Le récit est raconté selon cinq points de vue différents, chacun contribuant à sa manière à commenter les rôles de genre, développant ainsi un thème évident pour le lecteur.
Cette approche polyphonique et décentrée des rôles de genre est analysée par l'anthropologue féministe Beth Baker-Cristales[7] comme une exploration de type ethnographique, caractéristique des écrits de Le Guin.
Ce n'est pas un cas isolé dans l'œuvre de Le Guin, et en particulier dans les récits de science-fiction du cycle de l'Ékumen. Elle utilise très souvent la méthode de l'anthropologie : « dans une grande partie de l'œuvre de Le Guin, les protagonistes sont des anthropologues déguisés. Ces personnages sont inévitablement confrontés à la question de la conceptualisation et de la réaction face à la différence culturelle et, ce faisant, illustrent certaines expériences de terrain et modélisent la manière dont les anthropologues perçoivent les autres cultures ». Baker-Cristales émet l'hypothèse que, les parents de Le Guin étant d'éminents anthropologues américains, elle a été conditionnée par leur éducation à réfléchir aux circonstances sous-jacentes qui régissent les interactions sociales, ce qui explique que la science-fiction de Le Guin soit si profondément ancrée dans ces interactions et la culture qu'elles engendrent[7].
Ainsi, dans La Question de Seggri, deux des protagonistes occupent des fonctions similaires à celles d'anthropologues et appliquent donc cette méthode de décentrement culturel : le capitaine Aolao-Olao et Merriment se rendent tous deux à Seggri pour faire leur rapport à leurs mondes respectifs sur la situation de Seggri. Ils visitent et explorent cette société et analysent son fonctionnement et sa culture. Ce sont eux qui recueillent les témoignages des Seggriens qui présentent le point de vue critique de certains d'entre eux sur leur propre société.
Hétéronormativité et perspectives féministes
Selon Le Guin, la féminité est une identité de genre qui emprisonne, car la plupart des femmes sont contraintes de s'y conformer sous la pression patriarcale. On retrouve cette idée dans les travaux de la spécialiste des études de genre Sandra Bartky, selon laquelle c'est un modèle carcéral de prison panoptique où « chacun devient son propre geôlier »[8], où chaque génération hérite de la précédente l'idée que les femmes ont des rôles spécifiques dans la société et les hommes d'autres, et que ces rôles sont cloisonnés.
L'inversion des rôles de genre sur la planète Seggri, par rapport aux sociétés réelles actuelles, permet à Le Guin de mettre en évidence cet aspect fondamentalement aliénant de la féminité.
Veronica Hollinger, chercheuse en études culturelles, explique également comment Le Guin utilise l'homosexualité obligatoire et un matriarcat monolithique pour opposer Seggri aux normes culturelles actuelles. Elle explique qu'elle met ainsi en évidence le fait que « dans notre lutte contre un patriarcat monolithique – qui est, après tout, une sorte de fiction théorique produite, en partie, par le féminisme même qui s'y oppose – nous risquons de nous réinscrire, même involontairement, dans les termes de l'hétérosexualité obligatoire, au sein de nos propres contraintes »[9].
William Marcellino, chercheur en sciences comportementales et sociales, explique comment « les œuvres utopiques féministes critiquent le pouvoir et la place prépondérante des hommes et proposent une société imaginaire et idéalisée qui ne soit pas caractérisée par ce pouvoir et cette place prépondérante »[10]. Dans la société utopique de Le Guin, le pouvoir masculin est réduit et l'autorité féminine est omniprésente. Les hommes y sont dépeints comme insignifiants, hormis leur rôle dans la reproduction, et sont généralement méprisés par les femmes. L'ouvrage de Marcellino, « Shadows to Walk: Ursula Le Guin's Transgressions in Utopia »[10], illustre ce point en comparant Seggri à la société actuelle.