Après la mort de Bakounine, le mouvement anarchiste de France se structure progressivement dans certaines organisations, en particulier la Fédération communiste anarchiste[3]. Les anarchistes sont d'abord hostiles, comme les catholiquesconservateurs et leur Bonne Presse, à l'arrivée du cinématographe[3]. Ils soutiennent par exemple le fait que le prolétariat serait mal représenté dans le cinéma[3]. Ce serait aussi une invention pouvant servir à abrutir le peuple[4]. Pourtant, les deux groupes opposés parviennent vite à la conclusion que la nouvelle invention est un moyen très efficace de partager ses idées, et se lancent alors rapidement dans la production et la diffusion de films[3].
Les anarchistes sont particulièrement mal-à-l'aise avec le fait que la majorité des productions cinématographiques partageraient les valeurs et l'idéologie du capitalisme[3]. En , peu avant la fondation, Yves Bidamant, son futur principal organisateur, s'attaque au cinéma traditionnel dans Le Libertaire et y dénonce les «Nick Carter, les Fantômas et autres produits débités par tranches chaque soir dans les cinémas des faubourgs»[3]. Dans cet article, il énonce la nécessité d'établir une organisation pouvant produire des films anarchistes et un cinéma anarchiste[5]. En réalité, le groupe se forme déjà depuis le début de l'été et aurait été annoncé en août de la même année[6]. Par ailleurs, de nombreux syndicalistes révolutionnaires, un mouvement proche de l'anarchisme, s'intéressent au projet et le soutiennent, se joignant ainsi aux libertaires, la faction majoritaire du groupe[7].
Fondation
Le , Yves Bidamant et Robert Guérard, un chansonnier anarchiste célèbre des années 1890-1900 déposent l'acte de fondation de la société devant notaire[3]. Son capital de départ, très faible, est fixé à 1.000 francs, et divisé en quarante parts égales de 25 francs[3]. Parmi les libertaires qui souscrivent, on trouve «Yves Bidamant, Robert Guérard, Paul Benoist, Gustave Cauvin, Félix Chevalier, Henriette Tilly ou [ Charles-Ange Laisant ]»[3],[8]. D'autres anarchistes célèbres participent au projet, comme Lucien Descaves[9], Jean Grave, Pierre Martin ou Sébastien Faure[6].
Dans cet acte, l'objet de la société est décrit comme suit[3]:
«1- La production, la reproduction, la vente, la location de films cinématographiques, ainsi que tous les appareils et accessoires;
2- La propagande et l'éducation par représentations artistiques et théâtrales, conférences, etc. (...)
La Société s'efforcera d'élever l'intellectualité du peuple. Elle restera constamment en communion d'idées avec les groupements divers du Prolétariat qui sont basés sur la lutte de classes et qui ont pour but la suppression du salariat par une transformation sociale économique.»
Productions et fin
L'organisation produit un certain nombre de films, et obtient un certain succès[3]. Parmi les actrices qui jouent pour le tournage de films, on trouve notamment Lina Clamour ou Marion Desclos, comme acteurs, on trouve par exemple Fred Michelet[10]. Armand Guerra se charge de la photographie de leur premier film tandis que Raphaël Clamour joue dedans et le réalise en même temps[10]. D'octobre à mai, elle parvient à produire 4.895 mètres de films[3]. Les films produits sont les suivants[3],[11]:
Les films produits par la coopérative passent dans l'oubli et sont ignorés par un certain nombre d'historiens de l'art et du cinéma[9]. Ils sont redécouverts plus tard, à partir de travaux plus récents[9]. Philippe Esnault, notamment, aurait cherché à écrire à son propos, mais son manuscrit achevé aurait été volé[12]. L'organisation est généralement considérée comme le premier groupe militant de gauche à s'emparer de la production de films[10].
Leur premier film, Les Misères de l'aiguille, est considéré comme étant probablement le premier film féministe au monde[10]. Celui-ci s'intéresse à la condition ouvrière féminine de manière explicite et en fait son sujet central[10]. La coopérative réalise un autre film sur la condition féminine, et le premier film consacré à la Commune de Paris[7]. Elle a un impact important sur la conscience politique française de l'époque[13].
12Luiz Felipe Cezar Mundim, «Le public organisé pour la lutte: le cinéma du peuple en France et la résistance du mouvement ouvrier au cinéma commercial (1895-1914)», (thèse), Université Panthéon-Sorbonne - Paris I; Universidade federal do Rio de Janeiro, , p.15-22 (lire en ligne, consulté le )
12Tangui Perron, «Vie, mort, et renouveau du cinéma politique», L'Homme et la société, vol.127, no1, , p.7–14 (DOI10.3406/homso.1998.2927, lire en ligne, consulté le )
↑(pt) Eric Jarry, «A iniciativa da cooperativa Cinéma du Peuple», verve. revista semestral autogestionária do Nu-Sol., no16, (ISSN1676-9090, lire en ligne, consulté le )
123Jean-Paul Morel, «Lucien Descaves: pour le «Cinéma du Peuple»», 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze. Revue de l'association française de recherche sur l'histoire du cinéma, no64, , p.90–93 (ISSN0769-0959, DOI10.4000/1895.4394, lire en ligne, consulté le )
12345Luiz Felipe Cezar Mundim, «Les Misères de l'Aiguille of the cooperative Cinéma du Peuple in France: a feminist experience in the early cinema», Lectures - 11th Seminar on the Origins and History of Cinema - Presences and Representations of Women in the Early Years of Cinema 1895-1920, (lire en ligne, consulté le )
↑Tangui Perron, «"Le contrepoison est entre vos mains, camarades" C.G.T. et cinéma au début du siècle», Le Mouvement social, no172, , p.21–37 (ISSN0027-2671, DOI10.2307/3778988, lire en ligne, consulté le )
↑Alain Carou, «Philippe Esnault, historien du cinéma», 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze. Revue de l'association française de recherche sur l'histoire du cinéma, no64, , p.142–153 (ISSN0769-0959, DOI10.4000/1895.4399, lire en ligne, consulté le )
↑Alexandre W. S. Silva, «“Impactar os cérebros e corações” - Articulações e sociabilidades no Cinéma du Peuple (Paris, 1913-1914)», Revista Online de Historia, / (lire en ligne, consulté le )