Le Hareng saur
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pour le livret du récital par Coquelin cadet
du Hareng saur de Charles Cros
avec la musique d'Ernest Cabaner.
Le Hareng saur[1] est un poème de Charles Cros. Déjà célèbre en son temps, ce poème humoristique composé en 1872 est encore aujourd'hui très connu en France pour avoir été appris par cœur et récité par des générations d'écoliers.
Le poème a pour origine une histoire que Charles Cros racontait à son fils pour le faire dormir[2] et qui trouvait son origine dans une soirée organisée durant le siège de Paris chez Charles de Sivry qui logeait alors Boulevard Saint-Germain. Charles Cros écrivit sous forme de farce pour se moquer gentiment de Villiers de L'Isle-Adam qui avait apporté dans cette auberge espagnole un hareng, Le Hareng saur[3]. Une première version en prose fut publiée dans La Renaissance littéraire et artistique, une revue bimensuelle dirigée par Émile Blémont. La version définitive, en vers libres, parut en 1873 dans le recueil de Charles Cros intitulé Le Coffret de santal. Le poème était dédié à son fils aîné, Guy Cros.
Charles Cros lisait régulièrement ses poèmes en public, aussi bien chez des particuliers que dans des cafés ou des cabarets tels que le Chat noir. Le poète Laurent Tailhade a raconté une séance à laquelle il assista en septembre 1883. Cros avait alors 40 ans.
« Sur un divan pisseux, entouré de sous-diacres, la plupart imberbes et tous d'une évidente malpropreté, Cros, très allumé, récitait des vers. Des cheveux de nègre et ce teint bitumeux que M. Peladan devait qualifier plus tard d' « indo-provençal », en parlant de sa personne ; des yeux bénins d'enfant ou de poète à qui la vie cacha ses tristesses et ses devoirs, les mains déjà séniles et tremblotant de la fièvre des alcools, ainsi m'apparut le fondateur des Zutistes, le praticien délicat dont le Coffret de santal délectait les curieux d'art, cependant que ses monologues, colportés au jour par la fantaisie de MM. Coquelin, éveillaient dans le grand public le goût de la drôlerie infinitésimale. À chaque strophe de ses pièces, connues pourtant et rabâchées dans l'entourage du grand homme, un frisson d'enthousiasme secouait la buée du pétun et les nidoreuses émanations de l'assemblée. Intarissablement, Charles Cros ressassait quelques poèmes, d'une voix brève et mate, dont le timbre découpait non sans vigueur la grâce un peu étriquée de ses compositions[4]. »
Coquelin Cadet et l'invention du monologue fumiste
C'est au cours de l'une de ces lectures, lors d'un souper aux Batignolles, que le comédien Coquelin cadet eut la révélation d'un genre nouveau, appelé « monologue fumiste » ou tout simplement « monologue », qui allait faire fureur dans les années 1880 :
« Le monologue est une des expressions les plus originales de la gaieté moderne ; d'un ragoût extraordinairement parisien, où la farce française fumiste et la scie s'allient à la violente conception américaine, où l'invraisemblable et l'imprévu s'ébattent avec tranquillité sur une idée sérieuse, où la réalité et l'impossible se fondent dans une froide fantaisie. [...] Je parle du monologue dont Charles Cros est la mère, et moi, si j'ose m'exprimer ainsi, la sage-femme ; de ce monologue particulier, enfant bizarrement conformé, dont le premier bégaiement a été le Hareng saur. [...] Je vis là l'aurore du monologue moderne, et jamais impression plus curieuse ne me fut donnée qu'en écoutant Cros dire, avec le sérieux d'un homme qui réciterait du Châteaubriand ou du Lamennais, son impayable Hareng Saur. Je ne me doutais pas, à cette époque, que ce petit poisson deviendrait aussi grand, qu'il serait goûté par les foules qui fréquentent les cafés-concerts, et qu'il charmerait cette mer qui s'appelle Paris[5]. »
En cette fin de XIXe siècle, le monologue peut donc être défini comme « une pièce en soi, toujours comique, courte, à un personnage » et « au rythme nécessairement rapide[6]. » Il faut cependant souligner que le genre s'inscrit dans une longue continuité, depuis les théâtres de foire au Moyen Âge, où un personnage faisait rire les badauds en débitant de longues tirades aussi absurdes que cocasses, jusqu'au XXe siècle avec le one-man-show, le stand-up et le sketch.
Encouragé par le succès du Hareng saur, Coquelin Cadet demanda à Cros, puis à d'autres auteurs, d'écrire pour lui de nouveaux textes. En 1884, il publia avec son frère une anthologie de monologues classés par genre — le monologue triste, le monologue gai, le monologue indécis, le monologue vrai, le monologue excessif — accompagnés de conseils sur la façon de les dire.