Le Syndrome de Vichy

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PaysDrapeau de la France France
GenreLivre d'histoire
LangueFrançais
Le Syndrome de Vichy
1944-198...
Auteur Henry Rousso
Pays Drapeau de la France France
Genre Livre d'histoire
Version originale
Langue Français
Version française
Éditeur Le Seuil
Collection XXe siècle
Lieu de parution Drapeau de Paris Paris
Date de parution
ISBN 2-02-009772-9

Le Syndrome de Vichy : 1944-198…, réédité en 1990 avec le titre Le Syndrome de Vichy : De 1944 à nos jours, est un livre écrit par l'historien Henry Rousso et publié en 1987. L'ouvrage historiographique retrace l'évolution de la vision française de la Collaboration durant la Seconde Guerre mondiale avec l'occupant, notamment sur la complicité de l'État français dans le génocide juif.

Contexte

À la Libération, la France connaît une rude période marquée par une épuration de ceux qui avaient collaboré avec l'occupant[1]. Près de 120 000 personnes sont jugées et les quatre cinquièmes sont condamnés[2]. Afin de maintenir l'unité nationale, le gouvernement décide de « tourner la page » en menant des grandes vagues d'amnistie dès 1947, et de nouveau en 1951[3],[4]. Néanmoins, la publication en France en 1973 de La France de Vichy par Robert Paxton remet au goût du jour le débat sur la collaboration et sur le rôle de la France dans les crimes nazis[5],[6].

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, l'espace public est saturé par les références au régime de Vichy, à son rôle dans la Shoah et à l'antisémitisme : affaires Darquier de Pellepoix et Leguay, attentat de la rue Copernic, parution de L'Idéologie française de Bernard-Henri Lévy… Cela donne l'idée à Henry Rousso d'un « syndrome » mémoriel concernant la période de Vichy, dont l'actualité devient criante, alors qu'il ne la considérait jusqu'alors que comme objet d'histoire parmi d'autres dans le cadre de sa thèse d'histoire économique sur les comités d'organisation[7].

Projet éditorial et publication

Fin , Rousso propose une note d'intention de quatre pages, déjà intitulée « Le Syndrome de Vichy », aux éditions du Seuil et à Michel Winock, codirecteur de la collection « L'univers historique ». Il y évoque la faible place qu'occupent les historiens professionnels sur le terrain médiatique alors que l'importance de la mémoire de Vichy apparaît très nettement dans l'actualité. Michel Winock lui fait remarquer qu'il n'emploie jamais, dans cette note, les expressions « juif » ou « mémoire juive »[8]. Dans un rapport d'étape à son éditeur daté de , Rousso précise sa pensée en établissant un lien entre la mémoire de la Shoah et le régime de Vichy, qu'il présente comme « un appendice — malheureusement français — du mal absolu : le nazisme », ajoutant que les Juifs de France empêchent toute récupération de Vichy en raison même de la participation de ce régime au génocide, ce qui leur confère un rôle central dans la formation du syndrome qu'il veut analyser[9].

Le livre, finalement intitulé Le Syndrome de Vichy : 1944-198…, paraît en , alors que Jean-Marie Le Pen vient de faire scandale avec sa célèbre phrase sur les chambres à gaz, « un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale » selon lui. Cela assure à l'ouvrage le succès, son approche pathologique de la mémoire s'en trouvant confortée par l'actualité[10]. En 1990, Rousso le réédite avec une mise à jour et modifie légèrement son titre, Le Syndrome de Vichy : De 1944 à nos jours[11].

Réception de l'œuvre

À sa sortie, Le Syndrome de Vichy est très bien accueilli par la presse, qui adhère aux idées défendues par Rousso. Seule Annie Kriegel regrette dans L'Arche que le livre prenne l'allure d'un « réquisitoire » contre la France. Quant à Fred Kupferman dans Passages, il oppose à la rationalité de la méthode historique prônée par Rousso la sensibilité des gardiens de la mémoire de la Shoah, arguant que leur chagrin est inaccessible aux historiens[12]. En 2003, dans une tribune du Monde, l'historien Jean-Pierre Rioux compare l'ouvrage de Rousso à l'« un de ces livres qu’on n’expédie pas en quelques lignes, tant il ouvre la perspective et excite la réflexion », tout en soulignant « son diagnostic sévère sur la pérennité et la profondeur du mal »[13].

Le livre a un fort impact dans le milieu universitaire. Dès 1988, l'historien Hervé Coutau-Bégarie reconnaît déjà Le Syndrome de Vichy comme un « classique »[14]. La réédition du livre de 1990 est décrite comme « magistrale » par le professeur Bracher dans un commentaire de 1993[15] et devient dès lors une référence des memory studies (en)[10]. Laurent Joly décrit l'ouvrage comme « patiemment élaboré, écrit avec brio », bien qu'on ait pu lui reprocher à l'époque un ton parfois sarcastique[16]. Joly souligne également que, pour la première fois, un livre sur le régime de Vichy accorde une place centrale à l'extermination des Juifs, alors que cette question était considérée jusqu'alors comme mineure, et remarque que ce tournant historiographique est venu d'un ouvrage sur la mémoire et non d'une étude directe de la participation de Vichy au génocide[17]. Dans La Mémoire, l'histoire, l'oubli, Paul Ricœur écrit qu'Henry Rousso « tire le meilleur parti des catégories relevant d'une pathologie de la mémoire – traumatisme, refoulement, retour du refoulé, hantise, exorcisme » et intègre Le Syndrome de Vichy dans sa réflexion sur les « us et abus » mémoriels[18].

Traduit dans le monde entier[10], Le Syndrome de Vichy exerce une influence bien au-delà de la France. Dès 1991, soit un an après la réédition, il est traduit en anglais et obtient une grande portée dans le monde anglophone, notamment à travers son analyse par la French Historical Studies[19]. Aux États-Unis, l'ouvrage est l'un des sujets principaux de la conférence annuelle de la Western Society for French History à l'université du Montana, tenue en [20].

Tout en reconnaissant la justesse du travail de Rousso, Coutau-Bégarie précise que Le Syndrome de Vichy serait lui-même influencé par le phénomène qu'il décrit. Selon lui, Rousso s'inscrirait dans une tradition historiographique propre à son époque, partisane des recherches de Paxton mais aussi de « tout ce que ces thèses ont de réductionniste ». Coutau-Bégarie regrette en outre que l'auteur n'ait pas mené une analyse critique approfondie du courant dominant de son temps, négligeant notamment l'exploitation des nombreuses archives françaises ouvertes à partir de 1973[14].

Concept de « Syndrome de Vichy »

Définition

Henry Rousso définit le syndrome de Vichy comme :

« l'ensemble hétérogène des symptômes, des manifestations, en particulier dans la vie politique, sociale et culturelle, qui révèlent l'existence du traumatisme engendré par l'Occupation, particulièrement celui lié aux divisions internes, traumatisme qui s'est maintenu, parfois développé, après la fin des événements. »[21]

L'historien décrit ce phénomène dans le reste du livre.

L'évolution des mémoires

Dans la première partie de son ouvrage, Rousso s'attarde à décrire et retracer les différentes visions de la collaboration dues à une « multiplicité de mémoires ». Il estime que la France est « malade de son passé » et théorise quatre étapes à la rémission de ses maux. Selon lui, le pays traverse de 1944 à 1954 un « deuil inachevé » en raison des impératifs du contexte – consolider la victoire militaire, rétablir la paix, reconstruire les institutions – qui empêche tout simplement aux Français de faire la lumière sur ce qui s'est réellement passé[13],[1]. De plus, la mort du maréchal Pétain en exil en 1951 mène à une « résurrection du pétainisme » voire d'une tendance « gaullo-pétainiste », renforcée par les travaux de Robert Aron et sa thèse du bouclier et de l'épée[22]. Les Trente Glorieuses qui s'ensuivent ne favorisent pas la reconnaissance du passé, et au contraire, s'attachent à « refoule[r] » une partie de la vérité. Ce phénomène est amplifié par le gouvernement gaulliste qui présente une France essentiellement résistante : c'est selon Rousso le « mythe résistancialiste »[23]. Durant cette période, la population tente d'oublier cette parenthèse de l'histoire afin de s'unir[24], c'est une période d'amnésie[4]. Or, Mai 68[25], puis la publication en France en 1973 de La France de Vichy par Robert Paxton bouleversent la situation. Rousso parle alors d'une phase du « miroir brisé »[25], de réveil des mentalités, d'une anamnèse. Ce stade est court – seulement au début des années 1970 – et engendre une période d'obsession[13], un « retour du refoulé », c'est l'hypermnésie[23]. Pour Rousso, ce stade est imputable aux changements politiques que connait la France – 1974 voit l'arrivée au pouvoir de Giscard d'Estaing, la baisse de l'influence gaulliste et 1981 l'ascension à la tête de l'État de la gauche[26].

Rousso parle durant l'ensemble de cette période  1944 à nos jours  d'un « malaise » français qui influence durablement la société, la reconstruction du pays et son évolution sociale[27].

Les instruments de la construction mémorielle

La seconde partie de l'ouvrage de Rousso est consacrée aux vecteurs de ce « syndrome »[13], à savoir la commémoration, la transmission savante et la culture à travers le cinéma. La commémoration est, par exemple, instrumentalisée par le régime gaulliste avec des lieux de mémoires symboliques comme celui au mont Valérien où la « France combattante » est mise à l'honneur. Le cinéma joue un rôle majeur et évolutif[27], à l'image du documentaire Le Chagrin et la Pitié qui révèle la collaboration française et son implication dans la Solution finale[28]. Enfin, la mémoire savante fait office de phare à la mémoire collective en influençant durablement cette dernière au fil des recherches historiques, entre diminution du rôle de Pétain dans la persécution des Juifs et accusations de collaboration[15].

Selon Rousso, le cinéma a eu un « impact décisif dans la formation d’une mémoire commune », notamment en raison de la force du médium visuel. Il considère ainsi le film de Marcel Ophuls comme « une vaste entreprise de démythification volontaire et consciente » qui, en se concentrant sur la « vie quotidienne […] de la France profonde de l’Occupation », contribue à remettre en cause l’image d'une France unanimement résistante en mettant en évidence la diversité des attitudes face à la guerre. L'historien souligne également que les choix de réalisation et la réception du documentaire révèlent dans quelle mesure les Français de la génération soixante-huitarde prennent conscience des rapports divers et complexes qu'ont connus leurs aînés durant la guerre. Enfin, l'auteur s'interroge dans un contexte plus large sur le pouvoir de la représentation filmique dans la construction mémorielle. Ainsi, il se demande si Le Chagrin et la Pitié « réveille » les consciences ou s'il constitue plutôt un « indicateur des mentalités contemporaines » ; en somme, le cinéma fait-il la conscience collective ou la suit-il ? À cette question, Rousso nuance : parfois le cinéma « anticipe et, du coup, contribue à provoquer le changement », c'est le cas des productions des années 1970. Mais le plus souvent, le film est simplement le révélateur des obsessions d'une génération[28].

Reprise du concept

En 2010, l'auteur britannique Theodore Dalrymple publie The new Vichy syndrome[note 1] dans lequel il présente le « malaise » qui persiste en Europe occidentale. Selon lui, la destruction de la culture occidentale traditionnelle par les Européens eux-mêmes, couplée à l'essor d'un « hédonisme insipide et d'un l'islamisme agressif », entraîne un déclin de la civilisation européenne et, à terme, son remplacement[29]. Dalrymple compare ce phénomène à celui de Rousso en expliquant que l'Europe se dirige vers le « désastre […] d'un pas somnambule »[30].

En 2025, l'historien Laurent Joly assure que ce « poids du passé […] analysé par Henry Rousso n'a pas disparu aujourd'hui » et influence encore la politique française, expliquant notamment les divisions entre la droite et l'extrême droite[5].

Éditions

Notes et références

Bibliographie

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