Le Testament de Dieu
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312 |
Le Testament de Dieu est un livre de Bernard-Henri Lévy paru aux éditions Grasset en 1979.
Dans cet essai, qui prolonge sa réflexion sur les thèmes abordés dans La Barbarie à visage humain (1977), Bernard-Henri Lévy propose de résister au nihilisme et au désenchantement contemporain dus, selon lui, à l’échec des idéologies optimistes.
Le livre paraît en , alors que la gauche radicale (mondiale, française?, on ne sait pas) est en crise. À la période d’euphorie de la fin des 1960, succède une époque de plus en plus déprimante, marquée par les attentats commis par les Brigades rouges en Italie, et par la Fraction armée rouge en Allemagne.
Gilles Deleuze et Félix Guattari rappelaient en 1977 que « la question de la violence, et même du terrorisme, n’a cessé d’agiter le mouvement révolutionnaire et ouvrier depuis le siècle dernier, sous des formes diverses, comme réponse à la violence impérialiste. »[1] Alain Badiou, en soutien aux Khmers rouges et à Pol Pot, vient d’affirmer (en janvier précédent) que « la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur. »[2]
Plutôt que de se laisser gagner par la désillusion, les militants anti-impérialistes les plus résolus et les plus courageux ne doivent-ils pas passer à la lutte clandestine armée et au terrorisme ? La question ne cesse de se poser à la gauche radicale en 1979. Bernard-Henri Lévy en fait la question centrale du Testament de Dieu.
La mort de l’Homme
Dans La Barbarie à visage humain, Lévy constatait : « Il n’y a pas d’individualisme qui ne porte en lui le germe ou la promesse d’une forme de totalitarisme : le premier démultiplie ce que le second unifie, – et cela s’appelle la démocratie. »[3] Lévy ne remet pas en cause ce constat dans Le Testament de Dieu, toutefois il remarque que les États de droit ne se définissent pas seulement par la pure et simple démocratie. Une majorité, démocratiquement élue, peut toujours imposer une dictature. Mais l’État de droit, tel qu’il se développe à partir de la fin du XVIIIe siècle, sans cesser de se réformer depuis lors, prévoit de surcroît des institutions légales qui le distinguent du modèle de la cité démocratique de type grec ou romain.
Ces institutions s’appuient sur une déclaration des droits de l'homme pour garantir les libertés fondamentales (pensée, culte, presse, commerce, etc.). Elles prohibent le harcèlement, la torture, l’esclavage, les crimes contre l’humanité. Elles défendent le respect de la dignité humaine.
L’Homme protégé par le Droit est, selon Lévy, un sujet qui requiert, non l’Être, mais la Loi pour le constituer autant qu'il la constitue : un « sujet-Loi », autrement dit le sujet qui donne son principe à la Loi, l’organise et la maintient, au nom de l’Homme.[style à revoir]
L’Homme ne se confond pas avec le sujet transcendantal auquel Kant confiait le soin d’édifier la science ; l’Homme ne se confond pas non plus, selon Lévy, avec le sujet auquel Hegel donnait la mission d’établir le savoir absolu et de réaliser ce que Dieu n’avait pu accomplir.
L’Homme revient de loin. Il a échoué à devenir le rival de Dieu. Il n’a pas pu imposer universellement la Raison. Il n’a pas pu empêcher les massacres de masse du XXe siècle. L’Homme témoigne de la mort de Dieu, mais également de la mort de l’Homme, c’est-à-dire de l’échec de l’humanisme conçu au XIXe siècle. Il rend dérisoire l’optimisme inscrit dans l’idée de Progrès après l’expérience du nazisme et du stalinisme.
L’Homme s’efface « comme à la limite de la mer un visage de sable », observait Michel Foucault[4]. L’Homme laisse éprouver le temps vécu comme effacement, comme perte, comme vide, avec le sentiment d’un vertige intense et la crainte que le pire est toujours possible. C'est le temps dans lequel Proust se comprend, mais qui n’émane pas seulement d’À la recherche du temps perdu, selon Lévy. Il implique, ce temps, une humanité conçue, non par la raison ou l’intelligence, mais par la sensibilité et l’éthique qu’elle sollicite[style à revoir] :
« Quand Vitoria et Las Casas disent des Indiens par exemple qu’ils sont des ”hommes” – et non des “sauvages” ou des ”animaux” – ils ne parlent pas au nom du vrai mais du bien et de la morale. Quand Nietzsche pose, à l’inverse, que je ne suis rien qu’un “rendez-vous” de flux, de forces et de natures, j’ignore s’il a raison ou tort, car je sais qu’avant tout il a opté pour la barbarie et le sacrifice de ce que je suis sur l’autel de ce que je serai[5]. »
Ce nom d’Homme donné aux hommes n’a rien de scientifique. Au regard de la science, l’humanité n’est qu’une espèce de mammifère, dont la prétention à se relever au-dessus du statut d’animal n’est justifiée par aucun critère objectif. Ce nom d’Homme, constate en substance Lévy, n’est qu’un titre de courtoisie, concédé comme à un prince déchu auquel l’État de droit reconnaît tout de même une dignité fondamentale.