La première parution d'Ernaux, tout comme les deux autres qui suivront (Ce qu'ils disent ou rien et La Femme gelée), se caractérise par une écriture chargée d'affects, ce qui transparaît par l'usage fréquent de phrases nominales, par le recours au registre populaire, voire argotique, ainsi que par une ponctuation plus expressive (usage régulier du point de suspension). Le choix formel de situer entièrement l'action dans l'attente de l'expulsion du fœtus avorté amène une unité de lieu efficace et poignante, permettant des va-et-vient entre le passé et le présent. Thomas Hunkeler a qualifié l'écriture de ce roman d'« écriture cathartique »[4].
Ainsi, le style bien connu d'Ernaux est plutôt celui qu'elle trouve à partir de son 4e livre, La Place. Pour celui-ci, elle délaisse tout l'appareil fictionnel, tous les voiles ou toute imagination, et choisit de dénuder plus avant son écriture, afin de se coller au réel : « Comment l'atteindre [la vérité] ? Ça a été la question cruciale en écrivant La Place. Si le mot avait été davantage répandu, on m'aurait située dans l'autofiction. Pour parler de mon père, de sa trajectoire sociale, ça ne marchait pas, la seule écriture juste m'a paru être le refus de toute fiction et ce que j'ai appelé ensuite l'autosociobiographie parce que je me fonde presque toujours sur un rapport de soi à la réalité sociohistorique[5] ».
La rédaction de ce premier roman s'est faite en secret, et n'apparaît pas dans le film Les Années Super 8, sorti en 2022, constitué de films amateurs tournés en format super-8 et en famille durant les années 1970 par le premier mari d'Annie Ernaux, Philippe Ernaux. On y voit des moments familiaux festifs, des tâches ménagères. On y voit aussi l'auteure préparant ses heures d'enseignement. Mais le fait qu'elle écrive n'est a priori pas connu de son mari ou de sa mère, présente dans leur foyer pour les aider[6].