Logocratie
forme de gouvernement par la parole
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La logocratie, du grec λόγος / logos « parole » et κράτος / kratos « pouvoir », est une forme de règne ou de gouvernement dans lequel le pouvoir est exercé par les mots. C'est une manière de gouverner où le mensonge tient lieu de communication officielle, où le pouvoir n’est plus exercé par le peuple, mais ceux qui se sont emparés de la parole.
C'est un terme conceptuel forgé implicitement et a posteriori, qui est apparu progressivement dans le vocabulaire critique moderne. La logocratie se trouve de façon explicite dans les travaux de Clément Viktorovitch.
Pratique du pouvoir et régime politique
L'avènement de la logocratie est grandement favorisé dans les démocraties illibérales (régime avec des élections libres et des scrutins réguliers, mais où l'État de droit est démantelé, les contre-pouvoirs sont neutralisés, et la liberté de la presse est restreinte[1]) et les systèmes politiques affectés d'autoritarisme compétitif (où des partis s'affrontent lors d'élections, mais où les abus de pouvoir des dirigeants en place faussent systématiquement les règles du jeu au détriment de l'opposition[2]) ou toutes autres conditions permettant de brouiller les frontières entre démocratie et dictature. On peut ainsi observer ce phénomène y compris dans des démocraties au long cours historique et reconnues consensuellement comme telles[3].
Selon la définition énoncée précédemment, la logocratie ne saurait être comparée à un régime politique, et est ainsi décrite comme une pratique du pouvoir. La logocratie emprunte aux grandes dictatures et totalitarismes du XXᵉ siècle la transformation de la langue en une arme, mais ne saurait être une dictature en elle-même. La logocratie ne nécessite pas de modification institutionnelle propre, contrairement à la transition entre une démocratie et une dictature (ou l'inverse) : la logocratie peut coexister avec une séparation des pouvoirs, avec la liberté de la presse, avec des élections régulières et équitables, autant de critères retenus dans la caractérisation d'un régime démocratique. La logocratie pourrait ainsi être considérée comme une pathologie, une perversion de la démocratie, où le langage est subverti par le pouvoir en place.
Exemples historiques
Les États-Unis sont décrits comme une logocratie dans l'ouvrage de Washington Irving, Salmagundi, paru en 1807. Un étranger en visite, « Mustapha Rub-a-dub Keli Khan » décrit le pays ainsi, signifiant par là qu'avec un usage rusé des mots, on peut exercer un pouvoir sur autrui[4].
L'Union soviétique a été décrite comme une logocratie par le lauréat du prix Nobel Czesław Miłosz[5],[6]. Elle était selon Christine D. Tomei, une « pseudo-réalité créée par de simples mots »[7].
De plus, Luciano Pellicani décrit comment un « plan de réforme linguistique » a été introduit par Kisselev après la révolution. Ce dernier soulignait que « l'ancienne mentalité ne serait jamais renversée si la structure de la langue russe n'était pas également transformée et épurée ».
Ce processus a conduit à une langue soviétique que George Orwell allait plus tard surnommer « néo-langue », et qui a ouvert la voie à sa novlangue dans 1984[8]. La nouvelle « langue » soviétique était un « jargon stéréotypé composé de formules et de slogans creux, dont le but était d'empêcher les gens de penser en dehors des limites de la pensée collective », c'est-à-dire qu'il s'agissait d'un discours dont le but était de détruire l'individualité[8].
Janina Frentzel-Zagórska, cependant, s'interroge sur l'importance du langage politique en URSS, affirmant que « l'ancienne "novlangue" idéologique avait complètement disparue en Union soviétique, bien avant » la chute du communisme[9].
La théoricienne politique Hannah Arendt, affirme que le totalitarisme peut être considéré comme une forme de logocratie. En effet, ce ne sont alors plus les idées qui comptent, mais la manière dont elles sont exprimées[10].
L'universitaire Yahya Michot a qualifié l'islam sunnite de « logocratie laïque », dans la mesure où il est gouverné par la parole du Coran[11].
Selon le politologue Clément Viktorovitch, le Royaume-Uni sous la gouvernance de Boris Johnson, le Brésil sous la présidence de Jair Bolsonaro, la Hongrie sous la gouvernance de Viktor Orbán, les États-Unis d'Amérique sous la présidence de Donald Trump, et la France sous la présidence d'Emmanuel Macron sont des exemples de logocratie[3].