Néoréaction

mouvement intellectuel antidémocratique From Wikipedia, the free encyclopedia

La néoréaction, dite les Lumières sombres (en anglais, Dark Enlightenment), et abrégée NRx[1], est une école de pensée et un mouvement politique antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste américain. La néoréaction rejette le progressisme et l'idée d'une histoire qui irait vers une plus grande liberté. Elle est ainsi en partie une réaction contre « la conception whig de l'histoire »[2]. Le mouvement est favorable à un retour à des formes de gouvernement plus anciennes, comme la monarchie ou d'autres formes de pouvoir fort et centralisé[3],[4], couplé avec un libéralisme économique de droite ou à d'autres formes de conservatisme fiscal[5].

Née avec le blog de Mencius Moldbug, pseudonyme de Curtis Yarvin, la pensée NRx rejette la démocratie libérale et préconise un gouvernement monarchique afin de promouvoir une autre sorte de société « ouverte ». S’inspirant de l'école d'économie autrichienne, de la théorie « élitiste » et de la tradition réactionnaire, surtout de Thomas Carlyle, Moldbug soutient que l'Occident, notamment les États-Unis, est gouverné par des élites progressistes qui produisent une culture « universaliste » afin de renforcer leur pouvoir. Or, selon Moldbug, le régime universaliste-démocratique est inefficace, incapable de comprendre la réalité, et condamné à s’effondrer dans le chaos[6].

Selon l'accélérationniste britannique Nick Land proche de Mencius Moldbug, la néoréaction se différencie de l'alt-right en cela que l'alt-right est populiste et anticapitaliste quand la philosophie néoréactionnaire est élitiste et prône un capitalisme débridé[3].

Historique et influences

Curtis Yarvin (Mencius Moldbug) en 2025.

La paternité de la philosophie néoréactionnaire (NRx) est attribuée à Mencius Moldbug et Nick Land[7],[8],[9],[10],[11],[12]. La philosophie NRx s'inspire entre autres des travaux de Thomas Carlyle, Robert Filmer, Hans-Hermann Hoppe, Murray Rothbard, Ludwig von Mises et James Burnham[9],[11],[13]. Dans une moindre mesure, Carl Schmitt, Oswald Spengler, Martin Heidegger, Friedrich Nietzsche, Leo Strauss, Friedrich Hayek, William Rees-Mogg et Michel Houellebecq ont aussi influencé le mouvement[14],[15],[16],[17]. Le philosophe Bronze Age Pervert affiche des idées proches de la pensée néoréactionnaire et est un ami de Moldbug[18],[19],[20].

Politiquement, la mouvance néoréactionnaire s'inspire de figures historiques comme Lee Kuan Yew à Singapour, Augusto Pinochet au Chili ou encore Frédéric II de Prusse[6].

La pensée NRx est particulièrement influente et populaire au sein des élites de la Silicon Valley incarnée notamment par le milliardaire Peter Thiel[13],[21],[22], et son associé Blake Masters[11],[12],[23],[24]. Elle est également appréciée par plusieurs cadres de l'administration Trump[25],[26] tels que Michael Anton et Steve Bannon[3],[24],[27]. Tucker Carlson, le journaliste vedette de Fox News, est également un admirateur des écrits de Curtis Yarvin[28]. J. D. Vance, colistier de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine de 2024, a rencontré Curtis Yarvin et serait idéologiquement proche du mouvement néoréactionnaire, selon Philosophie Magazine[29]. Selon le New York Times, Curtis Yarvin a nourri la pensée politique de J.D. Vance et sa manière de concevoir le pouvoir[30].

La néoréaction est également fortement associée à l'accélérationnisme, notamment l'accélérationnisme inconditionnel (Unconditional Accelerationism ou U/Acc)[31],[32],[33].

Concepts

L'une des notions clés de la critique néoréactionnaire est celle de « Cathédrale »[34]. La Cathédrale correspond a une structure décentralisée incluant la presse, les universités et la haute administration publique, qui promeut et impose l'idéologie du progressisme et le modèle de la démocratie libérale[35]. L'économiste Gilles Saint-Paul, dans un essai intitulé Contre la Cathédrale, définit ainsi le concept[36] :

« Nous pouvons postuler l’existence d’une convergence d’intérêts entre l’administration, le monde universitaire et (sans doute) les médias officiels que nous appellerons complexe administrativo-médiatico-universitaire ou, pour faire court, la Cathédrale. De même qu’il est dans l’intérêt objectif du complexe militaro-industriel (l’un des rivaux de la Cathédrale) de susciter des conflits afin d’accroître la production et la vente d’armes, il est dans l’intérêt de la Cathédrale de susciter des problèmes socio-économiques afin d’accroître la production de rapports d’experts, débats de société, conférences internationales, crédits de recherche et réglementations. »

 Gilles Saint-Paul, Contre la Cathédrale

D'autres concepts clés de la philosophie NRx incluent « l'hyper-racisme »[37], « la biodiversité humaine » (human biodiversity - HBD[38])[1],[39], ou encore RAGE (Retire All Government Employees)[1],[15].

Principes et analyse

Le blogueur néoréactionnaire Michael Anissimov établit la pensée NRx sur six principes fondamentaux[40] :

  1. Les individus ne sont pas égaux. L'égalité entre les individus est impossible. Nous rejetons l'égalité dans toutes ses formes.
  2. La droite a raison et la gauche a tort.
  3. La société doit être fondée sur une hiérarchie entre les individus.
  4. La société doit être fondée sur les rôles de genre traditionnels.
  5. Le libertarianisme est une idéologie attardée.
  6. La démocratie est un système politique intrinsèquement défectueux dont on doit se défaire.

La néoréaction s'oppose à d'autres mouvements politiques de droite tels que l'antisémitisme, le nationalisme blanc et le libertarianisme, tous les trois vivements critiqués et rejetés par Mencius Moldbug[41],[42],[43]. Par ailleurs, Nick Land réfute toute association au fascisme en cela que « le fascisme est un mouvement anticapitaliste de masse », aux antipodes donc de la pensée néoréactionnaire[8].

Critiques

Critiques en provenance de la gauche

Critique marxiste

Dans la revue trotskiste Viewpoint (en), le bloggeur marxiste Shuja Haider retrace la généalogie de la NRx à partir des cercles transhumanistes et accélérationnistes de la Silicon Valley et il met en lumière le passage d’un libéralisme californien consumériste vers un autoritarisme technologique incarné par des figures comme Peter Thiel et Elon Musk. Pour Haider, le Dark Enlightenment est une distorsion réactionnaire des idées rationalistes et accélérationnistes, qui abandonne tout projet d’émancipation collective au profit d’une amoralité élitiste et d’un fatalisme techno-capitaliste[44].

Critique humaniste

Selon le bloggeur humaniste William van Zwanenberg, la néoréaction est une menace idéologique sérieuse pour les valeurs démocratiques et les principes humanistes car les idées de ce mouvement exercent une influence concrète auprès de figures puissantes du monde de la technologie et de la politique. Van Zwanenberg résume ainsi la philisophie des Lumières Sombres : la démocratie favoriserait la médiocrité et l’instabilité, l’égalité serait un mythe, la hiérarchie serait naturelle, et la gouvernance devrait être managériale et technocratique. Il affirme que Curtis Yarvin et Nick Land promeuvent un modèle de « cyber-autoritarisme darwinien ». Van Zwanenberg réfute la philosophie néoréactionnaire en affirmant qu'elle nie la dignité humaine, l’empathie et la solidarité, réduisant les individus à des clients gérés sous contrôle technocratique[45].

Critiques en provenance de la droite

Critique populiste

Les mouvements populistes de droite, notamment ceux associés au national-conservatisme et au paléoconservatisme, ont fréquemment critiqué le mouvement néoréactionnaire (NRx) ou Dark Enlightenment pour son élitisme et son détachement des préoccupations des citoyens ordinaires. Bien qu’ils partagent un certain scepticisme envers les institutions progressistes et la démocratie libérale, les populistes estiment que les penseurs de la NRx, tels que Curtis Yarvin (Mencius Moldbug), proposent des solutions qui remplacent une forme de domination élitiste par une autre, technocratique, corporatiste ou monarchique, au lieu de restituer le pouvoir au peuple ou de prioriser la souveraineté nationale[8].

Critique des chrétiens traditionnalistes

Les mouvements chrétiens traditionnalistes et certains cercles protestants ou orthodoxes conservateurs, critiquent vivement le mouvement néoréactionnaire (NRx) ou Dark Enlightenment pour son caractère fondamentalement athée, matérialiste et technocratique. Ils reprochent à des penseurs comme Curtis Yarvin (Mencius Moldbug) de proposer une vision de la société qui ignore ou rejette le rôle central de la religion, de la vertu morale et de l’ordre naturel chrétien[46]. Pour ces critiques, la NRx ne constitue pas une véritable réaction traditionnelle, mais une forme moderne de constructivisme qui traite la société comme un logiciel à redémarrer via le néocaméralisme (États-corporations dirigés par des « CEO-monarques »)[47]. Le bloggeur conservateur américain Charles Haywood (en) reproche à Yarvin et à la philosophie NRx de ne pas être aligné avec les positions des chrétiens traditionnalistes sur le mariage homosexuel ou l'avortement, Yarvin n'étant opposé à aucun des deux[47].

Critique de l'alt-right

Le mouvement alt-right américain, incarné notamment par le commentateur nationaliste Nick Fuentes, reproche aux néoréactionnaires, et à Curtis Yarvin en particulier, de ne pas adhérer aux valeurs « trad », c'est-à-dire aux valeurs traditionnelles chrétiennes, et de viser une modernité alternative plutôt qu'un véritable retour à un ordre social traditionnel. Fuentes et ses militants Groypers font grief à la pensée NRx de délaisser le modèle patriarcal et la morale sexuelle chrétienne au profit d'une société qu'ils jugent matérialiste et moralement dévoyée[48]. Nick Fuentes et les Groypers, fondamentalement antisémites, estiment que les positions de Curtis Yarvin s'expliquent essentiellement parce qu'il est juif[48].

Références

Voir aussi

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