Main de gloire
From Wikipedia, the free encyclopedia

Une main de gloire un objet prétendument magique, réalisé à partir d'une main humaine momifiée transformée en chandelle macabre selon un protocole magique décrit dans le grimoire de magie dit Le Petit Albert. La main de gloire devait assurer à son propriétaire de pouvoir pénétrer dans les maisons pour les voler en toute impunité. Cet objet magique sera parfois évoqué par les peintres flamands du XVIIe siècle dans des scènes de sorcellerie et par des écrivains, notamment au cours de l'époque romantique.
Les chercheurs s'accordent pour faire dériver l’expression main de gloire du nom de la mandragore[1],[2], via le terme mandegloire, attesté à la fin du XIIe siècle dans Floire et Blancheflor[3],[note 1] et en 1436 dans le Glossaire de Salins[3]. Un certain frère Richard, franciscain qui prêchait à Paris en 1421, fit élever des bûchers des vanités où il brûla, dit-on, plusieurs mains de gloire[4] ; il s'agissait sans doute de mandragores[5].
Par corruption, le terme se serait ensuite séparé en main de gloire[6],[7]. Mandragore et main de gloire sont décrits comme exacts synonymes dans un recueil illustré de botanique de 1566[8] ou encore dans un dictionnaire quadrilingue de 1700[9]. Man de gorre en est l'équivalent du terme en langue d'oc[10]. Le terme sera ensuite traduit littéralement en anglais par Hand of Glory[11].
Au fil du temps, les deux termes, d'abord synonymes, vont diverger. La mandragore va rester la plante et sa racine aux vertus magiques supposées, tandis que la main de gloire va elle-même se diviser en deux objets différents.
Un terme, deux objets
La main de gloire va en effet correspondre à deux objets bien différents : une boite magique contenant une racine à faire fructifier l'argent, et la main d'un cadavre qui sert aux voleurs. Certains dictionnaires (dont le Dictionnaire Larousse de 1933) admettent les deux définitions pour main de gloire : la main de pendu desséché pour rendre immobile et une « racine de mandragore » pour multiplier l'argent et découvrir des trésors[12].
Boite à fructifier l'argent
Dans son Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts paru en 1690, Antoine Furetière définit l'objet comme : « Main de gloire : est une mandragore, ou quelquechose qui en a la figure, enfermée dans une boëte, que donnent des sorciers ou charlatans à quelques avares crédulés, auxquels ils font accroire qu'en faisant quelques cérémonies, l'argent qu'on mettra auprès doublera tous les jours. »[13] On retrouve d'ailleurs l'association entre Mandragore et la main de gloire. Cette définition est reprise presque à l'identique dans le Dictionnaire des arts et des sciences en 1694[14].
Dans un recueil de proverbes de 1577, on trouve : « L'argent ne fructifie pas mais il sert de main de gloire »[15]. Ce proverbe cité semble évoquer plutôt un objet attirant l'argent.
Une recette de fabrication décrit comment la fabriquer à partir de poils de juments en chaleur à mettre en pot d'où naitra une sorte d'être serpentiforme qu'il faudra garder dans une boite et qui pourra faire doubler l'argent qui y sera déposé[16].
La main des voleurs
Mais le sens le plus souvent relié à l'expression est celui d'une main de cadavre préparée selon un rite magique afin de garantir la sécurité aux voleurs.
Origine
La tradition d'une main de cadavre utile aux voleurs semble ancienne, sans doute indépendante de la racine de mandragore et du terme de main de gloire. À ce sujet, des auteurs ont remarqué une curieuse analogie avec un conte très ancien d'origine égyptienne, raconté par Hérodote, où un voleur utilise une main de mort pour échapper à ses poursuivants[17]. Dans ce conte, la main n'est pas un objet magique mais sert d'astuce à un voleur malin[18].
Bernardino de Sahagún raconte au XVIe siècle une étonnante convergence de tradition chez les amérindiens du Mexique[19] : les voleurs, guidés par un sorciers, devaient obtenir par vol l'avant-bras (« du coude à la main ») d'une femme morte pendant sa première couche. Arrivant devant le seuil de la maison, ils frappaient du sol avec ce bras de cadavre et pouvait commettre leur forfait tranquillement : « On disait que, par ce fait, tous ceux de la maison s'endormaient ou restaient inertes, de manière que personne ne pouvait ni parler ni se mouvoir ; ils étaient comme morts, bien qu'ils entendissent et vissent tout ce qui se faisait devant eux. Quelques-uns dormaient réellement et ronflaient. Entre-temps, les voleurs allumaient des chandelles, [...] » Ce motus operandi, remarqué par James George Frazer[20], est étonnant de similarité avec la tradition européenne de la main de gloire, y compris l'allusion aux chandelles. S'agit-il réellement d'une tradition amérindienne ou d'une retranscription de la légende européenne ? Bernardino de Sahagún ajoute que l'immobilité des membres de la maisonnée permettait aux malfrats non seulement de piller les richesses mais aussi d'abuser des femmes, type de méfait qui n'est jamais signalé dans les histoires européennes[19].
L'archéologue Waldemar Deonna fait le lien entre la superstition d'une main qu'on transforme en candélabre, et la représentation très commune dans de nombreuses traditions et religions de rayons lumineux sortant des mains de saints ou de divinités[21].
Augustin Cabanès rapporte que la main de gloire joue un grand rôle dans les procès criminels des XIVe, XVe et XVIe siècles : « Les anciennes coutume de la ville de Bordeaux nous apprennent que, dans le XIVe siècle, on y punit de mort les voleurs qui pillaient les maisons, où ils s'introduisaient au moyen d'une lumière magique, qu'il plaçaient dans la main desséchée d'un enfant mort avant d'être baptisé, ou dans celle d'un pendu, et que la clarté de cette lumière terrifiait tellement ceux qui la regardaient qu'ils livraient eux-mêmes tout ce qu'il possédaient »[22]. Des inventaires mobiliers recensant les possessions des bourgeois de Dijon au XVe siècle font état d'un bourgeois possédant deux mains de gloire[23].
La première représentation graphique d'une main de gloire semble apparaître dans une scène de sorcellerie d'une une gravure de 1565 par Jérôme Cock à partir d'un dessin original de Pieter Brueghel l'Ancien[24],[25].
Description


C'est dans le grimoire de magie dit Le Petit Albert, publié la première fois en 1668, que l'on trouve la description la plus souvent utilisée de la main de gloire, y compris dans les publications en anglais[26],[11]. Sa description et sa recette apparaissent presque à l'identique en 1710 chez Laurent Bordelon[27] et dans toutes les éditions successives du Petit Albert[28],[29],[30],[31].
L'auteur du Petit Albert commence par avouer qu'il n'a jamais testé lui-même les pouvoirs de l'objet, mais il affirme avoir assisté à trois interrogatoires de brigands sous la torture qui avouèrent avoir utilisé une main de gloire[26].
La main (droite ou gauche) doit être celle d'un pendu, « exposé sur les grands chemins »[26]. Elle doit être enveloppée dans un suaire puis pressée pour en extraire le sang. Elle doit ensuite être enterrée dans un vase en terre pendant plusieurs jours puis momifiée au soleil d'été ou même dans un four. Quand la main est bien sèche, on l'utilise enfin comme un chandelier à l'aide de graisse humaine, elle aussi obtenue à l'aide d'un supplicié pendu[26],[27].
Sa fonction est de garantir aux voleurs de réaliser leurs forfaits en sécurité, en effet[26],[27] : « Dans tous les lieux où l’on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s’ils étaient morts. »[32]
Il existe toutefois une façon pour les propriétaires de s'en prémunir : « Les voleurs ne peuvent se servir de la main de gloire, quand on a eu la précaution de frotter le seuil de la porte avec un onguent composé de fiel de chat noir, de graisse de poule blanche et de sang de chouette, lequel onguent doit être fait dans la canicule. »[32]
Jacques Collin de Plancy dans son Dictionnaire infernal reprend presque exactement la recette de fabrication du Petit Albert[32] :
« Ce que les sorciers appellent main de gloire est la main d’un pendu, qu’on prépare de la sorte : on l’enveloppe dans un morceau de drap mortuaire, en la pressant bien, pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y être resté; puis on la met dans un vase de terre, avec du sel, du salpêtre , du zimat et du poivre long , le tout bien pulvérisé. On la laisse dans ce pot l’espace de quinze jours ; après quoi on l’expose au grand soleil de la canicule, jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement desséchée; si le soleil ne suffit pas, on la met dans un four chauffé de fougère et de verveine. On compose ensuite une espèce de chandelle avec de la graisse de pendu, de la cire vierge et du sésame de Laponie ; et on se sert de la main de gloire, comme d’un chandelier, pour tenir celle merveilleuse chandelle allumée. »
Variantes, sans main de pendu
Dans son Compendium Maleficarum publié en 1608, le prêtre Francesco Maria Guazzo décrit comment les sorcières utilisent une main de cadavre ointe d'huile démoniaque qui endort les gens pendant que les doigts de la main brulent[33].
En Suisse, une tradition rapportée au XIXe siècle dans le canton de Berne se rattache à la main de gloire, mais dans une version encore plus sinistre : la main doit être celle du cadavre d'un enfant mort sans avoir été baptisé[34]. Toujours dans le monde germanique, Jacob Grimm rapporte la même tradition sous la forme du pouce seulement du nouveau-né non baptisé[35]. Un autre auteur allemand, Ernst Moritz Arndt, en rajoute dans l'horreur puisqu'il raconte que le doigt doit être prélevé sur le fœtus prélevé après la mort d'une mère coupable et exécutée ou noyée[36].
Dans une revue folklorique de Poméranie de 1893 est rapporté un conte présentant une certaine analogie : un commerçant d'une ville de Poméranie ultérieure avait un doigt de péché (le doigt d'une personne exécutée) caché un récipient utilisé pour distribuer de l'alcool. Grâce à cela, les clients affluaient en grand nombre et son entreprise prospéra. En nettoyant le tonneau, un domestique remarqua le doigt blanc comme de la craie et décoloré et dénonça son maître aux autorités. Ce dernier fut sévèrement puni et le doigt lui fut confisqué. Si le vol est absent, on retrouve l'idée d'enrichissement à l'aide d'un doigt de supplicié[37].
Avec l'évolution des modes d'exécutions à la fin du XVIIIe siècle, les pendus disparaissent et l'objet magique plus difficile à se procurer car, comme le dit Collin de Plancy : « depuis qu’on ne pend plus chez nous, ce doit être chose rare. »[32]. Les sorciers font donc évoluer leurs recettes ; une variante moderne propose de prélever le pouce gauche d'un cadavre, coupé à la pleine lune, sur un corps enterré depuis neuf semaines. Cette amulette aurait circulé parmi les voleurs au début du XXe siècle[38].
Tentatives de synthèse
Si la racine mandragore, la boite magique et la main de pendu apparaissent bien différents, ils possèdent l'idée commune d'obtenir des richesses[16].
Élie Reclus tente une synthèse des deux objets en imaginant que la puissance magique attribuée à la mandragore au travers de sa main (par la corruption de nom nom en main de gloire) ait pu se transformer en un autre objet issu des puissances de la terre et de la mort. Mais sa démonstration reste spéculative, et l'auteur le reconnait avec humour[1] : « La lumière que nous projetons sur le problème est fumeuse, sommes-nous obligés d'avouer. On fait ce qu'on peut. »
L'utilisation d'une mandragore magique pour découvrir argent et trésor est bien connue, présente par exemple dans le conte Isabelle d'Égypte d'Achim von Arnim. La racine de la mandragore est également connue pour ses vertus sédatives et narcotiques puissantes[39] (au moins depuis Xénophon[40]), elle a pu être utilisée pour provoquer l'endormissement, et prendre ensuite la représentation d'une main par corruption de son vocable en mandeloire, puis main de gloire[10].
Il est possible également d'envisager deux traditions qui convergent puis se réunissent : la main magique momifiée servant aux voleur, et le terme de main de gloire provenant d'une déformation linguistique de la mandragore, autre objet de fantasmes magiques[12].
Un récit récurrent
La description d'une main humaine utilisé comme un chandelier magique par des voleurs pour endormir les propriétaires d'une auberge et leurs voyageurs est raconté dans une anecdote publiée en 1593 par Martín Antonio Delrío. Une jeune servante surprend les préparatifs des voleurs et permet de les démasquer[41]. Se voulant un ouvrage de recherche, il s'agit plus probablement de la retranscription d'une histoire déjà circulant que d'une invention littéraire. Cette version est la première publiée d'une histoire qui se rencontre dans diverses parties de l'Europe pendant des siècles, selon le schéma d'une légende urbaine. Cette histoire avec quelques variantes se retrouve en effet dans plusieurs contes du nord de l'Angleterre[42],[43],[44], en Flandres[45], ou encore en Allemagne[46].
La même histoire est réutilisée par Marcel Schwob dans un court récit intitulé La Main de gloire, paru dans L'Écho de Paris en 1893[47].
Témoignages et réalité
Il a été rapporté que le trafic de mains de gloire pouvait aussi arrondir les émoluments des bourreaux de l'Ancien Régime, ce qui accréditerait son utilisation[48].
En 1826, un journal de Glasgow rapporte le procès en diffamation que gagne une laitière accusée de sorcellerie par son voisin. Ce dernier affirmait avoir vu tomber de sa poche une main de cadavre enveloppée dans un linceul, pour améliorer la qualité de son lait[49].
Henry Ellis rapporte un article de journal datant de 1831 où il est décrit comment trois voleurs irlandais ont tenté de commettre un larcin dans le comté de Meath à l'aide d'une main de gloire. La tentative échoue et la main inefficace est abandonnée par les voleurs[50].
Un professeur d'anatomie de Washington écrit en 1888 qu'une main lui a été volée à des fins de sorcellerie, pour « la chance, et espérer trouver de l'argent et un trésor. »[51].
La main de gloire de Whitby

La main momifiée de Whitby est parfois décrite comme la seule main de gloire connue. Elle se trouve au Whitby Museum. Donnée au musée en 1935, elle a été découverte dans le Hawthorn Cottage à Danby par le tailleur de pierre et historien local, Joseph Ford[11]. Il s'agit bien d'une main humaine momifiée, mais rien ne permet d'affirmer qu'elle a été fabriquée et utilisée comme une main de gloire[11].
