Manao Tupapau

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Artiste
Date
Lieu de création
Manao Tupapau (L'esprit des morts veille)
Artiste
Date
Lieu de création
Type
Technique
huile sur toile
Dimensions (H × L)
45 × 38 cm
Mouvements
Propriétaire
No d’inventaire
1965:1Voir et modifier les données sur Wikidata
Localisation
Inscriptions
Manaò tupapaú
P. Gauguin 92Voir et modifier les données sur Wikidata

Manao Tupapau est un des tableaux que Paul Gauguin a peint lors de son premier voyage à Tahiti en 1892.

Il y représente au premier plan sa compagne polynésienne Téha'amana (appelée aussi Tehura) nue et allongée. Elle est couchée à plat ventre, sur des draps blanc cassé recouvrant eux-mêmes un paréo bleu aux motifs floraux jaunes. Au second plan, nous apercevons un étrange personnage habillé de noir : le tūpāpa’u (revenant, fantôme)[1]. Il est de profil et semble entrer dans cette chambre. Le fond du tableau est composé de diverses taches aux coloris violacés : il semble se tramer quelque chose de mystérieux.

Contexte

Le sujet de cette peinture est une jeune Tahitienne de 13 ans[2], une des femmes de Gauguin, qui d'après lui était étendue sur le lit, apeurée, un soir où il rentrait tard à la maison : « Immobile, nue, couchée à plat ventre sur le lit, les yeux démesurément agrandis par la peur, Téhura me regardait et semblait ne pas me reconnaître. Moi-même, je restai quelques instants dans une étrange incertitude. Une contagion émanait de la terreur de Téhura. J’avais l’illusion qu’une lueur phosphorescente coulât de ses yeux au regard fixe. Jamais je ne l’avais vue si belle, jamais surtout d’une beauté si émouvante. Et puis, dans ces demi-ténèbres, à coup sûr peuplées, pour elle, d’apparitions dangereuses, de suggestions équivoques, je craignais de faire un geste qui portât au paroxysme l’épouvante de l’enfant. Savais-je ce qu’à ce moment-là j’étais pour elle ? si elle ne me prenait pas, avec mon visage inquiet, pour quelqu’un des démons et des spectres, des Tupapaüs dont les légendes de sa race emplissent les nuits sans sommeil ? Savais-je, même, qui elle était, en vérité ? L’intensité de l’effroi qui la possédait, sous l’empire physique et moral de ses superstitions, faisait d’elle un être si étranger au moi, si différent de tout ce que j’avais pu voir encore ! »[3].

Gauguin souffrait d'une maladie vénérienne à un stade avancé lorsqu'il est arrivé à Tahiti, et il l'a transmise à Teha'amana, qui fut sa première partenaire sexuelle sur l'île[2].

Analyse

Autoportrait avec Manao Tupapau.

La jeune Tahitienne joue un rôle-double dans la scène. Nue, c'est le côté érotique qui ressort. Elle a 13 ans[4] quand Gauguin la prend pour épouse à la suite d'un arrangement, il a alors 43 ans. Il rappelle à Gauguin l'Ève qu'il tente de découvrir. Le peintre met en valeur le corps des tahitiennes qu'il voit comme très différent de celui des européennes. Par sa façon de peindre, il souhaite s'éloigner des canons de beauté du classicisme. Inspiré de La Vénus d'Urbino de Titien et de l'Olympia d'Édouard Manet, les attributs de la féminité (seins et pubis) ne sont pourtant pas montrés : là commence le mystère. Le mystère de la femme[5].

C'est donc également une atmosphère magique qui se propage dans cette chambre. Le peintre fait allusion à la croyance mā’ohi concernant les tūpāpa’u qui hantent l'obscurité. Pour les faire partir, les Tahitiens ont gardé la coutume de toujours s'endormir avec une lampe allumée[5].

Entre le premier plan bien distinct et le second plan flou et ancré dans l'imaginaire, Gauguin nous fait voir le point de rencontre entre ces deux mondes, qui ici, se confondent. Le titre du tableau Manao Tupapau, écrit en tahitien, peut être traduit d'ailleurs par « Elle pense au revenant » ou par « Le revenant pense à elle »[5] : une ambigüité qui démontre ce point de tension. On est dans un monde mais en même temps dans un autre. La femme renvoie au symbole de fertilité, de naissance. Gauguin reprend le thème qu'a précédemment abordé Gustave Courbet : celui de L'Origine du monde. Le personnage mystérieux dans le fond du tableau représente lui, la mort qui vient reprendre cette Ève. Gauguin nous transcrit une métaphore du cycle de la vie. Il poursuivra cette idée dans "D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?" qu'il peindra en 1898 vers la fin de sa vie.

L'historienne de l'art Nancy Mowll Mathews affirme que ce tableau s'inscrit dans la lignée directe d'une série antérieure d'« Èves effrayées » peintes par Gauguin à partir de 1889[6]. Son tableau Ève bretonne de 1889, présenté lors de l'exposition Volpini de la même année, représentait Ève terrifiée par le serpent, réinterprétant ainsi le thème chrétien traditionnel de l'innocence avant la chute[6]. Dans sa lettre du à sa femme Mette (où il omet notoirement de mentionner que la jeune fille en question était sa maîtresse)[7], il écrit : « J'ai peint le nu d'une jeune fille. Dans cette position, elle est sur le point d'être indécente. Mais c’est ce que je veux : les lignes et le mouvement m’intéressent. Et donc, en représentant la tête, je lui donne un air un peu effrayé. » Il lui fallait ensuite trouver un prétexte pour justifier les émotions de la jeune fille[6]. Au départ (dans sa lettre à Mette), Gauguin fit de la vieille femme l’objet de sa frayeur, mais plus tard, dans son récit publié dans Noa Noa, il se fit lui-même l’objet de sa peur. Mathews estime qu’il est trop simpliste d’attribuer la terreur de Tehura à sa croyance dans les esprits et à une peur irrationnelle de l’obscurité : à la suite de Sweetman[8], elle affirme que les prédilections sexuelles de Gauguin ne doivent pas être ignorées lorsqu’on tente de comprendre l’œuvre[6],[9].

Galerie

Références

Liens externes

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