Marxisme ouvert

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Le marxisme ouvert, ou « open marxism », est un courant marxiste qui a émergé comme une école de pensée distincte après la Seconde Guerre mondiale. Il s'est développé en Europe occidentale et orientale avant d'être consolidé par un groupe de théoriciens au Royaume-Uni à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Il se caractérise par l'importance accordée à l' « ouverture » des catégories dialectiques, la centralité de la lutte des classes en tant que processus dynamique et indéterminé, l'unité de la théorie et de la pratique, et une forte opposition au déterminisme économiciste, au positivisme et au scientisme parfois visible au sein de la théorie marxiste orthodoxe classique.

John Holloway, l'un des principaux théoriciens du mouvement du marxisme ouvert.

Ce courant de pensée représente une critique et une alternative aux formes dominantes du marxisme, notamment le structuralisme marxiste et les idéologies d'État que sont le léninisme (et le marxisme-léninisme) et la social-démocratie. Le terme a été employé pour la première fois dans les années 1950 par des intellectuels comme Kostas Axelos en France, puis par des théoriciens dissidents d'Europe de l'Est, tels que l'Ecole de la Praxis en Yougoslavie, avant d'être adopté par un groupe en Grande-Bretagne comprenant Werner Bonefeld, Richard Gunn, Kosmas Psychopedis et John Holloway. Sur le plan intellectuel, le marxisme ouvert s'appuie sur une tradition marxiste « souterraine » qui inclut Rosa Luxemburg, le jeune Georg Lukács, Theodor W. Adorno et Johannes Agnoli, ainsi que la tradition autonomiste italienne de Mario Tronti et Antonio Negri. Ce projet a eu un impact considérable, en particulier en Europe et en Amérique latine, suscitant de nombreux débats et critiques.

Les principes fondamentaux du marxisme ouvert incluent une critique des théories « fermées » qui considèrent les structures sociales comme fixes ou régies par des lois déterministes, le matérialisme historique étant une cible privilégiée. Il propose une analyse où les formes sociales – telles que l’État, la monnaie ou le capital – sont appréhendées non comme des structures statiques, mais comme des « modes d’existence » de la relation antagoniste entre capital et travail. Le fétichisme, processus par lequel les relations sociales sous le capitalisme apparaissent comme des relations entre choses, est au cœur de sa critique (le concept marxien de « fétichisme de la marchandise »). Le marxisme ouvert soutient que de nombreuses formes « fermées » du marxisme reproduisent ce fétichisme dans leurs propres théories en traitant les catégories sociales comme objectives et indépendantes de la lutte des classes qui les constitue.

Le développement théorique du marxisme ouvert s'est inscrit dans un contexte de « crise du marxisme » qui s'est intensifiée tout au long des années 1980. Les trois premiers volumes de l'ouvrage Open Marxism (marxisme ouvert) ont été publiés entre 1992 et 1995 (le quatrième sortie en 2020), période que Werner Bonefeld décrit comme celle où « l' empire soviétique s'était effondré et où le capitalisme était célébré en grande pompe, non seulement comme victorieux, mais aussi comme l'apogée d'une civilisation désormais considérée comme la fin de l'histoire »[1]. Cette époque a été marquée par la montée en puissance politique de la Nouvelle Droite en Occident et par le rapprochement perçu des partis socialistes avec le monétarisme. Dans les milieux intellectuels, le marxisme a dû faire face aux défis du post-marxisme, qui prétendait annoncer une « ère nouvelle » rendant obsolètes les catégories marxistes classiques.

Selon les éditeurs des volumes fondateurs de l'ouvrage d’Open Marxism, ces critiques, tant externes qu’internes, visaient une variante spécifique de la théorie marxiste, à laquelle s’appliquaient diverses formes de « fermeture »[2]. Le marxisme que Louis Althusser avait proclamé en crise en 1978 était précisément le structuralisme marxiste, une « variété sophistiquée de déterminisme » qui avait auparavant exercé une grande influence. Paradoxalement, des dérivés du structuralisme, comme l’approche de la régulation , ont connu un essor considérable dans les années 1980. Ces approches adoptaient souvent, selon le marxisme ouvert, une forme de déterminisme technologique et une vision téléologique du changement social, notamment dans leurs analyses de la transition du fordisme au post-fordisme.[2] D’autres courants de pensée, tel que le marxisme analytique, se sont également éloignés de l’analyse dialectique, et une forme de néo-kantisme a émergé.[3]

Le marxisme ouvert s'est formulé comme un « point de référence alternatif » à ces courants, que ses partisans qualifiaient de « marxisme fermé » au sens « scientiste et positiviste ».[4] Il soutenait qu'en acceptant les termes de la réalité existante et en adoptant les méthodes de la sociologie positiviste, ces autres écoles marxistes s'étaient enfermées dans une vision étriquée. Leur propre crise reflétait celle des structures qu'elles analysaient, les conduisant à poursuivre des chimères capitalistes plutôt qu'à proposer une critique révolutionnaire. Le marxisme ouvert cherchait ainsi à réaffirmer la « dimension dialectique du marxisme », qu'il considérait comme la principale victime de ces mutations méthodologiques.[3]

En Allemagne de l'Ouest, le politologue Johannes Agnoli a employé le terme « marxisme ouvert » dans les années 1980 pour distinguer sa lecture critique de Marx du marxisme orthodoxe et léniniste. Influencé par l'anarcho-syndicalisme et le communisme de gauche, l'œuvre d'Agnoli se concentrait sur une critique de l'État et de la démocratie parlementaire en tant que formes politiques capitalistes. Pour Agnoli, le marxisme ouvert impliquait que les concepts devaient rester ouverts à « l'hérésie du réel » et que la critique était avant tout « négative et destructive ».[5] C’est cette version influencée par Agnoli qui fut introduite en Grande-Bretagne par Werner Bonefeld, ancien élève d’Agnoli. En hommage à son maître, Bonefeld appliqua le terme « marxisme ouvert » aux travaux d’un groupe de théoriciens associés à la « Conférence des économistes socialistes » («Conference of Socialist Economists », « CSE »), parmi lesquels Simon Clarke, Richard Gunn et John Holloway.[6] Ce courant, consolidé dans la trilogie Open Marxism (1992-1995), donna au terme sa formulation la plus systématique et la plus répandue. Pour ce groupe, l’« ouverture » renvoyait précisément à l’« ouverture des catégories marxistes elles-mêmes » face à la nature dynamique et imprévisible de la lutte des classes.[7]

Influences intellectuelles

Les partisans du marxisme ouvert affirment que cette approche n'est pas « entièrement nouvelle », mais qu'elle s'appuie sur une « tradition souterraine » de la pensée marxiste qui a coexisté avec des variantes plus conventionnelles et académiques.[8] Cette tradition a été renouvelée dans les années 1970 par la réédition et la traduction de ces ouvrages antérieurs, ainsi que par une série de débats méthodologiques. En Grande-Bretagne, les débats au sein du CSE (Conference of Socialist Economists) ont « rouvert la discussion sur des catégories telles que la valeur, le processus de travail, l'État, le marché mondial, la forme sociale, etc., dans le contexte d'un keynésianisme en crise ».[8]  Les premiers volumes de Open marxism, parus dans les années 1990, ont identifié une lignée de figures clés dont les travaux éclairent leur perspective, notamment :

Pendant une brève période, cette tradition marginale s'est rapprochée du centre du débat marxiste, alimentée par la lutte des classes généralisée de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Avec l'essoufflement de ce conflit, la tradition a été « remarginalisée » par l'émergence de courants plus scientistes (tels que la logique capitaliste et le structuralisme). L'un des objectifs affichés du projet de « Open marxism » était donc de « rouvrir un espace… où les voix de la critique théorique et pratique puissent se renforcer ».[9]

Thèmes principaux

Articles connexes

Notes et références

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