Mascha Kaléko

poétesse de langue allemande From Wikipedia, the free encyclopedia

Mascha Kaléko (1907-1975) est une poétesse et prosatrice de langue allemande. Juive, elle a dû et pu quitter Berlin et l'Allemagne en 1938 pour s'exiler avec mari et enfant à New York. En , elle et son mari, Chemjo Vinaver, s'en vont résider à Jérusalem. Elle meurt en à Zurich lors de l'un de ses voyages en Europe. Mascha Kaléko était, où qu'elle aille, une étrangère: Juive polonaise en Allemagne, Juive allemande en Israël, Européenne invétérée en Amérique[1]. Sa poésie est d'une rare simplicité, évoquant "les choses les plus difficiles en une seule ligne"[2]. Pour Daniel Kehlmann, elle est la moins allemande des poètes allemands[3].

Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 67 ans)
ZurichVoir et modifier les données sur Wikidata
Sépulture
Cimetière israélite de Friesenberg supérieur (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Golda Malka Aufen
Faits en bref Naissance, Décès ...
Mascha Kaléko
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Biographie
Naissance
Décès
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ZurichVoir et modifier les données sur Wikidata
Sépulture
Cimetière israélite de Friesenberg supérieur (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Golda Malka Aufen
Nationalité
autrichienne (jusqu'en 1918) polonaise (à partir de 1918) américaine (à partir de 1944)
Formation
Schule Reimann (en) (-)
Université Frédéric-Guillaume de Berlin
Lessing-Hochschule zu Berlin (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Activité
écrivaine, poétesse
Conjoint
Saul Aaron Kaléko (1928 à 1938) Chemjo Vinaver (à partir de 1938)
Enfant
Steven Vinaver (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Site web
Prononciation
Œuvres principales
Das lyrische Stenogrammheft (1933)
Plaque commémorative.
Vue de la sépulture.
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Biographie

Installation artistique Mascha Kaléko de Rengha Rodewill, musée Georg Kolbe, Berlin.

Enfance (1907-1918)

Golda Malka (Mascha) Aufen naît le à Chrzarnów en Galicie occidentale. Elle est la fille aînée de Rozalia (Rosa) Chaja Reisel Aufen (1883-1975), citoyenne autrichienne et de Fischer Engel (1883-1956), commerçant, citoyen russe. Les parents sont mariés religieusement, pas civilement. Mascha porte donc le nom de sa mère. Chrzarnów se situe à 40 kilomètres à l’ouest de Cracovie, à 20 kilomètres au nord d’Auschwitz, la frontière prussienne n’est qu’à 40 kilomètres de distance. Le père est souvent en voyage d’affaires. Au sein du foyer, on parle allemand et yiddisch. Les jeunes filles au service de la famille viennent de Berlin et familiarisent la petite Mascha au dialecte berlinois[4]. Sa sœur, Lea, naît en 1909. Au contraire de sa sœur cadette, obéissante et sage, elle est plutôt difficile, vivant dans son propre monde, fugueuse à cinq ans et demi.

En août 1914, la guerre éclate et les troupes russes avancent en Pologne. Le père craint peut-être d’être enrôlé et de devoir combattre contre sa parentèle autrichienne. La famille émigre en Allemagne, tout d’abord à Francfort-sur-le-Main. Là-bas, le père est interné en tant que citoyen d’une nation ennemie. Mascha y fréquente l’école primaire de 1914 à 1916. En 1916, la mère et ses deux filles déménagent à Marbourg. Le père est libéré avec l’obligation de se présenter chaque jour aux autorités. Mascha est une élève douée et écrit ses premiers poèmes. La famille vit difficilement : dans un texte écrit dans les années 1930, elle évoque ces « parents qui ne pouvaient même pas nous acheter les livres d’enfant imprimés sur ce papier gris utilisé pendant la guerre »[5].

Berlin (1918-1938)

À la fin de la guerre de 1914-1918, la famille s’installe à Berlin. Le père, Fischer Engel, exerce divers métiers : dans la communauté juive, il supervise l’observance des prescriptions alimentaires (mashguia’h kashrout). Par ailleurs, il travaille comme négociant en bois, dans la marine fluviale et dans un laboratoire de photos. En naît la sœur Rachel. En , le couple se marie civilement et Mascha devient Mascha Engel. En naît le benjamin, Chayim (Haïm).

En ce début de la République de Weimar, la situation politique et sociale est tendue : nombreuses grèves, pic d’inflation, chômage de masse, remboursement des dommages de guerre. La famille habite dans le Scheunenviertel où affluent nombre de Juifs de l’Est (Pologne, Russie, Galicie), très peu considérés par les juifs occidentaux car pauvres, trop religieux et vivant entre eux. Mascha fréquente l’école des filles de la communauté juive, est très bonne élève, mais arrête ses études à 16 ans, son père estimant qu’une fille n’avait pas besoin d’en faire davantage[6].

En 1924, Mascha débute un apprentissage comme employée de bureau dans une institution juive d’aide sociale, un travail qui lui permet de gagner sa vie. Durant ses loisirs, elle lit beaucoup, écrit des poèmes, fréquente en auditrice libre des cours du soir en philosophie et en psychologie. En , elle se marie avec Saul Aaron Kaléko (1897-1971), philologue, journaliste, enseignant d’hébreu. Ce dernier publiera en 1929 un manuel d’apprentissage de l’hébreu (Hebräisch für Jedermann) dont la 5e édition paraîtra encore en 1939 et qu’utilisera Eichmann pour s’initier à la langue[7].

Le couple Kaléko déménagera à plusieurs reprises pour finalement s’installer dans la Bleibtreustrasse, une rue qui croise le Kurfürstendamm. Après ses heures de bureau, Mascha fréquente le Romanisches Café, un lieu de rencontre de journalistes, écrivains et autres artistes. Au milieu des années 1920 naît un courant artistique appelé Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) ancré dans la politique et le social, décrivant la réalité avec humour, ironie, un regard critique. Sans en faire partie, elle écrit dans cette même veine et publie ses premiers poèmes en dialecte berlinois en 1929.

À partir de 1930, ses poèmes et proses paraissent régulièrement dans des journaux dont la Vossische Zeitung ou dans des revues dont le Simplicissimus. Ce sont des instantanés de la grande ville, des portraits d’employés la semaine au travail, le dimanche au vert comme dans le film Les hommes le dimanche. Les vers sont rimés, le rythme celui des chansons populaires, le ton entre ironie et mélancolie, dans une langue de tous les jours. Ses poèmes ont beaucoup de succès, sont repris dans les journaux d’autres villes en Allemagne, Autriche, Suisse, Tchécoslovaquie et sont mis en musique. La poétesse les lit dans les cabarets, à la radio. Elle aime à se rajeunir de 5 ans, émerveille par sa précocité, son sens de l’observation et sa profondeur. À cette époque, elle voyage aussi beaucoup au Danemark, en Autriche, en Espagne, en France, jusqu’au Maroc espagnol. Cette période de 1928-1932 a représenté pour Mascha Kaléko « les quelques années lumineuses avant la grande obscurité à venir » comme elle le raconte dans sa conférence de Kassel en 1956[8].

En , sur l’initiative de Franz Hessel, alors lecteur chez l’éditeur Rohwolt, elle signe un contrat portant sur la publication d’un recueil de ses poèmes. Das lyrische Stenogrammheft. Verse vom Alltag (Le bloc sténo lyrique. Poèmes du quotidien) paraît en . Le livre se vend bien et est réédité jusqu’en [9].

En 1933, avec l’arrivée au pouvoir de Hitler et des nazis, de nombreux écrivains, intellectuels, journalistes doivent fuir l’Allemagne souvent dans des circonstances rocambolesques. Par exemple, le , dans la cave d’un café berlinois, au programme séance de lecture avec Walter Mehring. À l’arrivée de ce dernier, Mascha le presse de s’enfuir, à l’étage au-dessus des sbires à la croix gammée sont venus l’arrêter. Le temps qu’il disparaisse, elle fait barrage aux policiers en jouant à l’artiste déconnectée, charmante, curieuse de connaître l’objet de leur visite[10]. Le a lieu l’autodafé de tous les auteurs mal vus par les autorités nazies. Le livre de Mascha Kaléko n’y figure pas. Même si, depuis début 1934, aucun journal ne publie ses poèmes, elle ne se sent probablement pas réellement en danger, gagne bien sa vie en tant qu’écrivaine, tout comme son mari, voyage, se forme dans une école de publicité et rédige des textes publicitaires sous pseudonyme. En paraît son deuxième livre, Kleines Lesebuch für Große. Gereimtes und Ungereimtes (Petites lectures pour grandes personnes. Rimes et proses), deuxième édition en [11]. Le ton y est moins critique, moins ironique, on y parle des amours qui se font ou se défont, de petits détails de la vie quotidienne, d’une jeunesse ne sachant pas trop comment réaliser ses rêves. C’est à cette occasion que Herrmann Hesse évoque dans une revue suédoise, l’influence de Heinrich Heine dans les poèmes de Mascha Kaléko[12].

En , toute activité d’écriture et de publication est interdite à la poétesse, ses livres ne peuvent plus être imprimés ni vendus en Allemagne. Elle publie des traductions de poèmes yiddish de Itzik Manger[13] et des contes pour enfants dans des journaux juifs[14]. En 1935, elle fait la connaissance du compositeur et musicologue Chemjo Vinaver.

Ce dernier, né à Varsovie en 1895, dirige, depuis 1933, un chœur de chanteurs d’opéra juifs licenciés au sein d’institutions communautaires juives en Allemagne. Mascha est enceinte de lui. L’enfant, Avitar Alexander, naît fin . Le père est officiellement son mari, Saul Kaléko. Finalement, les deux époux se séparent en , Mascha, Chemjo et l’enfant vivent dans l’appartement de la Bleibtreustrasse. C’est de cette époque que datent les premiers maux d’estomac dont la poétesse souffrira toute sa vie. Le , les deux amants se marient à la mairie.

Pendant ce temps-là, la situation des juifs en Allemagne ne fait qu’empirer : en 1938, ils doivent déclarer tous leurs avoirs, les enfants aryens et non-aryens ne peuvent plus jouer ensemble, les médecins juifs ne peuvent plus exercer. En ce même printemps, Mascha retrouve parents, sœur et frère en Palestine. Les perspectives professionnelles, en particulier pour Chemjo, semblent meilleures aux États-Unis. Le couple entreprend les démarches d’émigration. Ils doivent vendre leurs biens (meubles, bibliothèque, vaisselle, etc.) à prix bradés, ce qu’ils comptent envoyer là-bas n’arrivera jamais à destination ou en très mauvais état[15]. Le couple quitte Berlin en , échappant ainsi de peu à la Nuit de cristal de .

New York (1938-1959)

Le couple passe par Hambourg et Paris, embarque au Havre le et arrive à New York le . Au contraire de Thomas Mann, Lion Feuchtwanger ou Bertolt Brecht, déjà traduits, Mascha Kaléko est une auteure inconnue aux Etats-Unis. Elle apprend vite l’anglais, peut faire des traductions et écrit des textes publicitaires sur des soutiens-gorges et des parfums[16]. Son mari compose la musique d’une pièce anti-guerre, Jeremias de Stefan Zweig, et poursuit ses études de musicologie. Avec le soutien de Leonard Bernstein et de Marc Chagall, il reconstitue le chœur-Vinaver, spécialisé dans la musique juive religieuse et traditionnelle (yiddisch et palestinienne). Comme son mari ne parle pas vraiment anglais et n’est pas doué pour la vie de tous les jours, c’est Mascha qui fait l’interprète, gère les concerts et le ménage. Leur fils dont elle observe les progrès dans son journal change plusieurs fois de prénom à mesure qu’il s’intégrait dans son nouvel environnement : d’Avitar, il devient Evjatar, puis Stephen et finalement Steven. Elle reste Mrs. Vinaver. Les poèmes qu’elle écrit pendant cette période ont perdu le ton enlevé et humoristique de l’époque berlinoise et ont fait place à une mélancolie désabusée[17]. Le journal germanophone, Aufbau, paraissant à New York, publie quelques-uns de ses textes, ce qui fait dire à Mascha qu’elle n’était pas totalement déracinée « car si je n’étais plus un poète allemand, j’étais quelqu’un au sein de l’émigration qui écrivait pour les émigrés, ce qui n’était pas rien »[18].

Fin , la famille s’installe à Hollywood dans l’espoir que Chemjo puisse travailler dans la composition de musiques de film. Elle retourne habiter à New York dès . En 1942, après plusieurs déménagements, elle s’installe à Minetta Street dans Greenwich Village. Dans un article paru dans Aufbau en 1944, intitulé « Flâner dans Greenwich Village », Mascha Kaléko décrit longuement les particularités de ce quartier cosmopolite, quelque chose comme « le Montmartre de New York »[19]. En , les trois membres de la famille obtiennent la nationalité américaine[20].

En 1945, Mascha Kaléko publie son troisième recueil, Verse für Zeitgenossen (Poèmes pour gens de notre temps) chez un éditeur de Cambridge (Massachusetts). À son propos, Herrmann Kesten écrit : « Dans les vers de Kaléko, l’on trouve un heureux mélange, plaisant et véritablement poétique, d’humour et de mélancolie, d’actualité et de musicalité, d’ironie romantique et de clairvoyance politique »[21].

Durant les années 1947-1948, Mascha travaille comme agente de son mari chargée de la promotion de ses concerts (publicité, relations avec la presse, rédaction des programmes). Elle cherche également à faire connaître son livre dans le cercle des émigrés aux États-Unis, entretient des contacts ou noue des liens d’amitié avec Thomas Mann, Herrmann Kesten, Albert Einstein, Kurt Pinthus, Alfred Polgar, Johannes et Gertrud Urzidil, etc. Elle ne souhaite pas, pour l’instant, être republiée dans l’Allemagne d’après-guerre malgré les relances de l’éditeur Rohwolt, encore moins s’y déplacer.

Fin 1951, elle entreprend des démarches pour obtenir des dédommagements pour son exil forcée. Ses démêlés avec la bureaucratie ouest-allemande dureront plusieurs années et les résultats ne correspondront pas à ses attentes comme pour tant d’autres exilés[22].

En 1952, Mascha, avec son mari, voyage en Israël, revoit sa famille qui n’a aucune nouvelle de sa sœur Lea. Le couple revient aussi pour la première depuis 1938 en Europe, s’attarde à Londres et à Paris, évite l’Allemagne.

En , la poétesse reprend contact avec Rohwolt. Elle souhaite la réimpression de son premier livre, Das lyrische Stenogrammheft. Un contrat est conclu pour une édition en livre de poche, une parution prévue en 1956. En , elle s’embarque pour l’Allemagne de l’Ouest pour une tournée de promotion et de lectures dans différentes villes. Elle est chaleureusement accueillie à Hambourg par sa maison d’édition. Ses deux premiers livres reparaissent en , nombreux interviews dans les journaux. À Munich elle retrouve Herrmann Kesten et Erich Kästner à l’occasion du 100e anniversaire de la mort de Heine. À Francfort elle constate que la maison qu’elle habitait n’existe plus. Elle observe, est partagée entre la joie de revoir des villes européennes et le sentiment qu’un retour de flamme nazie est toujours possible[23].

Le , elle atterrit à Berlin en provenance de Hambourg. « Berlin et ses ruines, écrit-elle à Kurt Pinthus, ça me fait penser à une sorte de Pompéi. Un Pompéi sans pompe »[24]. Les journaux parlent d’elle, publient ses poèmes, son « nouveau » livre se vend bien. C’est alors qu’elle retrouve sa sœur Lea qui habitait Berlin. Le , elle prononce la conférence Die paar leuchtende Jahre, contant son parcours dans le Berlin des années 1930, devant un public de 200 personnes dont beaucoup de jeunes à la librairie de la gare de Kassel[25]. De retour à Berlin, nouvelles séances de lecture, de photos dans la presse, de dédicaces, d’autographes, etc. Elle est une auteure reconnue au ton singulier dans le Berlin des années 1950. Fin 1956, après un séjour à Ascona et en Italie, elle revient à New York. Son père meurt cette même année à Tel Aviv. Son mari, Chemjo, vient de publier une Anthologie de la musique juive (avec un frontispice de Marc Chagall) qui a reçu un bon accueil critique. Le fils, Steven, se forme à la mise en scène de théâtre.

En , Rohwolt publie Verse für Zeitgenossen, un recueil comportant 54 poèmes dont 33 nouveaux, une édition qui diffère donc de celle américaine de 1945[26]. En , Mascha Kaléko et son mari reviennent en Europe, séjournent à Paris et Berlin, résident à Berlin de à [27]. Mascha y lit ses poèmes des années 1930 et ceux de l’exil, passe à la télévision, participe à la vie culturelle de la ville. Au printemps 1959, l’Académie berlinoise des Arts, section littérature, compte lui décerner le prix annuel, le Fontane-Preis, doté de 4000 marks. Lorsqu’elle apprend que le président de la section est un ancien SS, elle refuse, en tant qu’écrivaine et juive, de recevoir ce prix qui sera décerné à Gregor von Rezzori[27]. À cette époque elle croise également Martin Heidegger. S’ensuit une brève correspondance où le philosophe écrit : « Votre recueil, le Stenogrammheft, montre que vous savez tout de ce que les mortels ont à savoir » avec une photo signée jointe. Il lui en demande une en retour. Ce qu’elle fait[[28].

De retour à New York, le fils volant de ses propres ailes, le couple prépare son déménagement pour Jérusalem. Chemjo pourra y poursuivre au mieux ses études de la musique religieuse juive[29].

Jérusalem (1959-1975)

Contrairement à ce qu’indique la plaque commémorative apposée sur l’immeuble de la Bleibtreustrasse à Berlin, selon laquelle il a vécu à Jérusalem à partir de 1966, le couple Kaléko-Vinaver arrive à Jérusalem le , habite d’abord à l’hôtel, puis dans un appartement à Gaza Street et enfin à King George Street au 7e étage d’un immeuble[30].

En , à l’époque où s’érige le mur de Berlin, il voyage trois mois en Europe. D’abord à Zurich où Mascha enregistre une émission à la radio. Ensuite en Angleterre où les Kaléko-Vinaver retrouvent leur fils, Steven, qui met en scène une revue littéraire au Festival d’Édimbourg. Puis Mascha effectue une tournée de lectures dans des villes allemandes et à Berlin-Ouest. L’accueil est enthousiaste, en particulier auprès de la jeune génération[31]. Fin paraît son recueil Der Papagei, die Mamagei und andere komische Tiere (Le perroquet, la mèroquet et autres animaux bizarres), ouvrage dédié à son fils et qui n’a d’autre prétention que d’amuser les enfants de tout âge.

Alors que son mari se trouve à l’aise à Jérusalem, Mascha qui ne maîtrise pas l’hébreu moderne y est relativement isolée et entretient une correspondance nourrie avec ses amis et connaissances aux États-Unis et en Europe. Elle est coupée de son public de lecteurs. Les éditions Rohwolt, n’en voyant plus l’intérêt, ne rééditent plus ses ouvrages[32]. D’où les nombreux voyages en Europe : au printemps et à l’été 1965, d’août à , de juin à , de mai à .

Le , grâce aux efforts de son agente littéraire, paraît Verse in Dur und Moll (Vers en mode majeur et en mode mineur), une sélection de poèmes tirés du Lyrisches Stenogrammheft et de Verse für Zeitgenossen. Le livre, peu promu par l’éditeur, ne recueille que peu d’échos[33].

En , le couple Kaléko-Vinaver, ne supportant pas l’été à Jérusalem, revient à Zurich. À New York, leur fils, Steven, travaille à la mise en scène de sa nouvelle pièce de théâtre. Les parents apprennent qu’il est très malade. Il succombe à une pancréatite aiguë le . Les parents sont effondrés[34].

En paraît le recueil de poèmes Das himmelgraue Poesie-Album der Mascha Kaléko (L'Album de poésie gris-ciel de Mascha Kaléko) chez un éditeur berlinois. Lors de la présentation du livre à Zurich, Mascha n’est pas en mesure de lire ses poèmes, c’est une actrice de théâtre, Gisela Zoch-Westphal (1930-2023), qui la remplace au pied levé.

Après un séjour aux États-Unis fin 1968, le couple voyage en Europe (Zurich, Berlin, France) et rentre à Jérusalem en .

En paraît un livre qu’elle dédie à ses meilleurs amis, les enfants, et à leurs parents Wie’s auf dem Mond zugeht (Ça se passe comme ça dans la lune) tiré à 10 000 exemplaires[35]. Les vers sont drôles et originaux et le livre est un succès de vente[36].

Dans le film de Claude Lanzmann, Pourquoi Israël, sorti en 1973, Mascha Kaléko apparaît brièvement à l’écran. Elle intervient pour dire qu’on ne peut pas parler de réparation (Wiedergutmachung) due aux juifs pour ce que leur a fait le régime nazi, mais de restitution[37].

En paraît Hat alles seine zwei Schattenseiten – Sinn- und Unsinngedichte (Toute chose a ses deux côtés sombres – Épigrammes congrues et incongrues), petit livre tiré à 1000 exemplaires et qui ne reçoit que peu de critiques positives dans la presse[38]. À l’automne 1973, son mari est hospitalisé à Tel Aviv. Il décède le d’une crise cardiaque.

En , Mascha fait une cure dans l’Engadine. En août, à Zurich, elle subit une opération pour une péritonite. À la mi-septembre, elle revoit Berlin, fait une lecture à la Maison de l’Amérique au côté d’Ingeborg Drewitz, Horst Krüger et d’autres. De retour à Zurich, son état s’aggrave en novembre, elle souffre d’un cancer de l’estomac. À l’hôpital elle lit une biographie de Joseph Roth[39]. Gisela Zoch-Westphal est chargée de gérer ses archives littéraires. L’université de Jérusalem devra se charger de la publication du deuxième tome de l’Anthologie de la musique hassidique de Chemjo Vinaver. Mascha Kaléko décède le . Elle est enterrée au cimetière israélite de l’Oberer Friesenberg à Zurich.

Regards sur l'œuvre de Mascha Kaléko

« Ma poésie ne s’ébat que rarement dans ce qu’on appelle les hautes sphères poétiques, elle fréquente plutôt disons les bas quartiers de la langue familière, de tous les jours, les chansons traditionnelles pleines de sentiment, elle est plus proche des chansonniers satiriques que de l’idéal pompeux de la forme classique dont rêvent tant d’épigones de Rilke et d’amateurs de George », écrivait la poétesse au lecteur de chez Rohwolt chargé de lire son manuscrit lors de la préparation de l’édition des Verse für Zeitgenossen de 1958[40].

Thème qu’elle reprend dans les deux premiers quatrains de son poème Kein Neutöner (Pas d’avant-garde), publié en 1968 :

« Je chante comme l’oiseau chante

Ou plutôt chanterait

S’il vivait comme moi dans le tohu-bohu,

Dans la foule un étranger.

Ne suis d’aucun mouvement,

D’aucune nouvelle tendance,

Ne suis qu’un piaf des villes

Dans la forêt de la poésie allemande. »[41]

Fine connaisseuse de la poésie allemande (Goethe, Schiller, Heine, Eichendorff, Brecht, Wedekind, etc.), française (Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Tristan Corbière, Jules Laforgue, Apollinaire), anglaise (T.S. Eliot)[42], Mascha Kaléko a trouvé sa voie dans le Berlin des années 1930 en racontant sur un ton distancié des scènes de la vie des petites gens : la routine du travail, les soucis d’argent, les meublés où on ne peut recevoir personne, la solitude urbaine, l’après-guerre de 1914-1918, le chômage, etc. Ses vers troussés avec virtuosité, sentimentaux ou satiriques, détournent, déforment, ravivent des façons de parler, des tournures, des dictons populaires où chacun peut se reconnaître[43].

En exil, ses écrits portent la trace de la nostalgie de l’Europe, du sort des juifs pendant la guerre de 1939-1945. Dans ses textes en prose et les poèmes de cette époque, le mélange des langues (allemand, anglais, yiddisch, français, etc.) représente pour elle un allemand « perméable »[44]qui ne doive rien à la langue du Troisième Reich (la LTI de Victor Klemperer).

Ses recueils pour enfants de tout âge sont des fables animalières, des histoires de personnages lunaires, des épigrammes sur des plantes où la poétesse s’amuse à jongler avec les rimes les plus improbables.

Ses derniers poèmes évoquent, souvent en vers libres, un retour à soi, une manière de bilan, le portrait d’une « funambule sans filet » comme est titré l’un d’eux, une poétesse dont le paradoxe est d’être un moineau des villes dans une forêt[45].

En Allemagne, en Suisse, en Autriche, Mascha Kaléko est devenue une icône. Images et poèmes sont reproduits sur toutes sortes de supports : cartes postales, de vœux, calendriers, sur les transports publics à Stuttgart[46], livres audios. Des anthologies de ses textes, thématiques ou retraçant son parcours, sont publiées ou rééditées régulièrement. Des biographies romancées content ses années berlinoises[47],[48]ou son retour à Berlin en 1956[49].

Le à l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance a été inaugurée au Georg Kolbe Museum de Berlin une installation de Rengha Rodewill composée de deux parties, d’une part une vieille valise où est déposé un exemplaire du Lyrisches Stenogrammheft carbonisé et d’autre part d’une statue où sont collés sur toute la surface du corps des textes de Mascha Kaléko, à ses pieds dans un nuage, différents objets marquants de sa vie.

En a eu lieu la première de la pièce Mascha K. [Tourist Status] de Anja Hilling à Francfort-sur-le-Main. Les trois stations de la vie de la poétesse (Berlin – New York – Jérusalem) sont jouées par trois actrices différentes.

Ses poèmes n’ont cessé d’être mis en musique[50]  dans des styles très différents : parmi les interprètes d’aujourd’hui, Dota, Etta Scollo, Youkalí Band, le groupe de rock de Iéna Airtramp, etc. Erna Woll a composé un choral pour chœur mixte sur le poème Wohin ich immer reise. Le suisse Silvan Loher a composé un cycle de lieder sur des textes de la poétesse pour mezzosoprano et piano.

Des anthologies de ses poèmes ont paru en anglais[51], en italien[52], en espagnol[53]. Dans les années 1950, Ulrich Hessel, le frère de Stéphane Hessel, s’est proposé de traduire des poèmes de Mascha Kaléko en français[54], ils n’ont pas donné lieu à publication. Le , à Paris, a eu lieu une journée d’étude consacrée à La poésie de Mascha Kaléko à la Maison Heinrich Heine. La revue de l’université de Lille, Germanica, en a recueilli les contributions et propose 10 traductions de ses poèmes par Bernard Banoun[55]. Nombreuses et en diverses langues sont les traductions en ligne.

À Berlin, un parc, un chemin et une école élémentaire sont dédiés à la poétesse. Une préparation de thé (avec vanille et arôme de caramel, goût corsé) est vendue sous son nom. À Zurich, un chemin est également dénommé Mascha-Kaléko-Weg.

Une plaque a été apposée en 2007 au pied de l’immeuble de Minetta Street à New York où a habité la famille Kaléko-Vinaver.

Publications

  • Das lyrische Stenogrammheft, Verse vom Alltag, Berlin, Rowohlt, 1933
  • Kleines Lesebuch für Große, Gereimtes und Ungereimtes, Berlin, Rohwohlt, 1934
  • Verse für Zeitgenossen, Schoenhof Verlag, Cambridge/Massachusetts, 1945
  • Das lyrische Stenogrammheft + Kleines Lesebuch für Große, Hamburg, Rowohlt, 1956
  • Verse für Zeitgenossen, Hamburg, Rowohlt, 1958
  • Der Papagei, die Mamagei und andere komische Tiere. Ein Versbuch für verspielte Kinder sämtlicher Jahrgänge, Hannover, Fackelträger-Verlag, 1961
  • Verse in Dur und Moll, Olten/Freiburg, Walter Verlag, 1967
  • Das himmelgraue Poesie-Album der Mascha Kaléko, Berlin, Blanvalet Verlag, 1968
  • Wie's auf auf dem Mond zugeht - Verse für Kinder und ihre Eltern, Berlin, Blanvalet Verlag, 1971
  • Hat alles seine zwei Schattenseiten, Sinn- und Unsinngedichte, Düsseldorf, Eremiten-Presse, 1973
  • Feine Pflänzchen, Rosen, Tulpen & nahrhaftere Gewächse, Düsseldorf, Eremiten-Presse, 1976
  • Der Gott der kleinen Webefehler, Spaziergänge durch New Yorks Lower Eastside  und Greenwich Village, Düsseldorf, Eremiten-Presse, 1977
  • In meinen Träumen läutet es Sturm, Gedichte und Epigrammen aus dem Nachlass, München, dtv, 1977
  • Horoskop gefällig? Verse in Dur und Moll, Ost-Berlin, Eulenspiegel-Verlag, 1977
  • Heute ist morgen schon gestern, Gedichte aus dem Nachlass, Berlin, arani Verlag, 1980
  • Tag und Nacht Notizen, Düsseldorf, Eremiten-Presse, 1981
  • Der Stern, auf dem wir leben, Verse für Zeitgenossen, Reinbek, Rowohlt, 1984
  • Ich bin von anno dazumal: Chansons, Lieder, Gedichte, Berlin, arani Verlag, 1984
  • Die paar leuchtenden Jahre, édité, présenté et avec la biographie Aus den sechs Leben der Mascha Kaléko par Gisela Zoch-Westphal ; avec un essai de Horst Krüger Meine Tage mit Mascha Kaléko, München, dtv, 2003
  • Sämtliche Werke und Briefe in vier Bänden, édition et commentaires de Jutta Rosenkranz, transcription des lettres par Eva-Maria Prokop, traduction des lettres de Britta Müller et Efrat Gal, München, dtv, 2012

Anthologies

  • Mein Lied geht weiter, Hundert Gedicht (sélection Gisela Zoch-Westphal), München, dtv, 2007
  • Liebesgedichte (sélection Elke Heidenreich), Frankfurt, Insel Taschenbuch, 2007
  • Sei klug und halte dich an Wunder, Gedanken über das Leben (sélection Gisela Zoch-Westphal et Eva-Maria Prokop), München, dtv, 2013
  • „Liebst du mich eigentlich”, Briefe an ihren Mann (sélection Gisela Zoch-Westphal et Eva-Maria Prokop), München, dtv, 2015
  • Liebesgedichte (sélection Gisela Zoch-Westphal et Eva-Maria-Prokop), München, dtv, 2015
  • Träume, die auf Reisen führen, Gedichte für Kinder (sélection Hildegard Müller et Eva-Maria Prokop), München, dtv, 2016
  • Wir haben keine andere Zeit als diese, Gedichte über das Leben (sélection Eva-Maria Prokop), München, dtv, 2021
  • Ich tat die Augen auf und sah das Helle, Gedichte und Prosa (sélection Daniel Kehlmann), München, dtv, 2024

Notes et références

Voir aussi

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