Mehmet Kemal Pilavoglu
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Mehmet Kemal Pilavoğlu est un homme de lettres et érudit turc, actif principalement dans les années 1940-1970, connu pour avoir dirigé un groupe appelé “Ticaniler” (Ticani tarikatı) et pour les procès qui lui ont été intentés[1]. Cette entité n'est rien d'autre qu'un groupe de disciples Tijani, considéré à tort par le régime turc comme une Tariqa naissante.
Il est né en 1906 à Hamamönü (tr), un quartier d'Ankara. Hafiz Ahmet Efendi, père de Pilavoğlu, et Sare Hanım, sa mère, sont tous deux nés à Ankara. Son oncle paternel, Abidin Efendi, était mufti de la ville. Son grand-père était Hadji Hafiz Seyid Mehmet Effendi[1].
Quant à leurs ancêtres, Yıldız propose deux explications pour le nom de famille Pilavoğlu, reprises à l'identique par Gençdoğan et Uulu[1].
Gençdoğan rapporte que «Le père de Pilavoğlu, Hafiz Ahmet, a expliqué la raison pour laquelle ils étaient appelés ‘Pilavoğlu’ » [1]:
« Au XVIe siècle, sept descendants du Prophète vinrent de Médine la Lumineuse (Medina Munawwarah) à Ankara. Historiquement, Ankara s'appelait Engürü. Une terrible famine sévissait dans la ville [Engürü]. Les descendants du Prophète restèrent trois mois ; ils ne purent supporter la famine. Quatre d'entre eux retournèrent à Médine, deux allèrent à Bolu, pour finalement s'installer à Taşköprü, et l'un resta à Ankara[1].
[Toujours] pendant la famine, celui qui resta à Ankara installa un étal au marché du jeudi dans le quartier de Hamamönü, où il cuisinait et distribuait du pilav (riz) au peuple affamé. Les gens venus au marché commencèrent à l'appeler "Pilavoğullan" (les fils du pilav). Ils gagnèrent l'affection du peuple et le nom ‘Pilavoğlu’ (fils du pilav) subsista depuis lors. »[1]
La plupart des études sur les famines dans l'Empire ottoman se concentrent davantage sur le XIXe siècle. Cependant, des éléments suggèrent qu'il y eut des famines de grande ampleur entre 1580 et 1630. Dans de nombreux cas, ces famines provoquèrent également des migrations à grande échelle[1].
Affiliation
Les données disponibles sont fragmentaires. Selon certaines sources, Pilavoğlu aurait interrompu ses études à la faculté de droit (en) et adhéré à la tariqa Tijaniyya au cours de ses études, après avoir suivi l’enseignement d’un maître venu à Istanbul par Beyrouth depuis Médine[2].
D'après différentes sources[1], il aurait reçu la Tariqa de Abdülkadir Medeni qui l'aurait reçu du mufti Malikite de Medine, Alfā Hāshim Muḥammad al-Hāshimī (également désigné sous les noms Mukaddimi Elhacı Muhammedil Hâşimî ou Alfā Hāshim Muḥammad al-Hāshimī b. Aḥmad b. Saʿīd Tāl). Il était le neveu d'al-Hajj Umar Tal.
Ce dernier, avait lancé un jihad pour établir un État Tijani dans la région sénégambienne avant de disparaître dans la grotte de Bandiagra. Alfā Hāshim, reconnu comme une figure éminente et respectée de la Tariqa tijaniyya, détenait une icazet (autorisation initiatique) octroyée par son père – lui-même muqaddam (représentant) de Muḥammad al-Shinqīṭī (m. 1830), disciple direct du fondateur Shaykh Tijani – ainsi que par son cousin Aḥmad al-Kabīr.
Dans la silsila (chaîne spirituelle) tijani, Alfā Hāshim apparaît immédiatement avant Abdülkadir Medeni, lequel accorda l'icazet à Pilavoğlu selon les trois hagiographies de ce dernier[3],[1]
Pilavoglu aurait rencontré Sidi Idriss Al-Iraqi lors du Hajj, il relate cet évenement dans son Fet’hi Rabbânî qui est un abrégé en turc de l'oeuvre eponyme de At-Tisfawi qui est un traité sur la voie et les conditions de cette dernière.
Le Shaykh İdris al-Iraqi (décédé en 2009) de la tekke/zawiya Tijaniyya de Fès confirma à nouveau l'autorisation d'établir une tekke/zawiya Tijaniyya en Turquie. Selon le texte, le Shaykh İdris transmit également à Pilavoğlu et à ses disciples une connaissance plus complète des wird-s (litanies) Tijanis. Bien que le Fet’hi Rabbânî ne précise pas l'année de cette rencontre avec le Sheikh Idris, le récit de Yıldız contient une explication détaillée du départ de Pilavoğlu pour le hajj en , « avec 21 amis et ihvanlar (frères, ou coreligionnaires) », ainsi qu'avec son épouse et ses trois enfants[4],[1].
Le rêve
Pilavoglu relate un rêve qui semblerait être survenu en 1926.
"J'avais reçu un signe spirituel plus tôt à Istanbul ; j'espérais rencontrer [une telle] personne à Istanbul.
Une nuit à Ankara, je rencontrai le Vénéré Prophète. Après avoir accompli la prière du Prophète, nous fîmes face à cette lumière sainte rayonnante [et] je me rapprochai de cette illumination [et] ressentis la paix auprès du Prophète. Je ne pourrai expliquer ici les délices infinis et les signes religieux [mais je peux] parler de ce dont je me souviens.
Il sourit et me présenta de nombreuses bonnes nouvelles, me récitant tous les mystères de cette affaire. (De son excellence Mehmed Haşım, assistant du cheikh de la tekke, par qui je fus relié à la chaîne [de transmission] et aligné à la Silsila). Il nous prêcha un résumé des testaments des voies de la taqwa de tous les saints et prophètes. Depuis les échelons supérieurs des rangs des trois tarikatlar - la Qadiriyya, la Naqshbandiyya [et] la Tijaniyya - cette personne m'avait revêtu du manteau des Tijani."[1]
Activités et influence
Dans les années 1940 et 1950, Pilavoğlu et son groupe se sont fait connaître pour des actions fortes et provocatrices envers les symboles de la République laïque turque. Comme la destruction des bustes et statues de Mustafa Kemal Atatürk[1], avoir réalisé l'appel à la prière (adhan) en arabe, comme l'enseigna le prophète de l'Islam, que voulait réformer Attaturk en le faisant en turc[5].
Selon un article, en 1963-début 1964 il s’installa à Bozcaada avec sa famille et une vingtaine de disciples puis une cinquantaine, lesquels prenaient en charge des activités économiques (ex : élevage, commerce local) tout en étant affectés à des services religieux ou communautaires sous sa direction[1].
L'île était pauvre et dépendante du continent, sans commerce ni élevage, la communauté de Pilavoglu transforma le paysage économique de l'île en y créant différentes activités artisanales et commerciale ainsi qu'éducatives[6].
Exil à bozcaada - création d'un microcosme Tijani
Contexte
En 1958, Pilavoğlu et plusieurs autres müritler (disciples) Tijanis incarcérés furent envoyés à Bozcaada (Ténédos en grec) pour purger le reste de leur peine en exil. À l'époque, l'île était majoritairement peuplée de chrétiens grecs. Le groupe loua d'abord une maison près de la mosquée, dans le quartier musulman, puis s'installa au bout de trois jours dans une vaste villa de trois étages (20 pièces selon Çağıl) située dans le quartier grec, dotée d'un grand jardin, d'une bibliothèque et d'un bureau spacieux. Pilavoğlu y vécut de 1958 à 1974 avec son épouse Emine et leurs trois enfants.
Vision de l'éducation
Pilavoğlu accordait manifestement une grande importance à la fois à l'éducation et à la piété, deux notions qui, pour lui, se recoupaient souvent, sinon constamment.
Il possédait une vaste bibliothèque comptant des milliers de livres, était abonné à quelques magazines étrangers et lisait le journal quotidiennement. Selon Yıldız, il nourrissait même l'ambition de créer une station de radio islamique pour pouvoir toucher les musulmans du monde entier. Illustrant l'importance qu'il accordait à la piété et à l'éducation comme aboutissement essentiel, Yıldız raconte qu'un de ses confrères Tijani ayant déclaré à Pilavoğlu vouloir envoyer son fils dans une école İmam Hatip (qui forme les étudiants dans les sciences religieuse), ce dernier répondit :
« Les écoles İmam Hatip sont utiles dans notre pays. Avoir des médecins, des juges et des ingénieurs musulmans plus pieux serait plus bénéfique ; si possible, oriente ton fils vers la médecine pour qu'il devienne médecin. »
Economie locale
Très vite, Pilavoğlu et ses disciples influencèrent l'économie locale et gagnèrent la confiance des habitants grecs. Yıldız rapporte qu'ils lui accordaient une "confiance absolue" dans les affaires. Un Grec nommé Sokrat se convertit à l'islam après l'avoir fréquenté. En 1969, un prêtre local, sceptique face à l'alunissage d'Apollo, fut convaincu par les photos de la lune que Pilavoğlu lui montra – photos qui ornèrent ensuite les murs de sa maison.
Pilavoğlu modernisa l'île dans les années 1960 : il fit construire des routes, des fontaines, rénover des mosquées, créa une boulangerie moderne, acheta vignobles et jardins qu'il transforma en ferme maraichères, établit des fermes et des laiteries. Yıldız le décrit comme un "leader économique" dans une île alors centrée sur le vin.
Cependant, il s'opposa radicalement à la viticulture : lors d'une crise du transport des raisins après le coup d'État de 1960, il déclara aux producteurs qu'ils "brûleraient en enfer" (cehennemde cayır cayır yanacak) s'ils vendaient leurs raisins aux vinificateurs. Beaucoup arrachèrent alors leurs vignes, marquant un tournant dans l'économie locale.
Liaison politique
Un aspect souvent mentionné est l’affiliation en 1950 du groupe Ticaniler à la Cumhuriyet Halk Partisi (CHP) : Pilavoğlu et ses disciples auraient adhéré au parti à Ankara le et participé à la propagande de celui-ci dans les villages[5].
Cette alliance a fait l’objet de critiques internes au parti et de tensions autour de la laïcité et de la « question religieuse »[6].
Ouvrages
Procès et controverses
Pilavoğlu a fait l’objet d’un procès devant le Çanakkale Ağır Ceza Mahkemesi sous la référence 1975/181 pour des faits allégués notamment d’exploitation de disciples, de travail « à peine la faim apaisée » (boğaz tokluğuna çalışma) et d’abus sexuels sur mineurs. Pour beaucoup ce procès est diffamatoire et a pour but de discréditer Pilavoglu aux yeux du peuple Turc après les nombreuses atteintes à l'image de République Laïque Turque en la personne de Attaturk[6].
Le dossier aurait été déclaré prescrit et détruit en 1996[2].
