Mezouar (fonction)
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Le mezouar ou mezouâr, est un titre dérivé du terme berbère amzwar (racine zwur ou zgur, qui signifie « précéder », c'est-à-dire « être le premier, le chef »). Avec l'institutionnalisation étatique de la langue berbère sous les Almohades, le terme est d'abord utilisé dans les sociétés segmentaires pour désigner le chef de tribu. Il devient titre d’un cheikh chargé de superviser les hauts fonctionnaires (ṭalaba), le premier médecin du calife ou encore l’agent de l’État chargé du contrôle des chefs tribaux. Sous les Hafsides et les Mérinides, le terme adopte un sens plus large de « préposé » ou de « chef », notamment comme titre pour le responsable des chorfa[1].
Le mezouar devient également un agent de sécurité publique dans l'Ifriqiya Hafside, rôle qu'il conserve dans les régences turques de Tunis et d'Alger, et par cette occasion soit gérer les mœurs dont la prostitution plus tolérée par le rite hanéfite importée par l'Empire ottoman.
Un haut fonctionnaire des dynasties berbères médiévales
En Espagne musulmane, la fonction de mezouar semble s’être souvent confondue, à cette époque-là, avec celle du hâfiz ou muhtassib[2]. La fonction de mezouar n’apparaît pas dans l’Espagne musulmane, sauf dans les cours princières venues d’Afrique et chez les Nasrides de Grenade. Cette absence contraste avec la situation des dynasties zénètes — Mérinides, Abdelwadides et Hafsides — qui, après la chute des Almohades, développent cette charge dans leurs structures politiques.
Ibn Khaldoun évoque le mezouar lorsqu’il analyse l’organisation du pouvoir au Maghreb au XIVᵉ siècle, notamment les deux vizirats — militaire et administratif — ainsi que la charge de chambellan. Il souligne que les premières dynasties maghrébines, encore marquées par un fonctionnement tribal et jugées « structurellement limitées », ne disposaient ni du titre ni de la fonction. Les Almohades, par exemple, avaient des responsables administratifs mais non de chambellan, une fonction qui n’apparaît que chez les Hafsides. Les Mérinides et les Abdelwadides, eux, créent la charge de mezouar afin d’assurer une séparation entre le souverain et la foule. Chez les Mérinides, Ibn Khaldoun décrit le mezouar comme un officier tenant lieu de chambellan : il garde l’accès au souverain, commande les troupes d’élite chargées des exécutions d’ordres, des sanctions et de la garde des prisonniers, et contrôle l’étiquette lors des audiences. Il s’agit, selon lui, d’une forme réduite de vizirat.
Cette définition met en avant le caractère à la fois répressif et proche du pouvoir de cette charge, perçue comme un stade précoce de la fonction de chambellan. Ibn Khaldoun compare également la place du chambellan dans différents États : chez les Mérinides, la fonction n’est pas encore clairement établie ; en al-Andalus, elle est tenue par le wâkil, chargé aussi des affaires financières ; en Égypte, le rôle est celui du hâkim, placé parmi les officiers turcs. Dans tous les cas, ce responsable demeure subordonné au vice-roi, qui exerce l’autorité sur le peuple et les élites.
En matière de police, Ibn Khaldoun rappelle que les titres varient selon les régions : al-hâkim en Ifriqiya, sâhib al-Madîna en al-Andalus, al-wâlî chez les Turcs. Il mentionne également qu’en al-Andalus omeyyade, la distinction entre grande et petite police correspondait à une répartition des compétences entre les affaires de la population générale et celles de l’élite. Malgré ces différences de titulature, la mission centrale de la police reste l’application de la loi et des peines légales[2].
Dans l’Ifriqiya hafside, la police ne constitue pas un corps unifié au niveau central. Un sâhib al-shurta existait avant d’être remplacé par le hâkim, et plusieurs responsables locaux sont attestés pour Tunis et ses faubourgs. Ce n’est qu’à une période plus tardive, peut-être au XVIᵉ siècle, que des fonctions comme cheikh ou cheikh al-Madîna se développent. La police comptait aussi des officiers subalternes, dont des mezouar, documentés par exemple à Sousse au XVe siècle, et auxquels la Tunisie moderne attribuera la surveillance des mœurs[2]. Le voyageur oriental ʿAbdelbâsit b. Khalîl évoque également la fonction de mezouar des chorfa de Fès, qu’il compare au naqîb al-ashrâf en vigueur en Ifriqiya (notamment à Tunis). Il le décrit comme un personnage doté d’un grand prestige et d’une autorité morale reconnue. Il souligne aussi son attitude exemplaire lors d’une agitation populaire dirigée contre les juifs : le mezouar s’y opposa, estimant qu’une telle action ne pouvait être entreprise qu’après consultation des savants religieux[2].
Période ottomane
Un rôle de police urbaine dans les régences de Tunis et d'Alger
En Ifriqiya, la charge de mezouar — née à l’époque almohade (XIIᵉ siècle) puis reprise et développée sous les Hafsides (XIIIᵉ–XVIᵉ siècles) — perdure encore sous les dynasties mouradite au XVIIᵉ siècle et husseinite à partir du XVIIIᵉ siècle, avant de disparaître définitivement en 1836.
À Alger, au XVIIIᵉ siècle, le muhtassib demeure responsable de la surveillance des marchés et relève des milieux juridiques musulmans, mais il n’exerce pas la police urbaine. Cette dernière revient plutôt au mezouar, un notable local chargé notamment des rondes nocturnes et du contrôle des quartiers liés à la prostitution et aux concubines.
Rôle de gestion des mœurs
Ce système d'organisation de la prostitution féminine apparaît en Algérie au XVIe siècle, et un peu plus tôt (pendant le règne hafside) en Tunisie, mais en suppose que sa présence dans ce dernier territoire remonte à l'arrivée des Ottomans avec le rite hanafite, rite plus souple que l'orthodoxe malikite qui est prédominant dans tout le Maghreb. C'est surtout à travers les témoignages des Européens voyageant en Afrique du Nord pendant le XVIIIe siècle que les historiens ont pu documenter l'évolution de cette fonction[3].
L'une des meilleures descriptions du Mezouar est celle de E. Duschene dans son livre sur la prostitution en Algérie en 1853 selon laquelle :
« L'inscription qui constatait les noms et la nationalité des filles publiques était faite par le magistrat nommé Mezouar. C'était toujours un Maure qui occupait ce poste lucratif, mais des plus abhorrés, car ce maure faisait aussi l'office de bourreau et était alors chargé de faire pendre, étrangler ou noyer les criminels des deux sexes… »
En Tunisie, son rôle s'étend aussi aux autres religions. Les mezouars veillent à ce que les femmes juives n'exercent pas la prostitution et que les prostituées musulmanes n'acceptent pas des clients chrétiens et juifs[4].
Avant la conquête française de l'Algérie, à Alger, le mezouar est chargé de la surveillance de la prostitution, fonction qui lui octroie le droit de percevoir de chaque femme une taxe mensuelle de deux douros (7,44 francs). À noter que cette somme varie avec le degré de beauté des filles (de 11 francs pour les plus belles jusqu'à la moitié pour les autres). Le mezouar maintient la paix et la tranquillité publique, avec l'aide d'une escouade de gardes à pied, qui ne reçoivent d'instructions que de lui. Il accompagne les patrouilles pendant la nuit, et rend compte tous les matins au dey de ce qui s'est passé dans la ville. Il a les pleins pouvoirs sur les femmes de mauvaise vie et loue celles-ci aux Turcs et aux Maures, qui viennent les choisir chez lui et qui, après le temps convenu, sont tenus de les lui ramener. Il accorde quelquefois à ces femmes la permission de sortir la journée, moyennant rétribution. C'était toujours un Maure qui occupait la fonction de mezouar[5].
Après 1830
L'administration française en Algérie exploite les services du mezouar pour exercer une surveillance, appelée police de la prostitution (arrêtés des , et ). Toutefois, au mois de , pour améliorer les conditions de la prostitution et éviter les abus du mezouar, l'administration française créé des dispensaires. Cet état se prolonge jusqu'au , lorsque la fonction est remplacée par la surveillance du commissaire central de police. La taxe levée sur la prostitution est maintenue et fixée a 10 francs par mois, versée à la caisse municipale par l'économe du dispensaire[6], qui assure des examens cliniques de contrôle chaque semaine afin d'éviter la dissémination des maladies sexuellement transmissibles. Chaque femme qui a développé l'une de ces maladies est obligée de rester hospitalisée dans le dispensaire jusqu'à sa guérison complète[4].
En Tunisie, à cause de la grande corruption des mezouars, surtout dans le chantage des femmes vulnérables et le détournement des mineurs, le bey supprime le poste en 1836[3].
Notes et références
- ↑ Mehdi Ghouirgate, « Le berbère au Moyen Âge: Une culture linguistique en cours de reconstitution* », Annales. Histoire, Sciences sociales (French Edition), vol. 70, no 3, , p. 577–605 (ISSN 1953-8146, lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 4 Mohamed Kerrou, « Le mezwâr ou le censeur des mœurs au Maghreb », dans Public et privé en Islam : Espaces, autorités et libertés, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, coll. « Connaissance du Maghreb », , 311–341 p. (ISBN 978-2-8218-5038-5, lire en ligne)
- 1 2 Abdelhamid Larguèche et Dalenda Larguèche, Marginales en terre d'Islam, Tunis, Cérès, , 185 p. (ISBN 9973-700-99-6), p. 19-28.
- 1 2 (en) Ramy Khouili et Daniel Levine-Spound, Article 230 : A history of criminalization of Homosexuality in Tunisia, Tunis, Simpact, , 106 p. (lire en ligne), p. 44-45.
- ↑ Eugène Hatin, Histoire pittoresque de l'Algérie, Paris, Bureau central de la publication, , p. 91.
- ↑ Tableau de la situation des établissements français dans l'Algérie, précédé de l'exposé des motifs et du projet de loi portant demande de crédits extraordinaires au titre de l'exercice 1838, Paris, Imprimerie royale, , p. 317-318.