Miracle eucharistique
phénomène paranormal dans la tradition catholique
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Dans la tradition catholique, un miracle eucharistique est un phénomène paranormal lié à une hostie consacrée, ou dans de rares cas à du vin consacré. Les récits les plus anciens de ces phénomènes datent du haut Moyen Âge, et les plus récents datent du XXIe siècle.

L'Église catholique considère les miracles reconnus par elle comme des « signes certains de la Révélation » et des « motifs de crédibilité de la foi ». Toutefois, elle pose des limites à cette notion en précisant que, même si elle reconnaît officiellement certains miracles eucharistiques, ceux-ci ne font pas partie du dépôt de la foi, et elle appelle au discernement. Pour l'Église catholique, les dogmes liés à l'eucharistie sont ceux de la transsubstantiation et de la présence réelle.
Histoire
Le plus ancien récit écrit connu concernant ce thème est daté vers l'an 710[1]. Il s'agit du récit du miracle eucharistique de Rome : une hostie consacrée aurait été transformée en chair ensanglantée après une messe célébrée par Grégoire le Grand (540-604)[1].
Toutefois, le développement du thème des miracles eucharistiques s'observe plus particulièrement à partir du XIIIe siècle, en lien avec le développement de la pratique de la communion, celui de l’élévation de l’hostie au XIIe siècle, la définition du dogme de la transsubstantiation par le quatrième concile du Latran en 1215, et l'universalisation de la Fête-Dieu en 1264[2],[3]. L'Église catholique trouve dans ces miracles un puissant instrument apologétique en faveur de la dévotion eucharistique[2]. Le développement de cette dévotion contribue à une diminution relative de l’importance de la vénération des reliques, sans pour autant entraîner la disparition de leur culte[4].
Au XIIIe siècle, les récits de miracles eucharistiques alimentent également les discussions théologiques sur la présence réelle[5]. C'est notamment le cas pour les évènements rapportés comme ayant eu lieu en présence de plusieurs témoins, comme le miracle de Douai lors duquel plusieurs personnes auraient notamment vu le visage du Christ se dessiner sur une hostie[6]. Thomas d'Aquin explique que le miracle eucharistique change les espèces (l'apparence sensible), mais que la substance ne change pas car elle a déjà changé lors de la transsubstantiation[7]. Contrairement à une idée répandue selon laquelle les miracles eucharistiques accréditent la doctrine catholique, les difficultés de compréhension tant théologique (différence entre mystère de la transsubstantiation et miracle eucharistique) que technique (temporalité des évènements, compréhension des phénomènes de transformation, représentation physique des phénomènes) qu'ils soulèvent tendent au contraire à augmenter les questionnements théologiques[8].

À partir de la fin du XIIIe siècle, plusieurs récits de miracles eucharistiques liés à des accusations de profanation d'hosties contre les Juifs se diffusent en Europe occidentale et centrale, dans un contexte médiéval d'antijudaïsme chrétien (accusation de peuple déïcide, volonté de convertir les juifs)[9]. Dans certains cas, ces accusations sont suivies de procès et de violences contre les communautés juives notamment à Pulkau (Autriche) en 1338[9] ou à Bruxelles en 1370[10].
Au Xvie siècle, lors de la Réforme protestante, Luther, Calvin et leurs émules dénoncent de façon vigoureuse le culte des reliques (comme celles pouvant subsister des miracles eucharistiques) et des saints comme de pures inventions de l'Église[11]. Le concile de Trente (1545-1563) rappelle que seuls le pape et les évêques sont habilités à authentifier un miracle[11].
Au siècle suivant, des philosophes divers (Descartes, Malebranche, Bayle...) se joignent aux critiques des protestants[11]. Au Xviiie siècle, des tenants de la philosophie des Lumières, comme Voltaire, cherchent à invalider la position de l'Église concernant le surnaturel et les miracles[11].
A la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, des échantillons d'hosties de plusieurs miracles eucharistiques sont analysés scientifiquement[12],[13]. Carlo Acutis (1991-2006), canonisé par l'Église catholique, a réalisé une exposition internationale intitulée Les miracles eucharistiques du monde qu'il a publiée sur internet[14],[13],[15].
Représentations théâtrales
Les miracles eucharistiques ont donné lieu à des représentations théâtrales religieuses[16]. Concernant les représentations des xvie et xviie siècles, Jelle Koopmans, professeur de littérature médiévale et spécialiste du théâtre médiéval, souligne que, dans les témoignages conservés, il est parfois difficile de déterminer s'il est question d'un miracle ou de la représentation d'un miracle[16]. Le miracle partage en effet avec le jeu théâtral des intentions didactiques ainsi que le recours à des « secrets », c'est-à-dire à des procédés techniques destinés à produire les effets spectaculaires recherchés[16]. Le nombre de miracles eucharistiques est particulièrement élevé entre le xiiie et le xvie siècle, tandis que leur mise en scène théâtrale connaît une vogue internationale[16]. Koopmans s'interroge sur le statut de ces spectacles : en rappelant les simulacra miraculorum, le jeu pouvait être devenu, de fait, un « palimpseste du miracle »[16].
Position de l'Église catholique
Pour les théologiens catholiques, les miracles eucharistiques diffèrent de la présence réelle : celle-ci, même définie comme transsubstantiation, n'est pas à proprement parler un miracle mais plutôt un mystère[17]. Dans l'Église catholique, seuls le pape et les évêques sont habilités à authentifier un phénomène prodigieux en tant que miracle[11].
Les miracles eucharistiques reconnus comme tels sont assimilables à des « motifs de crédibilité de la foi », mais n'appartiennent pas au dépôt de la foi auquel les catholiques sont tenus de croire[18],[19].
Dans la théologie scolastique, notamment chez Albert le Grand et Thomas d’Aquin, la transsubstantiation est distinguée des manifestations miraculeuses qui peuvent affecter les espèces eucharistiques : le changement de la substance du pain et du vin en celle du corps et du sang du Christ constitue le changement propre au sacrement, tandis qu’une modification des apparences sensibles relève d’un miracle ultérieur et accidentel[20],[21]. Thomas d'Aquin distingue également les cas où l’altération n’existe que dans la perception du sujet, de ceux où les espèces sont objectivement modifiées[21].
Typologie des miracles eucharistiques
Plusieurs types d'événements ont été qualifiés de miracles eucharistiques. Il s'agit principalement d'hosties consacrées « ensanglantées », ou « préservées » (de la corruption, de la profanation, de la destruction ou du feu)[22]. Des évènements liés au vin consacré[23], ou à l'apparition d'une image sur l'hostie consacrée sont également référencés[24], ainsi que des guérisons liées à une hostie consacrée[25]. Ces manifestations jugées surnaturelles ont été décrites comme des « miracles » religieux[26].
On dénombre au moins 135 miracles eucharistiques depuis le VIIIe siècle notamment en Italie, en Espagne, et en France[27], surtout du XIIIe siècle au XVIe siècle[28]. Selon l'historien Sbalchiero, leur nombre connu est sans nul doute inférieur à la réalité car les témoignages entre le IIe siècle et le IXe siècle font défaut[29].
Analyses scientifiques
Hypothèses d'origine bactériologique ou fongique
La Serratia marcescens, parfois appelée « Monas prodigiosa », est une bactérie qui forme un pigment rouge sang (“prodigiosine”) en se développant à température ambiante sur des aliments contenant des glucides[30]. Ces bactéries donnent l'impression de sang coagulé lorsqu'elles se confluent en colonies[30]. Plusieurs tests de base permettent toutefois de distinguer facilement la croissance de Serratia du vrai sang, notamment la coloration de Wright et la spectroscopie[31].
Découverte en 1819 en Italie, cette bactérie est évoquée comme pouvant être à l'origine du « miracle de Bolsena » (XIIIe siècle) et d'autres phénomènes de cette époque[30]. Toutefois, des dépôts de sang (divisé en plasma et sérum) sont identifiés sur la relique (corporal) de Bolsena par deux restauratrices expertes à l'occasion d'une campagne de photographies sous ultraviolets lors de sa restauration début 2015[32].
Des champignons peuvent également être responsables des croissances rougeâtres sur les hosties, comme ceux de l'espèce Epicoccum (en)[31].
Analyse du miracle de Lanciano
Des fragments extraits des reliques du miracle de Lanciano (VIIIe siècle, où l'hostie consacrée serait devenue chair, et le vin consacré devenu sang) ont fait l'objet d'analyses en laboratoire menées par le professeur Odoardo Linoli les et [33],[34]. Elles ont conclu à la présence de chair (tissu musculaire semblant être d'origine cardiaque en raison de ses nombreuses connexions syncytiales entre les fibres, ainsi que des vaisseaux artériels et veineux et de deux fines branches du nerf vague[14]) et de sang, tous deux d'origine humaine et de groupe sanguin AB[33]. En 1981, le professeur d'anatomie à la retraite Ruggero Bertelli a confirmé l'analyse de Linoli[33],[14].
Une étude publiée en 2024 dans le Journal of Forensic Science and Research formule plusieurs critiques concernant la méthodologie de l'analyse scientifique, remettant en cause la fiabilité de l'identification de sang humain du fait de la réactivité croisée potentielle de l'antisérum utilisé avec l'hémoglobine d'autres espèces non humaines (seules deux autres espèces ont été testées), et des techniques utilisées (méthode d’Ouchterlony, et diffusion zonale) au vu de l'état de l'échantillon. L'analyse du groupe sanguin est également contestée du fait d'une possible pollution bactérienne[31].
Analyses scientifiques de miracles récents

Les hosties consacrées des miracles eucharistiques de Buenos Aires (1992-1996), Tixtla (Mexique, 2006), Sokółka (Pologne, 2008[35]), et Legnica (Pologne, 2013[36]) ont également été analysées[12]. Du tissu cardiaque humain « traumatisé », présentant un phénomène de fragmentation des cellules myocardiques associé à une souffrance physique et émotionnelle extrême, aurait été identifié dans chacune de ces quatre hosties[12]. Dans ces quatre cas, les tissus auraient présenté des caractéristiques de tissus vivants, malgré leur dégradation concomitante[12].
Une étude publiée en 2024 dans le Journal of Forensic Science and Research formule cependant plusieurs critiques concernant la méthodologie de l'analyse scientifique de chacun de ces miracles. Elle conclut que la plupart des analyses effectuées ne permettent pas d'éliminer avec certitude les hypothèses de pollution bactérienne, fongique ou humaine des échantillons[31]. Cette étude plaide également pour un protocole d'examen scientifique pour normaliser les analyses de futurs potentiels phénomènes inexpliqués et éviter les biais méthodologiques[31].
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Articles spécialisés
- (it) O. Linoli, « [Histological, immunological and biochemiccal studies on the flesh and blood of the eucharistic miracle of Lanciano (8th century)] », Quaderni Sclavo Di Diagnostica Clinica E Di Laboratorio, vol. 7, no 3, , p. 661–674 (ISSN 0033-4979, PMID 4950729)
- (de) Stefan Winkle, « Das Blutwunder als mikrobiologisches und massenpsychologisches Phänomen » [« Le miracle du sang comme phénomène microbiologique et psychologique de masse »], LaboratoriumsMedizin, Berlin, Walter de Gruyter, vol. 7, no 9, , p. 143-149 (lire en ligne
). 
- Marc Venard, « Le Sang du Christ : sang eucharistique ou sang relique ? », Tabularia « Les « Précieux Sangs » : reliques et dévotions », (DOI 10.4000/tabularia.1128).

- Jelle Koopmans, « L'équarrissage pour tous ou la scène des mystères dits religieux », Littératures classiques, , p. 109-120 (DOI 10.3917/licla.073.0109).

- Willem Frijhoff, « Corinne Marchal, Manuel Tramaux (éd.), Le miracle de Faverney (1608). L'eucharistie : environnement et temps de l'histoire. Actes du colloque de Faverney (9-10 mai 2008) », Bulletin Bibliographique des Archives de sciences sociales des religions, vol. 156, , article no 74 (DOI 10.4000/assr.22914).

- (de) Ferdinand Zahlner, « Paranormale Blut- und Tränenphänomene im religiösen Kontext » [« Phénomènes paranormaux de sang et de larmes dans un contexte religieux »], Grenzgebiete der Wissensehaft (Frontières de la Science), Innsbruck, nos 2011-3, , p. 221-245 (lire en ligne).

- (en) Steven Justice, « Eucharistic Miracle and Eucharistic Doubt » [« Miracle eucharistique et doute eucharistique »], Journal of Medieval and Early Modern Studies, vol. 42, , p. 307-332 (DOI 10.1215/10829636-1571894, lire en ligne).

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- (en) Kelly P. Kearse, « Scientific analysis of shared AB blood type among relics and eucharistic miracles: A reply to Franco Serafini’s commentary », Forensic Science, Medicine and Pathology, (ISSN 1556-2891, DOI 10.1007/s12024-025-01003-w, lire en ligne)
Ouvrages spécialisés
- Renzo Allegri (trad. de l'italien par Daniel Demongeot), Le Corps du Christ : Histoire des miracles eucharistiques, Médiaspaul, , 207 p. (ISBN 978-2712209582)
- (de) Peter Browe (de), Die Eucharistie im Mittelalter : Liturgiehistorische Forschungen in kulturhistorischer Absicht [« L'Eucharistie au Moyen Âge : Recherche liturgique et historique dans une perspective historico-culturelle »], Berlin, Lit Verlag (de), , 576 p. (ISBN 978-3825862336), « Die eucharistischen Verwandlungswunder des Mittelalters », p. 265–289
- (it) Sergio Meloni (préf. cardinal Angelo Comastri), I miracoli eucaristici nel mondo : Catalogo della Mostra internazionale [« Les miracles eucharistiques dans le monde : Catalogue de l'exposition internationale »], Edizioni San Clemente, , 317 p.
- Jean-Louis Schefer, L’Hostie profanée : Histoire d’une fiction théologique, Paris, P.O.L., , 552 p. (ISBN 978-2846822084)[37]
- (en) Ian Levy, Gary Macy et Kristen Van Ausdall, A Companion to the Eucharist in the Middle Ages [« Un compagnon de l'Eucharistie au Moyen Âge »], Leyde, Brill, , 642 p. (ISBN 978-9004201415, lire en ligne)
- Franco Serafini, Un cardiologue rencontre Jésus : Les miracles eucharistiques à l'épreuve de la science [« Un cardiologo visita Gesù: I miracoli eucaristici alla prova della scienza »], Artège, , 300 p. (ISBN 979-1033614982)
Ouvrages généraux
- Jean Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Paris, Colin, coll. « U », , 512 p.[38],[39]
- Patrick Sbalchiero (dir.), Dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétiens, Paris, Fayard, , 800 p. (ISBN 978-2213613949), « Miracles Eucharistiques », p. 540-542
- Patrick Sbalchiero, L'Église face aux miracles : De l'Évangile à nos jours, Fayard, , 504 p. (ISBN 978-2213620978).

- Patrick Sbalchiero, Enquête sur les miracles dans l'Église catholique, Artège, , 320 p. (ISBN 979-1033608325).
