Nécrophorèse
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Nécrophorèse vient du Grec nécro qui veut dire mort et phoréo qui veut dire déplacer. Cela correspond au déplacement de cadavres d’animaux, par d’autres animaux d’une même espèce. Ce mot est surtout utilisé pour décrire ce comportement chez divers insectes coloniaux (fourmis principalement).

La nécrophorèse est constatée chez certaines espèces (non-solitaires) de fourmis, d'abeilles, de guêpes et chez les termites. Ces espèces détectent les cadavres présents dans ou près de leurs colonies (voire de colonies voisines parfois) et - à partir du nid/ruche ou des alentours, des individus les transportent vers des "cimetières", parfois souterrains)[1] ;
Bien que tout membre d'une colonie puisse potentiellement transporter les corps d'individus morts, ce travail est souvent pris en charge par de mêmes individus qui ont un cycle de développement légèrement modifié et qui semblent s'être spécialisés dans cette tâche (« pompiers » au sens de "pompe funèbre") qui toutefois est en temps normal partagée avec d'autres tâches[2]. Les fourmis non-ennemies d'une colonie voisine peuvent aussi enlever des cadavres, mais avec moins de cohérence[3]. La perception du fait qu'un insecte soit mort ou vivant semble liée à celle de molécules odorantes propres à l'espèce pour les individus vivants, et de signaux chimiques libérés par les cadavres en décomposition dès ou après la mort[4].
Selon les espèces et/ou les contextes les cadavres sont conduits en un point qui semble aléatoire, à une certaine distance du nid, soit plus près du nid dans une zone de dépôt de déchets jouant aussi le rôle de cimetière.
Eléphants
Pour trouver un recensement de ces cas, c’est Sabrina Krief et Elise Huchard qui en parlent dans un podcast accordé pour France culture (Triou, 2024[5]). Elles vont ici décrire des observations concernant des éléphanteaux morts qui ont été portés par leur mère sur de longues distances. De même, Rennie Bere (1966[6]) – conservateur des parcs nationaux en Ouganda – rapportera un témoignage similaire d’une éléphante portant le cadavre de son petit, étendu sur ses défenses, pendant plusieurs jours avant de se résoudre à le laisser. On ne sait pas réellement si ces animaux ont conscience que celui qu’ils portent est décédé ou s’ils ont encore espoir qu’il finisse par « revivre ».
Primates
Goodall (2010)[7] a documenté plusieurs cas que l'on pourrait associer à de la nécrophorèse à Gombe. Certaines femelles, après la mort de leur nourrisson décédé, continuent de transporter le corps de leur enfant pendant plusieurs jours et à agir comme s’il était encore vivant en le portant sur leur ventre. Avec la chaleur et la faible humidité, le corps du bébé venait à se momifier rapidement, ce qui permettait à la mère de le porter plus longtemps car il devenait ainsi plus léger.
Jane Goodall témoigne aussi de scènes de toilettage de la part des mères auprès du corps rigide de leur enfant décédé, tout en interprétant cela comme une incapacité cognitive à saisir l’irréversibilité de la mort : « La mère semble traiter le cadavre comme si le petit pouvait encore “revenir” » (Goodall, 2010)[7]. Après plusieurs jours, la mère finissait par abandonner le corps de son enfant, principalement pour des raisons de survie : le corps étant rigide et gênant, cela nuisait à ses besoins vitaux tels que se nourrir ou se déplacer.
Une deuxième source d’information provient du podcast de France culture (Triou, 2024)[5]. Ici, y sont abordés les travaux de Frans de Waal, qui a fait l'observation que, pour des espèces très proches de nous – comme les chimpanzés par exemple – on pouvait trouver le même type de réaction comportementale que ce qui peut être vu chez les humains dans une situation similaire. Cela laisse suggérer qu’ils pourraient passer par les mêmes émotions que les humains. Elise Huchard précise aussi que ces réactions pouvaient venir d'individus qui n'étaient ni apparentés ni liés émotionnellement au petit. L’hypothèse du deuil ne serait donc pas la seule interprétation à envisager.
Chez d'autres groupes d'espèces
Chez d'autres groupes taxonomiques (carnivores et/ou détritivores ou nécrophages), les nécrophores enterrent les cadavres d'autres insectes pour s'en nourrir et/ou y pondre leurs œufs.
Un phénomène différent (et observé chez de nombreuses espèces dont chez des mammifères carnivores et/ou nécrophages) consiste à transporter les cadavres de leurs proies récemment trouvées mortes ou récemment tuées pour les consommer ailleurs (dans un arbre pour certains félins), et pour certaines espèces à les cacher (les enterrer parfois) pour les consommer plus tard.
Utilité
Une hypothèse est que ce comportement aurait été sélectionné au cours de l'évolution comme mesure sanitaire susceptible de prévenir la propagation de maladies ou d'infections dans toute la colonie, même s'il est parfois au contraire source de risque (voir ci-dessous).
L'élimination rapide des cadavres d'animaux morts de maladies infectieuses est cruciale pour la santé d'une colonie.
Enjeux pour les interactions homme-insectes
La lutte contre certaines fourmis (fourmis atta en zone cultivée ou fourmis de feu invasives) s'est souvent basée sur l'introduction de pathogènes des fourmis dans la population-cible. Ceci a une efficacité limitée quand les insectes infectés sont rapidement séparés de la population.
Toutefois, certaines infections ont aussi freiné le retrait des cadavres ou ont modifié le lieu où les cadavres ont été transportés[8]. Eloigner les cadavres diminue le risque d'infection pour la colonie, mais implique plus de dépenses d'énergie et de temps passé.
Enjeux écotoxicologiques
- Chez les fourmis ce comportement expose la colonie à certaines infestations fongiques ou microbiennes. Ainsi en ramenant à la fourmilière une fourmi tuée par un champignon entomopathogène (ex : Metarhizium anisopliae, Bearweria bassiana ...), les fourmis peuvent induire (par « transmission horizontale ») une épidémie dans leur propre colonie[9].
Ce phénomène a été étudié en laboratoire avec la fourmi Camponotus pennsylvanicus[9]. - La colonie peut aussi être exposée à un produit chimique écotoxique. À titre d'exemple : le fipronil est un puissant insecticide de contact ; il est utilisé contre les fourmis pour lesquelles il est extrêmement toxique, même à très faible dose, notamment pour les termites et un peu moins pour la fourmi de feu (invasive dans plusieurs régions du monde)[10]. En 2004 des chercheurs ont découvert que non seulement le fipronil tue rapidement les fourmis exposées 60 secondes à du sable traité, mais qu’il a aussi des effets indirects, à cause de la nécrophorèse ; les auteurs de l'étude ont expérimentalement déposé dans une colonie saine des fourmis mortes empoisonnées par simple contact avec du fipronil. Les fourmis qui ont transporté ces cadavres dans la fourmilière sont en grande partie mortes à leur tour (on parle de « transfert horizontal de toxicité »)[10]. Ce transfert s’est montré bien plus important et efficace pour le bifénil que pour d’autres molécules insecticides utilisées aux mêmes fins (ex : Bifenthrine et la β-cyfluthrine qui n’affectent que peu les fournis n’ayant pas eu de contact direct avec la molécule toxique)[10]. Ce comportement a été exploité par des systèmes insecticides « chevaux de Troie » dits dans ce cas « trap-treat-release »[11] (traitement basé sur une stratégie très différente de celles qui utilisent des produits répulsifs[12])