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Opération Midnight Climax

sous-projet 42 de MKULTRA From Wikipedia, the free encyclopedia

L'opération Midnight Climax (« Acmé ou Climax de minuit » en français) est une opération soutenue conjointement par la Central Intelligence Agency (CIA) et le Federal Bureau of Narcotics (FBN) entre et . Son objectif principal est d'étudier les effets du LSD et d'autres substances psychoactives dans des contextes non contrôlés, afin d'évaluer leur potentiel pour la manipulation mentale. Pour ce faire, des lieux d'habitation sont utilisés clandestinement pour des expérimentations humaines, à New York puis à San Francisco.

Dans le cadre du sous-projet 42 de MK-ULTRA, une de ces planques est aménagée en maison-close et des prostituées recrutées pour différentes missions de renseignement. Plusieurs techniques opérationnelles sont développées lors de ces expérimentations, ainsi que des recherches étendues sur les pratiques sexuelles.

Contexte historique

Depuis le début des années 1940, les États-Unis mène des recherches sur l'utilisation de substances chimiques pour les interrogatoires. La plupart de ces expérimentations ont lieu dans des établissements sécurisés (hôpitaux, bases militaires, départements d'université) et sont encadrées par des scientifiques[1],[2].

En 1943, alors qu'il sert au sein de l'Office of Strategic Services (OSS), George H. White travaille sur la mise au point d'un « sérum de vérité » à base de tétrahydrocannabinol (THC). Après avoir expérimenté les effets du produit, il supervise une série de tests secrets sur des sujets non volontaires[2],[3],[4],[5]. S'inspirant des pratiques observées chez les chanteurs de jazz de l'époque, lors de ses enquêtes pour le FBN, White mélange la drogue au tabac de cigarettes à l'aide d'une seringue[2].

Sidney Gottlieb, responsable de la division chimie du bureau des services techniques (TSS) de la CIA, envisage l'essai de ces procédures dans des conditions opérationnelles. En , il contacte George H. White, affecté par le FBN à New York[5],[6],[7]. Son expérience des opérations clandestines et sa connaissance du monde de la rue en font un candidat idéal[6],[8]. Le , White accepte la proposition de la CIA et devient consultant pour le TSS[6],[7],[9]. Il mène une première série d'expérimentations sur les effets du LSD en droguant des membres de son entourage à leur insu, lors de soirées organisées chez lui[10].

Expérimentations

D'après ses notes, le premier test clandestin de George Hunter White sur les effets du LSD a lieu le , et cible un malfrat local appelé « Tony »[10]. Deux mois plus tard, lors d'une soirée organisée chez lui le , il en verse dans les verres de Gil et Patricia Fox, un couple d'amis rencontrés récemment par l'intermédiaire de John Willie[5],[10]. Le , il utilise la même méthode pour droguer trois femmes, réunies à leur domicile par son épouse Albertine White[10].

En , le directeur de la CIA approuve le projet MKULTRA et son budget exceptionnel de 300 000 dollars par an, fournissant à George White un soutien logistique et financier conséquent pour poursuivre ses expérimentations[4],[5],[11].

Sous-projet 3 à New York (1953-1955)

Le , les activités de George White en tant que consultant de la CIA sont désignées comme le sous-projet 3 de MKULTRA, avec un budget initial de 8 875 dollars[5],[6],[11]. Le Dr Robert V. Lashbrook, adjoint de Sidney Gottlieb, est chargé de superviser cette première série de tests sur des sujets non volontaires[6],[12].

Avec les fonds alloués par la CIA, White loue deux appartements adjacents au 81 Bedford St., dans le quartier de Greenwich Village à Manhattan[3],[6],[7],[9]. Sous le pseudonyme de « Morgan Hall », il fait installer du matériel de surveillance pour l'enregistrement des scènes à venir, notamment des microphones et un miroir sans tain. Se faisant passer pour un ancien marin ou un artiste, il attire des personnes abordées dans la rue et dans les bars jusqu'à la planque aménagée, où elles sont droguées à leur insu[5],[6],[7],[12].

Le LSD est administré discrètement, versé dans un verre d'alcool ou mélangé au tabac d'une cigarette[5],[6]. Les réactions des victimes sont enregistrées et, dans certains cas, consignées par White dans son journal personnel. Face aux réactions imprévisibles et parfois violentes provoquées par le LSD, il utilise le nom de code « Stormy » pour désigner la substance[1],[7].

En , l'opération est temporairement suspendue après de la mort de Frank Olson, un scientifique impliqué dans le projet MKULTRA[1],[6],[8]. La mise en cause du LSD et la présence de Robert Lashbrook sur les lieux représentent un risque pour la sécurité des expérimentations. Dans une de ses poches, les policiers trouvent une note manuscrite avec les initiales de George White (« GW »), celles de son pseudonyme (« MH ») et l'adresse de la planque de Greenwich Village[8],[9],[13].

Ce site clandestin sécurisé, situé en plein cœur de New York, est aussi utilisé par le FBN pour des interrogatoires[6],[12]. White, qui travaille simultanément pour les deux agences, bénéficie d'un arrangement avec le service médical de la police. Au moins une victime s'est présentée à l'hôpital Lenox Hill après son passage dans l'appartement, affirmant qu'elle avait été droguée. Elle est renvoyée chez elle après quelques heures, convaincue de s'être trompée, et n'a pas déposé plainte[7].

Sous-projet 42 à San Francisco (1955-1965)

Les expérimentations de la CIA à San Francisco correspondent au sous-projet 42 de MKULTRA, pour lequel 10 000 dollars par an sont alloués[14],[15],[16]. Selon les rapports annuels de 1961 et 1963, ses objectifs principaux sont de « soutenir les essais clandestins des éléments de recherche du TSS » et de « maintenir les installations physiques nécessaires à ces essais »[16].

En , George H. White est nommé à la tête du district de San Francisco par la direction du FBN[4],[6],[9],[14]. Il connaît bien la ville, dans laquelle il fut reporter au San Francisco Call Bulletin jusqu'en [5],[7],[8]. Cette mutation est aussi une opportunité pour la CIA, qui souhaite étendre le champ des activités menées à New York. George White obtient un financement de 3 000 dollars pour la location d'un duplex à Telegraph Hill, au 225 Chesnut St[8],[14]. En plus de quelques vieux meubles, des affiches de Toulouse-Lautrec et des photographies de danseuses de French cancan composent la décoration[8],[14],[15].

Ira « Ike » Feldman, ancien agent du renseignement militaire ayant l'habitude d'évoluer dans les rues de San Francisco, est sollicité pour recruter des prostituées. La planque fonctionne comme une maison-close, où les scènes sont enregistrées par des appareils de surveillance, installés par l'entreprise d'un ami de Geroge White[N 1]. Derrière un miroir sans tain, White, parfois accompagné de Feldman, observe et prend des notes. Au fur et à mesure des expérimentations, les préférences sexuelles des hommes sont analysées, ainsi que les effets de la drogue consommée dans ces circonstances[9],[14],[15]. D'autres consultants de la CIA se rendent sur place pour mener ces études, parmi lesquels le psychologue John Gittinger et le psychiatre James A. Hamilton[15],[17].

En tant que principal agent fédéral des stupéfiants à San Francisco, George White exerce son influence auprès des services de police de la ville pour que les prostituées ne soient pas poursuivies lorsqu'elles sont arrêtées. Pour leur participation, elles sont rémunérées environ 100 dollars par nuit[1],[14],[15].

Considérant l'opération comme un succès, Sidney Gottlieb transmet de nouvelles instructions concernant l'essai du matériel et des techniques développées dans des endroits publics. Des agents sont déployés pour traîner dans des bars, des restaurants et sur des plages, à la recherche d'une opportunité[8],[12],[15],[18]. Une maison isolée en périphérie de San Francisco, au 261 Green St. à Mill Valley, sert de site clandestin pour d'autres expérimentations à partir de 1959[8],[14],[17]. Dans cette propriété, louée par George White, des fêtes privées sont organisées pour observer les effets de substances psychoactives sur des groupes (plutôt que des individus isolés) et tester différents moyens de les administrer discrètement[14]. La chambre 49 du Plantation Inn Motel de San Francisco, louée par George White sur une période de plusieurs années, abrite aussi des expérimentations liées au sous-projet 42[8],[17].

En , deux agents de la CIA sont envoyés en Californie pour évaluer l'efficacité d'un appareil permettant de diffuser du LSD en aérosol[12],[14],[18]. Leur première tentative a lieu lors d'une fête privée, mais le test échoue à cause de la chaleur intense dans la pièce, incitant les invités à ouvrir les fenêtres[12],[14],[15],[18]. Le psychologue John Gittinger, présent sur place, s'enferme dans la salle de bain avec l'appareil pour en éprouver le fonctionnement, sans résultats probants[12],[15]. D'après leur témoignage devant une sous-commission du Sénat des États-Unis en 1977, plusieurs dispositifs conçus par le TSS sont expérimentés à Mill Valley, notamment un bâtonnet à cocktail imprégné de drogue, une aiguille hypodermique ultra-fine pouvant être utilisée pour empoisonner une bouteille à travers le bouchon, et des capsules en verre libérant des gaz nocifs une fois brisées[12],[14],[15],[18].

Dans ces conditions opérationnelles, le suivi des personnes droguées à leur insu s'avère impossible pour les agents de la CIA. Les sujets, souvent rencontrés dans des bars ou dans la rue, quittent les sites clandestins sans supervision. Les effets imprévisibles du LSD, et des autres psychotropes expérimentés, entraînent plusieurs hospitalisations[1],[6].

Fin de l'opération

Rapport de l'inspecteur général (1963)

En 1963, l’inspecteur général de la CIA, John Earman, découvre l’existence des expérimentations menées sur des sujets non volontaires et recommande leur arrêt immédiat. Dans son rapport, il souligne que ces méthodes sont « de mauvais goût » et « contraires à l'éthique »[1],[8],[19]. De plus, selon lui, les multiples hospitalisations représentent une sérieuse menace pour le secret de l'opération Midnight Climax[1],[20].

Fermeture des sites clandestins (1965-1966)

En dépit des protestations formulées par Richard Helms, responsable des opérations clandestines de l'agence et instigateur du projet MKULTRA, les sites de San Francisco et Mill Valley sont fermés en [8],[15],[21].

À New York, la planque de Bedford St., fermée après le départ de George White, a été remplacée par un autre appartement situé au 105 West 13th St. L'endroit est aussi utilisé par le bureau des stupéfiants pour des affaires ou des fêtes, notamment pour célébrer le démantèlement de l'affaire de la « French Connection »[17]. Selon des documents de la CIA, cette installation reste opérationnelle jusqu'en 1966, date à laquelle l'agence ordonne sa fermeture[8],[15],[17].

Conséquences

Impact sur les victimes

Barbara Smithe, alors âgée de 19 ans, est victime des expérimentations improvisées de George White, le . Mariée et mère d'une fille de 20 mois, elle est droguée à son insu avec du LSD lors d'une soirée organisée par Albertine White, l'épouse de George White. D'autres femmes sont présentes, dont Clarice Stein, qui réagit mal aux effets du psychotrope. De retour chez elle, les hallucinations visuelles se transforment en épisode psychotique, que White désigne par le mot « Horreurs » dans son journal personnel. Dans une lettre adressée à la CIA le , Clarice Stein raconte avoir appelé l'agent fédéral, désespérée, pour savoir ce qu’il lui avait fait ingérer, mais George White raccroche à plusieurs reprises[22].

Barbara Smithe, dont la santé se dégrade progressivement, développe des symptômes de schizophrénie, convaincue d'être poursuivie par la mafia. Sur les conseils de son psychiatre, elle est admise à l'hôpital Stony Lodge en . Internée pendant la majeure partie des vingt années suivantes, elle meurt d'un cancer en [22]. Bien qu'elle n'ait jamais révélé cet épisode à son mari, Eliot Smithe est contacté sept mois plus tard par la Victims Task Force (« Groupe de travail sur les victimes ») de la CIA. Il tente alors d’engager des poursuites judiciaires, arguant que le LSD administré en 1953 a précipité la détérioration mentale de Barbara. Cependant, la CIA nie toute responsabilité, invoquant l’absence de preuves directes reliant une expérimentation menée en 1953 et sa prise en charge psychiatrique en 1958. Les dossiers médicaux, qui révèlent des antécédents de conflits conjugaux et des accusations de violences psychologiques visant Eliot Smithe, affaiblissent la crédibilité de sa plainte[22].

Wayne Ritchie, ancien maréchal adjoint fédéral basé à San Francisco, affirme avoir été drogué lors d’une soirée de Noël organisée le dans les locaux du U.S. Post Office Building. D'après son récit, il aurait ingéré du LSD dilué dans un verre d'alcool servi pendant la réception, où George White et son équipe de la CIA étaient présents[8].

Notes et références

Annexes

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