Philosophie de la vie
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La philosophie de la vie (en allemand : Lebensphilosophie) désigne un courant philosophique qui s'est développé principalement en Allemagne et en France au tournant du XXe siècle autour notamment de Wilhelm Dilthey, Georg Simmel et Henri Bergson. Il ne s'agit pas d'une école théorique unifiée mais d'une constellation de penseurs qui ont pour point commun de considérer que la réalité première est la vie, entendu comme devenir, expérience vécue ou force vitale. Ces auteurs s'opposent notamment à l'idéalisme de Hegel qui considère que le réel est rationnel et que la raison est donc le fondement de la réalité. Cela les conduit notamment à défendre une forme de vitalisme[1].

Domaine et définition
Sans demander une rigueur scientifique égale à celle des sciences dites dures physique ou mathématique, « la Philosophie de la vie » comme toute philosophie, réclame tout au moins une bonne définition principielle de ses outils, c'est-à-dire ayant un sens existentiel précis et communicable. C'est ce que ne manque pas de remarquer Jean Greisch : « La philosophie est une demande de concepts, mais d'un concept adéquat à son objet »[2]. Chaque fois que cette adéquation n'est pas respectée elle se fourvoie. Un double danger guette donc la Philosophie de la vie : soit de sombrer dans une collection de vécus concrets sans perspective d'ensemble, soit la surévaluation de certains vécus comme « états d'âme » remarquables sans que le philosophe ait à justifier ses choix (pourquoi prendre comme paradigme l'homme parfaitement rationnel ?). L'évidente polysémie de ce concept de Vie conduit à contester une démarche purement théorique, car le phénomène de la vie nous est tellement proche que nous n'avons pas la distance cognitive nécessaire pour l'étudier comme un objet. C'est « nous-même » qui « nous voyons » « nous-même », dans et à travers « notre vie ». Das Leben legt sich selber aus, la vie s'interprète elle-même, écrivait Dilthey.
Dans un article de 2010, Jean-Claude Gens distingue quatre aspects dans la vision diltheyenne de la notion de vie[3] :
- La vie n'est jamais ce qu'elle est que pour la conscience, vie en tant qu'elle est vécue. Elle n'est rien d'étant mais pur relationnel, pensée en termes d'excitation et de mobilité. Wilhelm Dilthey est le premier à voir la représentation non plus en aptitudes ou facultés mais en termes de mode de comportement. Cette vision influencera considérablement Martin Heidegger.
- La vie se caractérise par la mobilité de son déploiement. La vie a pour corrélat le monde. Il n'y a de monde que vécu. La texture du monde est celle de ces configurations signifiantes. Wilhelm Dilthey qualifie ce monde de « monde de l'esprit » qui de ce fait possède des configurations toujours singulières et changeantes au cours du temps[4].
- L'expression Vie traduit pour nous ce qui est le plus connu, le plus intime, mais aussi le plus obscur (abyssal). La vie excède toujours ce que la conscience peut appréhender, elle est une énigme non pas théorique, mais une énigme qui importe pour un vivant[5].
- Ces configurations changeantes caractérisent l'« historicité », c'est-à-dire la créativité de la vie qui se déploie dans des mondes singuliers. Il n'y a de singulier que dans la dimension spirituelle de la mondanité de la vie humaine et non l'unité d'un monde propre à une unique humanité. Pour Wilhelm Dilthey, les conflits entre configurations sont moins représentatifs d'une lutte à caractère darwinien que l'expression du caractère énigmatique de la vie[6].
Précurseurs
Schopenhauer
Schopenhauer est un précurseur de la Lebensphilosophie. Il est le premier à soutenir la primauté de la vie, il considère que la réalité fondamentale est la Volonté, qui est une force qui précède le monde des représentations. Tout être tend à persévérer dans son existence, animé par cette Volonté universelle. Sa philosophie s'oppose directement à celle de son contemporain Hegel.
Nietzsche
La philosophie de Friedrich Nietzsche est également considérée comme l'une des principales sources de la Lebensphilosophie. Le jeune Nietzsche fut d'abord un disciple de Schopenhauer et se distingua par son scepticisme à l'égard de la raison et de l'idéal moderne de la recherche de la vérité.
Dès son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie, Nietzsche soutient que la condition humaine est déterminée par une contradiction entre deux forces distinctes : d'un côté la force apollinienne, raisonnable, mesurée et sereine ; de l'autre la force dionysiaque, exubérante, débordante et prodigue. Cette opposition, qu'il observe également dans la tragédie grecque classique, le conduit à relier explicitement la puissance dionysiaque à la Volonté métaphysique décrite par Schopenhauer.
Dans la Grèce antique, ces deux principes étaient selon lui harmonieusement équilibrés. Cet équilibre fut cependant rompu par la philosophie de Socrate et de Platon. Ceux-ci rejetèrent la dimension dionysiaque de l'existence pour privilégier exclusivement l'élément apollinien, orientation que Nietzsche retrouve ensuite dans l'ensemble de l'histoire de la philosophie occidentale. Nietzsche appelle ainsi à se libérer de l'excès de rationalisme, car celui-ci conduit finalement à une négation de la vie elle-même. Les philosophes traditionnels exaltent l'idéal ascétique comme la forme suprême d'existence ; mais, selon Nietzsche, cet idéal ne représente rien d'autre qu'un refus de la puissance créatrice et dynamique propre à la vie.
Nietzsche développa ensuite davantage des idées qui irrigueront la philosophie de la vie, notamment une conception du monde le monde qui ne doit pas être compris comme un mécanisme régi par des lois (mécanicisme), mais comme en ensemble de transformations incessantes, traversé par des rapports de forces, des tensions et des créations permanentes, sur le modèle d'un organisme. Cela le conduit à développer à la fin de sa vie le concept de volonté de puissance qui provient d'une transformation du concept schopenhauerien de volonté comme volonté de vivre. Pour Nietzsche, les humains, les êtres vivants, et même l'ensemble du réel ne tendent pas vers des fins telles que « le Bien » ou « la Vérité », mais cherchent avant tout à accroître leur puissance.
Principaux représentants
Dilthey
Wilhelm Dilthey est le premier qui en prenant le tournant phénoménologique et s'appuyant sur l'expérience historique de la vie a cherché à rendre compte d'une « cohésion pré-théorique du vécu », par la mise en évidence de relations propres à la vie (Lebensbezüge) que Martin Heidegger considérera à la fois comme une étape fondamentale mais aussi comme insuffisamment radicales[7],[8].
Simmel
Bergson
Henri Bergson n'appartient pas stricto sensu au mouvement allemand de la Lebensphilosophie, mais il est fréquemment rapproché de celui-ci. Bergson critique en effet l'intelligence abstraite et valorise la vie. Concernant sa critique de l'intelligence, il lui reproche de former des concepts qui immobilisent ce qui est en mouvement. La réalité fondamentale est le devenir, la connaissance rationnelle ne produit que des abstractions qui ne correspondent pas au réel. Cette thèse est notamment développée dans La pensée et le mouvant. On retrouve quelque chose de de similaire à la critique schopenhaurienne de la raison. Concernant la vie elle-même, Bergson soutient notamment dans L'Évolution créatrice qu'il existe un élan vital qui crée constamment de nouvelles formes de vie.
Max Scheler
Ludwig Klages
Héritiers
Le thème fondamental de la philosophie de la vie — la priorité du vécu sur l'abstraction — se retrouve dans plusieurs traditions philosophiques au XXe siècle, notamment au sein de la phénoménologie, chez Heidegger puis chez Michel Henry.
Heidegger
Michel Henry
La vie est traditionnellement comprise d'un point de vue extérieur et scientifique comme un ensemble de propriétés objectives qui définissent la vie au sens biologique du terme, celle du corps matériel. Pourtant, la vie possède une composante intérieure qui relève de la subjectivité la plus radicale, d'une sphère d'immanence absolue dans laquelle nous sommes en permanence immergés et avec laquelle nous coïncidons[9].
Par opposition à ces penseurs qui recherchent la vie dans l'extériorité du monde et qui la réduisent à un processus anonyme en troisième personne, le philosophe Michel Henry a proposé une approche phénoménologique de la vie fondée sur l'expérience purement subjective que chacun fait de sa propre vie, telle qu'elle se révèle immédiatement à elle-même[10],[11].
En un sens, la vie est ce qu’il y a de plus simple, mais ce qui est le plus simple est aussi souvent ce qu'il y a de plus difficile à penser[12]. C'est le mérite du travail phénoménologique du philosophe Michel Henry que d'avoir ramené la notion de vie à l'essentiel, car elle est tout simplement ce que nous sommes, le fondement et l'essence de la manifestation, qui est l'auto-affection[13].
Nous savons ce qu'est la vie d'un savoir absolu qui ne doit rien au monde et qui précède toute connaissance et toute philosophie parce que nous sommes des humains, nous appartenons déjà à cette vie que nous connaissons de l’intérieur, qui fonde notre être et chacun de nos pouvoirs, comme la pensée[14].
Michel Henry définit la vie d'un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir de se sentir et de s'éprouver soi-même en tout point de son être[15]. Pour lui, la vie est essentiellement force et affect[16]. Il établit une opposition radicale entre la chair vivante et le corps matériel dans son livre Incarnation, une philosophie de la chair[17].