Plus jamais ça
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« Plus jamais ça » (parfois aussi « plus jamais », « jamais plus » ou en allemand Nie wieder et en anglais Never again) est un slogan historique et politique originellement associé au serment des rescapés de la Shoah et des camps de concentration nazis. La première utilisation documentée de cette formule dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale remonte à avril 1945, prononcée par les prisonniers libérés du camp de concentration de Buchenwald pour exprimer un engagement profondément antifasciste et universaliste. À partir de la fin des années 1960, l'expression fait l'objet d'une réappropriation idéologique, notamment par le rabbin Meir Kahane et la Jewish Defense League, qui l'associent rétroactivement au mythe nationaliste de Massada issu d'un poème de 1927. La portée exacte de l'expression fait depuis l'objet de débats pour déterminer si elle possède une vocation universaliste (la prévention de toutes les formes de génocides et d'oppressions (en)) ou une signification particulariste et identitaire (prévenir de futures attaques visant spécifiquement les Juifs). Cette expression est aujourd'hui couramment reprise par des personnalités politiques, des ONG et figure sur de nombreux monuments commémoratifs. D'autres mouvements se sont approprié le slogan pour commémorer le coup d'État de 1976 en Argentine (Nunca más), dénoncer d'autres génocides, ou promouvoir le contrôle des armes à feu.

Entre 1941 et 1945, le Troisième Reich et ses alliés assassinent environ six millions de Juifs ainsi que des millions d'autres victimes (opposants politiques, Roms, homosexuels) dans le cadre de la Shoah et du système concentrationnaire nazi[2]. Dans ce contexte, l'origine historique directe de l'expression « plus jamais ça » (Nie wieder) remonte au 19 avril 1945, lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald. Les survivants, rassemblés sur la place d'appel, prononcent le Serment de Buchenwald. Les détenus de ce camp étaient majoritairement des prisonniers politiques européens de gauche (communistes, socialistes, syndicalistes) internés dès 1937, rejoints plus tard par des Juifs, des Roms et des prisonniers de guerre. Leur serment est un appel universel à la paix : « L'écrasement définitif du nazisme est notre tâche. La construction d'un monde nouveau dans la paix et la liberté est notre idéal »[3],[4]. Spécialistes des études culturelles, Diana I. Popescu et Tanja Schult soulignent qu'il existait à l'origine une nuance : pour les prisonniers politiques, « plus jamais ça » renvoyait à la lutte globale contre le fascisme, tandis que pour les rescapés juifs, il enjoignait à « ne jamais oublier » les communautés détruites. Ces différences se sont estompées à mesure que la mémoire de la Shoah prenait une dimension universelle[4]. D'après l'Organisation des Nations unies, c'est cet universalisme qui a présidé à l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme et de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en 1948, la communauté internationale ayant « formé le vœu de ne plus jamais laisser commettre » de telles atrocités[5].
Réappropriation idéologique et le mythe de Massada
Une autre genèse du slogan a été construite a posteriori par certains courants du sionisme révisionniste et de l'extrême droite israélienne, en le rattachant au poème épique hébreu Massada, publié par Yitzhak Lamdan (en) en 1927. Le poème, qui relate le siège de Massada où des rebelles juifs auraient préféré le suicide collectif à la reddition face aux Romains, contient le vers « Plus jamais Massada ne tombera ! »[6]. Bien que ce poème ait été très populaire dans le Yichouv (la communauté juive en Palestine mandataire) dans les années 1930, les historiens soulignent l'anachronisme d'un lien direct avec le serment de 1945 : les rescapés européens de Buchenwald, souvent bundistes ou laïcs, ne se référaient pas à cette épopée nationaliste, mais formulaient un rejet du fascisme. La fusion entre la mémoire de la Shoah (le Never Again) et le mythe de Massada s'opère plus tard. Dans l'Israël des premières décennies, le comportement des victimes européennes de la Shoah fut souvent perçu négativement, assimilé à des « moutons conduits à l'abattoir », par opposition à la figure glorifiée du « Nouveau Juif » combattant, inspirée de Massada[7]. À la fin des années 1960, le rabbin d'extrême-droite Meir Kahane et son organisation, la Jewish Defense League (JDL), popularisent massivement le slogan Never Again aux États-Unis, mais en en modifiant profondément le sens. Pour Kahane, le drame de la Shoah résidait moins dans le système totalitaire nazi que dans la passivité supposée des victimes. Le slogan « Plus jamais ça » cesse alors d'être un appel universel à la paix pour devenir un cri de ralliement identitaire et préventif signifiant : « Plus jamais nous ne serons des victimes »[8],[9]. Cette redéfinition a servi à justifier le recours à la violence, à la ségrégation et parfois au terrorisme par ces mouvements nationalistes[10].
Définitions et débats
D'après Hans Kellner, « décortiquer toutes les couches sémantiques contenues dans "plus jamais ça" représenterait un immense travail. Limitons-nous à signaler que cette expression ordonne à quelqu'un de décider qu'un évènement ne doit jamais se produire une seconde fois »[11]. Des débats continuent sur la portée de l'expression : concerne-t-elle au premier chef les Juifs ou sa portée est-elle, au contraire, universelle (« Le monde ne doit plus jamais laisser un autre génocide se produire ») ? Toutefois, dans la bouche des personnalités politiques et des institutions internationales, c'est la signification universelle qui prévaut[3]. L'expression est également courante dans la sphère politique allemande d'après-guerre (Nie wieder Deutschland), où elle souligne la nécessité de rejeter toute forme de nationalisme allemand et de patriotisme exacerbé ayant conduit au nazisme[12]. Ellen Posman, dans ses réflexions, alerte sur le double tranchant du slogan : « une humiliation passée, conjuguée à une insistance sur des droits précédemment bafoués, peut inspirer un désir collectif de faire étalage de sa force, ce qui risque de vite dégénérer en violence »[13].
Utilisations contemporaines

La formule est régulièrement citée dans des commémorations officielles et apparaît sur de nombreux musées mémoriels, dont ceux du camp d'extermination de Treblinka et du camp de concentration de Dachau ; l'expression figure également dans les monuments à la mémoire du génocide des Tutsis au Rwanda[14]. En 2016, Samuel Totten estime que « cette expression, qui autrefois représentait un avertissement puissant, est devenue un cliché » car elle est répétée de façon rhétorique par les dirigeants mondiaux alors même que des génocides se poursuivent[3]. Elie Wiesel estimait lui-même que si « plus jamais ça » se traduisait par des actes, « il n'y aurait pas eu de massacres de masse au Cambodge, au Rwanda, au Darfour ni en Bosnie »[15]. Plus récemment, l'expression a été mobilisée par les ONG pour dénoncer le génocide des Ouïghours en Chine[16].
