L'expression anglaise Holocaust distortion («déformation de la Shoah») gagne en popularité et décrit largement la négation des responsabilités à laquelle est assimilée sa banalisation[5].
L'essayiste Manfred Gerstenfeld identifie la minimisation de la Shoah comme l'une des onze formes de distorsion de la réalité historique. Il la définit comme l'application d'un langage spécifique à la description de la Shoah à des événements et des objectifs qui n'y sont pas liés[6]. Selon Gerstenfeld, ces sujets sans rapport incluent les problèmes environnementaux, l'avortement, l'abattage des animaux, la consommation de tabac et les violations des droits de l'homme[7]. David Rudrum de l'université de Huddersfield cite comme exemples de banalisation de la Shoah l'évocation du camp d'Auschwitz par Lord Dafydd Wigley pour s'opposer aux armes nucléaires et la référence à la Nuit de Cristalpar Al Gore pour défendre l'environnement[8].
Le politologue allemand Clemens Heni(de) écrit : « Contrairement à la version radicale, le négationnisme modéré est souvent difficile à identifier. Il est souvent toléré, voire encouragé et reproduit au sein du courant dominant, et pas seulement en Allemagne. Les chercheurs ont commencé que récemment à démêler ce phénomène inquiétant. Manfred Gerstenfeld aborde la banalisation de l’Holocauste dans un article publié en 2008. En Allemagne, en 2007, deux chercheurs, Thorsten Eitz et Georg Stötzel, ont publié un volumineux dictionnaire de la langue et du discours allemands concernant le national-socialisme et l’Holocauste. Cet ouvrage comprend des chapitres consacrés à la banalisation de l’Holocauste et aux comparaisons artificielles, telles que les tristement célèbres « Holocauste atomique », « Holocauste des bébés », « Holocauste de l’avortement », « Holocauste rouge » ou « Holocauste biologique »»[9].
Elie Wiesel, survivant de la Shoah et auteur de mémoires, écrit : « Je ne peux plus utiliser [le mot Holocauste ]. D'abord parce qu'il n'y a plus de mots, et ensuite parce qu'il est devenu tellement banalisé que je ne peux plus l'employer. Quel que soit l'incident qui se produit, on l'appelle désormais « holocauste ». Je l'ai constaté moi-même à la télévision, dans mon pays. Un commentateur, décrivant la défaite d'une équipe sportive, l'a qualifiée d'« holocauste ». J'ai lu dans un journal californien très prestigieux le récit du meurtre de six personnes, et l'auteur l'a qualifié d'holocauste. Alors, je n'ai plus de mots »[10].
Cas notables
Guerre des historiens
Durant la Controverse des historiens (Historikerstreit), de nombreux chercheurs estiment que la position adoptée dans le débat sur l'unicité de la Shoah par les intellectuels conservateurs menés par l'historien Ernst Nolte– à savoir que la Shoah n'était pas unique, que les Allemands ne devraient pas porter un fardeau de culpabilité particulier pour la «Solution finale à la question juive», qu'il n'y avait pas de différence morale entre les crimes de l'Union soviétique et ceux de l'Allemagne nazie, car les nazis avaient agi ainsi par crainte de ce que l'Union soviétique pourrait faire à l'Allemagne, ou que la Shoah elle-même était une réaction à la révolution bolchevique et à l'Union soviétique – banalise la Shoah et reprend la propagande nazie[11].
L’historien allemand Thomas Kühne écrit que «plus les historiens étaient provocateurs dans leur démarche et plus ils remettaient en question le caractère unique ou particulier de l’Holocauste, plus leur travail se heurtait à la résistance, voire au dégoût, notamment celui de l’Allemand Ernst Nolte dans les années 1980»[12].
À la suite des nombreuses manifestations d'antisémitisme dans plusieurs pays d'Europe dont la France, Simone Veil, survivante de la Shoah et ex-présidente du Parlement européen, est invitée en 2003 à Washington par le Groupe d'action international pour la coopération sur l'éducation, la mémoire et la recherche sur la Shoah. Elle y estime que «le risque de la banalisation du génocide des juifs et des Tziganes (Porajmos) est plus grand que celui de sa négation. Cette banalisation est en cours, a-t-elle dit, et elle est "retournée contre Israël, accusé, de façon scandaleuse, de crimes contre l'humanité"»[13].
Comparer l'Israël contemporain à l'Allemagne nazie, ou le sort des Palestiniens à celui des Juifs sous l'occupation nazie, est critiqué comme une banalisation de la Shoah ou comme un acte antisémite. L'Anti-Defamation League (ADL) accuse en 2012 Gilad Atzmon de banaliser et de déformer la Shoah, notamment dans le contexte du conflit israélo-palestinien. Selon l'ADL, Atzmon a utilisé le terme « Shoah » pour décrire le traitement infligé par Israël aux Palestiniens, parmi d'autres exactions[14].
Le Centre pour Israël et les affaires juives (CIJA) condamne l'Église unie du Canada pour avoir minimisé la Shoah. Selon le CIJA, l'Église unie du Canada a publié un document, en 2012[15],[16], contenant une déclaration dénonçant la «perte de dignité» des Palestiniens, attribuée à Israël, juste après une déclaration similaire reconnaissant «le déni de dignité humaine des Juifs» pendant la Shoah[17].
Lors d'une visite à Berlin en 2022, le président palestinien Mahmoud Abbas déclare au chancelier allemand Olaf Scholz qu'«Israël a commis… 50 massacres, 50 carnages, 50 holocaustes», après avoir été interrogé sur la possibilité de présenter des excuses pour le massacre de Munich perpétré par des terroristes palestiniens en 1972 sur des athlètes israéliens aux Jeux olympiques. Dans un message adressé au journal Bild, Scholz affirme que «pour nous, Allemands, toute relativisation de l'Holocauste est insupportable et inacceptable»[18].
Après que le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a comparé en 2024 les actions israéliennes durant la guerre de Gaza à la Shoah, Dani Dayan, président du musée de la mémoire Yad Vashem, déclare que ces propos représentent un antisémitisme flagrant et «une combinaison scandaleuse de haine et d'ignorance», ajoutant que «comparer un pays qui lutte contre une organisation terroriste meurtrière aux actions des nazis durant l'Holocauste mérite d'être condamné sans réserve». Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu réagit aux propos de Lula en déclarant: «Les paroles du président du Brésil sont honteuses et alarmantes. Il s'agit d'une banalisation de la Shoah et d'une tentative de nuire au peuple juif et au droit d'Israël à se défendre»[20].
Le Livre noir du communisme
Un rapport de la Commission Wiesel critique la comparaison des victimes du Goulag avec les victimes juives de la Shoah, comme cela a été fait dans Le Livre noir du communisme, comme une tentative de banalisation de la Shoah[2].
Théorie du double génocide
La thèse du double génocide soutient qu'il y a eu deux génocides contemporains d'égale ampleur, l'un nazi et l'autre stalinien. Le spécialiste de la Shoah et de l'antisémitisme Michael Shafir qualifie cette théorie de forme d'obscurcissement de la Shoah[21], tandis que l'anthropologue de la mémoire Carole Lemée y voit un symptôme d'antisémitisme persistant[22].
Dans son ouvrage Le modèle de l’Holocauste/génocide en Europe de l’Est, Ljiljana Radonić écrit que la théorie du double génocide postule une équivalence entre communisme et nazisme. Radonić affirme que cette théorie et les accusations de «génocide» communiste proviennent à la fois d’un «répertoire d’arguments anticommunistes véhiculé par les émigrés depuis les années 1950 et, plus récemment, par des politiciens et des universitaires révisionnistes», et de la «banalisation relative» de l’Holocauste qui «résulte de l’assimilation des massacres d’après-guerre de collaborateurs présumés de l’Axe et d’opposants au régime de Tito au même cadre conceptuel que le meurtre nazi de six millions de Juifs». Radonić décrit cela comme «une tentative de diaboliser le communisme de manière plus générale, en le présentant comme une idéologie proche du nazisme»[23].
Selon l'historien allemand Jörg Hackmann(de), ce terme est impopulaire auprès des chercheurs, tant en Allemagne qu'à l'étranger[25]. Alexandra Laignel-Lavastine écrit que son usage «confère immédiatement à la réalité qu'il décrit un statut équivalent à celui de l'extermination des Juifs par le régime nazi»[26]. Michael Shafir affirme que l'utilisation de ce terme conforte la «composante de martyre concurrent» de la théorie du double génocide[21]. Le professeur George Voicu déclare que son confrère roumain Leon Volovici a «à juste titre condamné l'usage abusif de ce concept comme une tentative d'usurper et de saper un symbole spécifique à l'histoire des Juifs d'Europe»[27],[28].
Néonazisme en Allemagne
Le cas du Parti national-démocrate d'Allemagne formation néo-nazie d'extrême droite en Allemagne (NPD, abréviation de Nationaldemokratische Partei Deutschlandsparti qui s'appelle désormais La Patrie (Die Heimat en allemand) depuis ): Valérie Dubslaff écrit à son sujet dans la Revue d'Allemagne et des autres pays de langue allemande: «À partir des années 2000, le NPD systématise l’emploi du relativisme victimaire qu’il adapte selon les occasions. Souvent, les victimes juives sont comparées aux victimes de guerre «allemandes», aux soldats, aux veuves, aux expulsés des anciens territoires de l’Est ou aux victimes des bombardements alliés de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le par exemple, le député national-démocrate du parlement de Saxe, Jürgen Gansel, suscite une forte indignation dans l’hémicycle – et bien au-delà – en fustigeant l’«Holocauste des bombes» (Bomben-Holocaust) qui s’est abattu sur la ville de Dresde et sa population, en »[29],[30]
Réseaux sociaux
Certaines tendances sur les plateformes de médias sociaux banalisent la Shoah. En 2020, des adolescents publient sur TikTok des vidéos d'eux-mêmes déguisés sur le thème de la Shoah, et TikTok interdit le hashtag#Holocaustchallenge[8].
Vaccination contre le Covid19
Lors de la crise sanitaire et les mesures prises pour lutter contre le Covid19, en Suisse comme dans d’autres pays, de nombreuses réactions venant en opposition à la politique de vaccination obligatoire sont allées jusqu’à faire figurer la mention «non vacciné» sur fond d’étoile jaune de la Shoah, brandir des affiches contre le «pass nazitaire» ou affubler le conseiller d’État genevois Mauro Poggia d’un uniforme SS. La CICAD luttant contre l'antisémitisme et la diffamation considère que «la bêtise n’est pas le seul moteur de cette banalisation»[31].
Le 21 mars 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est son tour critiqué par Yad Vashem pour avoir établi une fausse équivalence entre l'invasion russe et la Shoah, tandis que le Premier ministre israélien Naftali Bennett juge la comparaison des deux événements inappropriée[38].
En 2026, de nombreux produits représentant l’étoile jaune, symbole de la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, sont proposés à la vente sur des plateformes commerciales comme Ebay ou Etsy. Il s'agit d'étoiles jaunes marquées de l’inscription Jude («juif» en allemand) à travers des autocollants, des pin’s, des aimants ou encore des fichiers numériques à imprimer; certains représentent l’étoile jaune sur un fond rayé évoquant l’uniforme des déportés dans les camps nazis[40].
Cette commercialisation est dénoncée par plusieurs organisations et relance le débat sur la banalisation de la mémoire de la Shoah et la régulation des places de marché en ligne[40].
Autres
En 2015, un élu suisse compare une manifestation devant le centre culturel alternatif à la Nuit de Cristal, ce pogrom allemand de 1938 «contre les Juifs où près de 200 synagogues ont été détruites, 7 500 commerces saccagés et 30 000 juifs déportés»[41].
12Tuvia Friling, Radu Ioanid, Mihail E. Ionescu et Lya Benjamin, Distortion, negationism and minimization of the Holocaust in postwar Romania, International Commission on the Holocaust in Romania, , 47, 59 (lire en ligne)
↑Heni, «Secondary Anti-Semitism: From Hard-Core to Soft-Core Denial of the Shoah», Jewish Political Studies Review, Jerusalem, vol.20, nos3/4, fall 2008, p.73–92 (JSTOR25834800)
↑Lazar Berman, «Israel livid as Brazil's Lula says Israel like 'Hitler,' committing genocide in Gaza», The Times of Israel, (lire en ligne)
12Shafir, «Ideology, Memory and Religion in Post-Communist East Central Europe: A Comparative Study Focused on Post-Holocaust», Journal for the Study of Religions and Ideologies, vol.15, no44, , p.52–110 (lire en ligne) Quote at pp. 64 and 74.
↑Lemée, «History-memory of Litvak Yiddish spaces after the Holocaust. Between worlds of life and worlds of assassination», Ethnologie française, vol.170, no2, , p.225–242 (DOI10.3917/ethn.182.0225)
↑(de) Horst Möller, Der rote Holocaust und die Deutschen: die Debatte um das "Schwarzbuch des Kommunismus", Munich, Piper Verlag, (ISBN978-3-492-04119-5)
12Hackmann, «From National Victims to Transnational Bystanders? The Changing Commemoration of World War II in Central and Eastern Europe», Constellations, vol.16, no1, , p.167–181 (DOI10.1111/j.1467-8675.2009.00526.x):
«A coining of communism as 'red Holocaust,' as had been suggested by the Munich Institut fur Zeitgeschichte, did not find much ground, neither in Germany nor elsewhere in international discussions.»
↑George Voicu, Holocaust Public Memory in Postcommunist Romania, Studies in Antisemitism, Bloomington, Indiana University Press, , 41–71p. (ISBN978-0-253-03274-4, lire en ligne), «Postcommunist Romania's Leading Public Intellectuals and the Holocaust» Quote at p. 46.
↑George Voicu, «L’attitude des intellectuels roumains face à la Shoah et à sa mémoire dans la Roumanie post-communiste», Revue d’Histoire de la Shoah, vol.194, no1, , p.583–618 (ISSN2111-885X, DOI10.3917/rhsho.194.0583, lire en ligne, consulté le )
Shafir, Michael (2002). «Entre déni et «trivialisation comparative» – Le négationnisme de l’Holocauste en Europe centrale et orientale post-communiste». Acta – Analyse des tendances actuelles de l’antisémitisme . Jérusalem: Université hébraïque, Centre international Vidal Sassoon pour l’étude de l’antisémitisme . 19 p. 23.