Point de vue de l'islam sur la Bible hébraïque
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Dans le Coran, la Bible hébraïque est appelée de deux manières différentes : al-Kitâb (le Livre), at-Tawrâ[1] (la Torah). La Torah y désigne non seulement le Pentateuque, mais également le reste de la Bible hébraïque et des sources post-bibliques, comme le Talmud et le Midrash.

Gravure ottomane du XVIe siècle
Si le reflet de la Bible hébraïque dans le Coran est assez partiel, celui-ci comporte néanmoins de nombreuses allusions et mentionne nombre d'histoires et de personnages bibliques. La Bible hébraïque est, en outre, importante pour l'islam car les exégètes coraniques (mufassirūn) interprètent plusieurs passages comme des annonces de la venue de Mahomet et, plus largement, de la victoire de l'islam. Par ailleurs, nombre de commentateurs musulmans contestent l'intégrité des textes - révélations qui ne devraient contenir que les paroles de Dieu (Allah) - dans leurs versions chrétiennes et juives qui auraient été falsifiées.
La Bible hébraïque dans le Coran

Miniature safavide vers 1550
Le Tanakh revêt une importance particulière pour l'islam car son apport, surtout indirect, est décisif. En effet, l'islam le considère comme un des textes sacrés que Dieu (Allah) a révélés aux hommes, plus particulièrement aux juifs, avant le Coran (voir l'article « Livres sacrés de l'islam »), et, à ce titre, est souvent utilisé par les apologètes musulmans pour « prouver » la véracité revendiquée de leur dogme lors de débats interreligieux en se servant de passages qu'ils interprètent comme des annonces de la venue de Mahomet[2].
Le Coran ne fait pratiquement jamais de citation littérale de verset biblique, mais en donne des versions remaniées ou commentées, ce qui montre qu'il s'intéresse à ce qu'il saisit de la Bible hébraïque et non à sa formulation. Le seul passage biblique cité tel quel par le Coran est le verset 29 du Psaume 37, qu'il reprend au verset 105 de sa 21e sourate (Al-Anbiya). Les histoires bibliques sont présentées comme si le lecteur était censé les connaître[3]. De nombreux éléments post-bibliques, dont plusieurs midrashim, sont mêlés aux récits bibliques comme s'ils faisaient partie de la Bible hébraïque, tandis que bon nombre d'éléments de cette dernière n'y figurent pas. Cette lacune sera comblée après coup grâce à la littérature exégétique, aux recueils de hadiths et surtout par l'intermédiaire des Histoires des prophètes qui donnent une image beaucoup plus riche de la Bible hébraïque.
Selon le Coran, Adam était « muslim », c'est-à-dire « soumis [à Dieu] »[4], tout comme Abraham (Ibrahim) - en particulier - ainsi que l'ensemble de tous les prophètes (petits et grands) et grandes figures vétérotestamentaires, de Moïse, le premier prophète juif, à Malachie, le dernier, en passant par Isaac, Saül, David, Salomon, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, Jonas, Esdras, etc. En outre, un célèbre hadith rapporté, d'après la tradition musulmane, par Abu Huraira affirme que « tout enfant naît sur la disposition naturelle (fitra) islamique et ce sont ses parents qui en font un juif, un nazaréen ou mazdéen [...] »[5].
Outre les nombreuses évocations de figures et récits vétérotestamentaires (Adam, Noé, Loth, Jacob/Israël...), le Coran reprend également plusieurs épisodes célèbres surtout présents dans des apocryphes, comme l'inhumation d'Abel par Caïn[6], l'histoire d'Abraham brisant les idoles, rejeté par son père, Terah (appelé « Azar » dans le Coran) puis miraculeusement sauvé de la fournaise, ou encore le récit de Joseph résistant aux avances de la femme de son maître Putiphar (appelé « Al-Aziz » dans le Coran)[7]. Si certains de ces récits trouvent leur origine dans les textes bibliques canoniques, d'autres relèvent de traditions extra-bibliques, notamment apocryphes, d'inspiration talmudique ou midrashique. À l'instar de la Bible hébraïque, le Coran est le texte au sein duquel la figure de Moïse est la plus mentionnée (765 fois pour le Tanakh, entre 130 et 140 fois pour le Coran).
Enfin, plusieurs notions d'origine biblique occupent également une place de choix aussi dans le texte coranique, telles que la Géhenne, le jardin d'Éden, la Résurrection, le Jugement dernier[8], la messianité, la fin des temps, la prophétie, la Révélation...
D'un point de vue normatif, le Coran reprend ostensiblement les données du Décalogue et, plus globalement, de la loi mosaïque, tout en usant de plus de largesse sur certains points.
Outre les termes al-Kitāb (« le Livre ») et al-Tawrāt (« la Torah »)[2], le texte coranique emploie également l'expression az-zabūr (arabe : ٱلزَّبُورِ) pour désigner les Psaumes, présentés comme le livre révélé à David (Daoud). Il évoque aussi, de manière beaucoup plus allusive, les « feuillets d'Abraham et de Moïse »[9], ainsi que les « premiers écrits »[10] ou « anciennes révélations », sans toutefois préciser la nature ou le contenu de ces textes. Par ailleurs, le Coran utilise l'expression ahl al-Kitāb (en arabe : أَهْل ٱلْكِتَاب), expression se référant à la Bible, couramment traduite par « Gens du Livre » ou « Gens de l'Écriture », qui désigne principalement les juifs et les chrétiens[2], reconnus comme détenteurs d'Écritures révélées antérieures à l'islam.
Mahomet et le Messie dans la Bible hébraïque
D'après l'apologétique musulmane, la venue de Mahomet et la « victoire » de l'islam sont prophétisées par de nombreux versets de la Bible hébraïque. Ainsi, par exemple, plusieurs passages de la Bible où les exégètes juifs ou chrétiens voient l'évocation de la venue du Messie, comme cela est le cas dans un verset du livre d'Isaïe mentionnant un enfant né (...) dont la souveraineté repose sur son épaule[11], les érudits musulmans y lisent le sceau de la prophétie qui, selon la croyance musulmane, figure précisément sur l'épaule de Mahomet[2].
En islam, le terme de Masîh (Messie) est exclusivement attribué à Îsâ (Jésus de Nazareth) - ainsi qu'à un personnage diabolique annonciateur de la fin des temps sous la forme de al-Masîh ad-Dajjal, l'Antéchrist islamique[12] - mais ne porte pas la notion de sauveur que l'on trouvait précédemment chez les chrétiens arabes, comme en araméen ou en syriaque[13]. Pour Tabari, al-Masîh 'Issa (littéralement le « Messie Îsâ ») est « celui qui est purifié des fautes et des faiblesses humaines ». Abû `Abdillah al-Qurtubî cite 23 avis concernant l'étymologie du mot Masih dans son ouvrage al-Tadhkira et l'auteur d'al-Qâmûs les fait parvenir à cinquante avis dans son Targhîb al-Qâmûs[14],[15].
Néanmoins, plusieurs traditions d'inspiration musulmane prêtent à Mahomet une certaine dimension messianique. Ainsi l'Évangile de Barnabé - un manuscrit composé au XVIe siècle en italien par un musulman espagnol[16] - réserve le titre de Messie au seul Mahomet[17] et les morisques faisaient du prophète de l'islam le Messie Universel tandis que Îsâ n'était Messie que des enfants d'Israël[18]. De même, le courant de l'ahmadisme (perçu comme « secte » par les musulmans « orthodoxes ») considère Mirza Ghulam Ahmad, le fondateur de ce mouvement, comme Messie et Mahdi, mais il s'agit là d'une approche marginale dans le monde musulman.
Traductions en arabe
Bien que certaines sources littéraires mentionnent l'existence de traductions arabes (en) du Tanakh dès le IXe siècle, leur existence historique effective demeure incertaine (bien que probable). Ibn Qutayba (888) cite des passages de la Genèse en arabe. D'après Ibn al-Nadîm (995), l'historien Ahmad ben Abd Allaâh ben Salâm avait traduit l'intégralité de la Bible hébraïque de l'arabe mais rien n'en subsiste. Al-Fisal d'Ibn Hazm l'Andalou (1064) comporte également de nombreux extraits du texte.
On attribue des versions lacunaires au théologien nestorien Hunayn ibn Ishaq (IXe siècle) et au savant karaïte Yaphet ben Ali (Xe siècle). Mais une traduction en arabe plus complète, accompagnée de commentaires, fut réalisée par un savant juif au Xe siècle, Saadia Gaon (942), mais sans que l'on sache si les musulmans avaient connaissance de ces traductions[19].
Intégrité des textes et tahrif

Miniature anonyme alentours du XVIe siècle
Le Coran est à envisager comme la rédaction écrite d'une révélation qui se résume en une affirmation : Dieu (appelé « Allah ») est unique ; il n'a ni compagnon, ni associé, ni concurrent, etc. Ainsi, dans cette optique rigoureusement monothéiste, le Coran est compris par les musulmans comme cette ultime révélation qui corrige les déformations juives et chrétiennes infligées à la révélation première faite à Adam[20] et, bien qu'il emprunte de nombreuses références aux textes judaïques, l'islam conteste dès sa naissance l'intégrité de la Bible hébraïque. Le Coran articule contre les juifs d'importants reproches : ceux-ci auraient falsifié (tahrîf ; 5,13) leur livre et auraient modifié (tabdîl « substitution » ; 7:162) certains passages annonçant la venue du prophète de l'islam[21].
La critique littéraire permet d'établir deux strates distinctes dans la rédaction du Coran : l'une qui porte davantage d'accents bibliques correspondant à la période mecquoise (610/612-622) et une autre correspondant à la période médinoise (622-632)[22], au cours de laquelle la cassure s'opère tant avec les chrétiens que les juifs[23]. Les versets qui évoquent la corruption[24] n'indiquent jamais d'une manière explicite que les textes de la Torah ou de l'Évangile sont falsifiés[25] et correspondent d'ailleurs davantage à une confirmation de l'authenticité de la Torah et de l'Évangile originels[26]. Cette dernière interprétation est d'ailleurs celle de plusieurs commentateurs classiques, comme Ibn Abbas, Fakhr ad-Din ar-Razi ou encore Tabari, qui affirment que les gens du Livre n'ont pas altéré textuellement leurs Écritures (qui, en tant que révélations divines, sont protégées de tout changement par Allah), mais en ont modifié le sens.
Christoph Luxenberg soutient, pour sa part, que le Coran sélectionne les textes judéo-chrétiens, rejetant certains rouleaux comme forgés de main de scribe (des siècles avant sa rédaction/révélation)[27]. Il veut de même trancher entre les différentes lectures des textes en araméen et en hébreu qui se prêtaient à une déformation des sens des versets lors de leur lecture[28]. De fait, à l'époque de sa rédaction, les massorètes standardisaient le corpus des textes en mots et en phrases, et imposaient une récitation standard que critique Muhammad[29]. En tout état de cause, pour le Coran, les juifs altèrent le sens des paroles révélées ; ils ont oublié une partie de ce qui leur a été révélé que le Coran rappelle en partie, tandis que les chrétiens ont également oublié une partie de ce qui leur a été rappelé. La sourate 5:15 déclare :
« Ô gens détenteurs de l'Écriture ! Notre apôtre est venu à vous, vous exposant une grande partie de l'Écriture, que vous cachiez et effaçant [aussi] une grande partie de celle-ci[30]. »
Cependant, l'argument de la falsification des Écritures préexiste au texte coranique : il est possible que Mahomet l'ait emprunté aux chrétiens qui l'ont précédemment utilisé contre le juifs[31] (ainsi que le montre la querelle entre Jacobites et Nestoriens à ce sujet)[32]. La tradition musulmane, elle, impute essentiellement ces modifications à 'Uzayr, personnage énigmatique du Coran[33], que beaucoup d'auteurs musulmans identifient à Ezra le Scribe[34], nommé ainsi dans la Bible[35], qui aurait éradiqué tous les témoignages en rapport avec la venue de Mahomet, la description du personnage, de ses qualités et la victoire de la religion que celui-ci est destiné à apporter à l'humanité[36].
Dans l'islam, Abraham devient la figure originelle du croyant, pur monothéiste, précédant les déviations des juifs et des chrétiens[37] dont les Écritures ne rendent pas compte, selon le Coran, de la pureté du message coranique. Pour l'interprétation islamique majoritaire (dite « orthodoxe »[38]), la Bible ne peut donc être tenue pour authentique.