Pons de Léras
From Wikipedia, the free encyclopedia
Pons de Léras, né dans les années 1090 et mort vers 1153, est le fondateur de l'abbaye cistercienne de Sylvanès (Aveyron).
Le problème des sources
La vie de Pons est documentée dans deux sources principales. D’abord les chartes recueillies dans le cartulaire de l’abbaye, rédigé dans les années 1170, et dans lequel il est cité comme témoin ou comme destinataire de dons faits à la communauté[1].
Nous disposons d’autre part d’une chronique rédigée entre 1161 et 1165 par Hugues Francigena, moine de Sylvanès, et qui fait le récit de la conversion de Pons ainsi que de la fondation et des premiers temps du monastère. Hugues affirme en avoir entrepris l’écriture sous l’injonction de son abbé[2], le quatrième qu’a eu le monastère depuis sa création. Le recours à l’écrit pour consigner les débuts de l’abbaye, dans ces années 1160, n’est évidemment pas anodin : il répond à un tournant de l’histoire institutionnelle de l’établissement[3]. Face à la disparition progressive de la génération des fondateurs, la nécessité s’impose de conserver par écrit leur expérience et leur enseignement. A un moment où le monastère ne cesse, par les dons et par les achats de terres, de prospérer et de s’agrandir, il s’agit de faire retour sur les valeurs qui ont guidé sa fondation, et qui sont avant tout celles du partage et de la sobriété. La chronique de Hugues se fait, à une échelle locale, le relais d’un questionnement qui est à l’époque celui de l'ordre de Cîteaux dans son ensemble : comment concilier l’institutionnalisation de l’expérience monastique avec la stricte observance de sa règle et de son mode de vie ? C’est la raison pour laquelle la chronique de Hugues peut aussi être lue comme une hagiographie : la narration de la vie et de la conversion de Pons doit servir à l’édification et à l’instruction des générations futures de moines, pour qu’elles voient en lui un modèle à imiter.
Mais si elle s’inscrit dans un dispositif mémoriel plus large, elle n’en revendique pas moins son authenticité. Dans sa préface, Hugues affirme avoir recherché les témoignages des frères les plus âgés, ayant pu recueillir indirectement des informations orales, mais surtout ceux de Hugues et Raymond Alzarram, seuls membres encore en vie du groupe des fondateurs et anciens compagnons de Pons de Léras[2]. Restituer sa vie dans sa véritable chronologie suppose donc d’envisager avec recul le récit qui nous en est parvenu, entre hagiographie et historicité.
Pons de Léras, mauvais miles converti
On trouve dans la chronique du moine Hugues une description de Pons tel qu’il était avant sa conversion : « Selon les valeurs du siècle, il était de naissance illustre, riche en biens, comblé par son avoir, d’une vive intelligence, fort physiquement, vigoureux sous les armes, puissant dans sa ville. Remarquable pour tout ce qui concerne la gloire du siècle, il se distinguait au milieu des autres. Au début de sa vie, il suivit les désirs du temps et se rendit importun à beaucoup de ses voisins. Il en embobinait certains par la rouerie de ses propos, semait le désordre chez les autres par la violence armée, dépouillait tous ceux qu’il pouvait de leurs biens propres et, de nuit comme de jour, les harcelait par des actes de pillage. »[2]
On sait que la famille de Pons possédait un château qui dominait le Pas de l'Escalette (Hérault)[4] et jouxtait la route qui montait de Montpellier jusqu’à la Causse du Larzac plus au nord. La chronique brosse le portrait d’un jeune féodal violent, se livrant à des exactions sur les populations environnantes en rançonnant convois et voyageurs et en pillant du bétail. Au début du XIIème siècle, à une époque où le royaume de France se trouve en proie à des luttes intestines et souvent sanglantes entre aristocrates, qui usent de la force armée pour asseoir leur autorité sur les territoires qu’ils convoitent, les chevaliers pillards comme Pons de Léras ne sont pas rares. C’est précisément de ces jeunes nobles que l’Eglise tente, depuis le IXème siècle, de canaliser la violence par la Paix de Dieu. Mais la description faite par Hugues du futur fondateur de Sylvanès emprunte aussi au topos du mauvais miles, du seigneur cruel, cupide et voleur, pour conférer davantage de signification et de valeur à la conversion qui va suivre. La caractérisation de Pons de Léras, tel qu’il était avant de renoncer au monde, sert un manichéisme qui rehausse les valeurs divines, donc les seules réelles, de douceur et de charité selon lesquelles il vivra par la suite et qui sont aussi celles de la communauté dans son ensemble.
On peut dater la conversion de Pons des années 1115-1117[5]. Dans la chronique de Hugues, c’est le remords des exactions commises, et la peur du châtiment divin qu’elles pourraient lui attirer, qui la provoquent : « Mais le Seigneur juste, qui ne veut pas la mort du pécheur mais son repentir, qui fait miséricorde à qui il veut et qui endurcit qui il veut, frappa son cœur du trait de la crainte de Dieu et le changea radicalement par rapport à sa conduite passée. »[6] La seule possibilité de rachat est dans la décision « de quitter le siècle et de consacrer désormais le reste de sa vie à des actes de pénitence. »[2] Renonciation au monde qui nécessite avant tout, de la part de Pons, de se déprendre de tout lien charnel et affectif qui pourrait l’y retenir, et donc la séparation d’avec sa femme et ses deux enfants. Il place son épouse et sa fille dans un monastère de femmes « en leur donnant une large part de ses biens »[2], et donne son fils comme oblat au monastère Saint-Sauveur de Lodève. Le bas âge des enfants de Pons au moment de sa conversion conduit à supposer qu’il était lui-même un homme jeune, ce qui permettrait de situer sa naissance dans les années 1090[7].
Vivre à l'imitation du Christ : la vente des biens et les mois de pèlerinage
Pons, qui a partagé à ses proches son souhait de rupture avec les attachements du monde, est rejoint par six hommes, nobles comme lui, et désireux de faire leur salut : Raymond de Piret, le prêtre Guiraud, Pierre Alzarram, Guillaume de la Roque, Hugues le Grand et Guillaume d’Esparron[8]. Les membres du groupe sont sept au total, nombre auquel le Moyen-Age attache une valeur hautement symbolique et que le chroniqueur interprète comme un signe de l’approbation divine.
Pour se dépouiller de toutes possessions matérielles et parachever ainsi sa conversion, Pons décide de vendre aux enchères l’intégralité de ses biens et de son patrimoine. L’argent en espèce apporté par les acheteurs ne suffit pas à tout vendre et Pons accepte de recevoir des paiements en animaux ou en grains. Le produit de la vente est destiné aux plus démunis, mais aussi aux institutions qui sont à l’époque de plus en plus nombreuses à voir le jour et qui pratiquent la charité : communautés religieuses, hospices et églises. Le dimanche des Rameaux de 1117[9], Pons entre à Lodève « nu et déchaux »[10], assujetti sous un carcan de bois et, à sa demande, frappé de verges. Cette procession pénitentielle, durant laquelle il s’accuse lui-même de ses péchés pour s’en purifier, évoque forcément, aux yeux de l’assistance, la Passion du Christ. Le lundi saint, ainsi que le mardi et le mercredi suivants, Pons reçoit à Lodève des plaignants venus de toute la région et envers lesquels, avant sa conversion, il s’est rendu coupable de vol ou de pillage. Il restitue à chacun ce qu’il lui a pris, en distribuant le bétail qui lui est revenu de la vente de ses propres biens. Hugues rapporte à cet occasion un détail qui vaut la peine d’être relevé. « Un villageois de ses voisins » assiste à la contrition de Pons sans rien lui réclamer, affirmant d’avoir « aucun motif de plainte contre [lui] » : « vous ne m’avez jamais fait de tort et n’avez jamais commis d’injustices contre moi. » Quand Pons lui révèle qu’il a pénétré de nuit dans son enclos pour lui voler son bétail, son voisin refuse d’abord de le croire : « je ne vous pense pas coupable de ce tort. »[11] La description qu’a faite Hugues d’un seigneur inique et rapace doit donc être nuancée et, au moins en partie, mise au compte d’un topos littéraire et moral. De même il semble n’avoir jamais été l’objet de la haine de ses parents et ses proches, puisque, dans les premiers temps de sa conversion, Pons se voit entouré de la foule de ses amis étonnés de son changement de comportement[6].
Le jeudi saint, dans le même geste d’identification au Christ, il lave les pieds de treize pauvres et leur offre un repas en souvenir de la dernière Cène. Et pour commémorer cette fois la veille du mont des Oliviers, Pons et ses six compagnons quittent leur terre et leur maison en pleine nuit, vêtus en religieux, chargés seulement d’un bâton et d’un besace, pour se rendre à l'abbaye de Gellone, aussi appelée Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault). C’est le lundi de Pâques que commence, pour Pons et ceux qui l’ont suivi, un pèlerinage de plusieurs mois qui les mène d’abord à Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils rencontrent l’évêque de la ville, Diego Gelmírez (1068-1140), formé par les clunisiens[12], qui les encourage à fonder une petite communauté de religieux dans un lieu isolé, comme elles essaiment par dizaines dans l’Europe occidentale de la première moitié du XIIe siècle. Au retour, ils passent par tous les grands centres de pèlerinage de l’Ouest : le Mont-Saint-Michel, l'église de Saint-Martin à Tours, celle de Saint-Martial à Limoges et de Saint-Léonard à Noblat. A Rodez, ils rencontrent Adhémar, l’évêque de la ville, « soutien actif du redressement grégorien et des expériences monastiques nouvelles », qui leur propose son aide. Le comte de Rodez demande aussi à les voir, lui qui considère Pons comme « un chevalier de ses familiers et un ancien ami. »[13] A la fois le comte et l’évêque leur proposent de s’établir dans leur diocèse, offrent qu’ils refusent, désirant s’établir dans un lieu éloigné de toute présence humaine. Quoiqu’il en soit, les liens tissés pendant la période de pèlerinage montrent que Pons, loin de rompre avec les institutions ecclésiastiques, a toujours cherché le soutien et la caution des évêques, qui voyaient en retour dans cette nouvelle conception de la foi, fondée sur l’imitation permanente du Christ, un appui de la réforme grégorienne et de l’autonomisation de l’Eglise par rapport à la société laïque.
La fondation d'une communauté d'ermites (1118-1132)
Poursuivant sa descente vers le sud, le petit groupe jette finalement son dévolu sur Camarès, zone boisée et humide, située non loin du Lodévois et de la route de Saint-Jacques mais suffisamment écartée pour permettre le recueillement propice à la vie religieuse. Arnaud du Pont, le seigneur du lieu, que Pons et ses compagnons « connaissaient depuis longtemps »[13], leur apporte aussitôt son soutien et encourage leur installation : « Voici : cette terre est à vous, restez où il vous plaira, bâtissez, semez, plantez, défrichez, et priez pour moi. »[2] Ici comme à Rodez, c’est à des hommes de sa connaissance, à des « alliés » appartenant au même groupe social, que Pons s’adresse. On le voit, cette complicité de caste facilite dès le départ son entreprise et lui apporte la caution de figures d’autorité.
On peut dater de l’année 1118 l’installation des sept pèlerins dans le Camarès[4]. « Ils y restèrent, dit la chronique, bâtirent de leurs propres mains de petites maisons, vécurent dans la société des animaux, travaillant chaque jour avec acharnement, défrichant les fourrés à la faucille, labourant la terre à la houe […]. »[14] Dans les premiers temps de la communauté, les journées sont divisées, sans distinction hiérarchique au sein de ses membres, entre travail manuel et prière. C’est le début d’une période d’érémitisme qui dure jusqu’en 1136, année de la consécration du monastère de Sylvanès en abbaye cistercienne[15].
Un événement rapporté dans la chronique fait prendre la mesure de la rapidité avec laquelle la communauté gagne en prospérité et en réputation, et de la manière dont le charisme du fondateur y a contribué. Dans les années 1124-1125 a lieu une grande famine qui frappe l’Europe occidentale et provoque un nombre considérable de pertes humaines[16]. Camarès et ses environs ne sont pas épargnés : « La terre refusa son fruit à ses cultivateurs et tous ceux qui la cultivaient furent dans la désolation après avoir été frustrés dans leur espoir et joués par la perfidie de Cérès. »[14] Une foule d’indigents se rassemble alors autour du monastère, dont la coutume de charité et d’hospitalité, « qu’on observait comme une loi »[2], est connue de la population. Que celle-ci s’y réunisse spontanément et en attende un soulagement suggère que la communauté de Sylvanès, à cette époque déjà, abonde en ressources et jouit d’une certaine aisance matérielle. Aux frères réticents à ouvrir les portes du monastère, Pons de Léras adresse un discours qui mêle ferveur religieuse et langage guerrier : « Il nous faut tenir ferme et non pas fuir ; il nous faut nous battre comme des hommes parce que la couronne ne revient qu’à celui qui a lutté dans les règles : rappelez-vous les premiers jours de votre conversion, pendant lesquels vous avez soutenu la grande lutte de l’épreuve et de l’endurance, et comment Dieu nous a libérés de toutes les tribulations et de toutes les angoisses. Croyez maintenant qu’il vous arrivera la même chose. […] D’un fil de votre chemise à la courroie de vos sandales, qu’il ne reste rien qui ne soit vendu et donné aux pauvres, car ce sont nos frères ; ils ont le même Père que nous, à qui nous disons tous « notre Père ». »[17] Pons, brillant orateur, sait convaincre, réactiver par son exemple le zèle de ceux qui l’écoutent, et les entraîner à sa suite dans l’imitation du Christ : « je vais me faire moi-même mendiant pour les mendiants. »[18] C’est finalement Arnaud du Pont qui ouvre ses greniers et distribue ses réserves, ce qui donne lieu dans la chronique à une réécriture à peine voilée du miracle biblique de la multiplication des pains : « En effet, le pain se multipliait au fur et à mesure qu’on le consommait, et la nourriture foisonnait sous la dent de ceux qui la mangeaient. »[2] Ce n’est que le 24 juin, jour de la Nativité de Saint Jean Baptiste, et après leur avoir donné un grand repas, que Pons congédie tous ceux qui étaient venus l’hiver précédent demander refuge contre la famine.
« Par la suite, dit la chronique, ce lieu prospéra et se développa tant, non seulement au point de vue matériel, mais aussi par ses religieux et ses possessions, qu’on le jugea propice à la fondation d’une abbaye et à la pratique de l’observance régulière. »[19] En l’espace d’une quinzaine d’années, la petite communauté fondée par Pons s’est considérablement enrichie, grâce surtout à la réputation qu’elle s’est acquise tant auprès des institutions ecclésiastiques que des populations : les dons, l’arrivée incessante de nouveaux frères et l’obtention de nouvelles terres entraînent « l’idée d’une installation définitive, l’ambition logique de la pérennisation de l’expérience. »[20]. Il est très probable par ailleurs que les capacités de gestion foncière qui étaient celles de Pons, au vu de son ancien statut social, aient largement contribué à l’élargissement du domaine. Dans ce contexte de croissance et de prospérité, le rattachement à un ordre monastique et l’observance d’une règle commune sont envisagés par les frères comme le couronnement de plusieurs années d’efforts.
Pons de Léras, frère convers
C’est de 1132 que date la plus ancienne charte de donation rédigée pour le monastère[21] : la propriété des lieux occupés est la première étape nécessaire à l’installation d’une communauté monastique sur les terres de Sylvanès. La seconde concerne le choix de la règle à adopter. La préférence des frères se porte d’abord sur les chartreux. C’est Pons de Léras qui, en sa qualité de fondateur, se rend à la Grande Chartreuse (Dauphiné) à la fin de 1133 ou au début de 1134 pour le consulter le chapitre[22]. Etonnamment, celui-ci lui conseille de privilégier l’ordre cistercien. On peut expliquer ce refus par l’incompatibilité du mode de vie cartusien, qui exige des moines l’isolement complet et réduit au minimum la vie communautaire, avec celui des frères de Sylvanès, qui permet, en vertu de la « loi » de charité évoquée plus haut, une ouverture sur le monde extérieur. Pons se rend alors à l'abbaye cistercienne de Mazan, la plus proche de Sylvanès, et place le monastère sous la tutelle de l’ordre cistercien.
S’ouvre une période de transition qui prélude à la consécration proprement dite du monastère en 1136. En 1134-1135, ceux des frères de Sylvanès qui se destinent à entrer dans les ordres se rendent à Mazan pour effectuer leur noviciat[23], d’une durée minimale d’un an. Ils sont une douzaine à suivre, sous la direction de l’abbé Pierre-Itier, un apprentissage qui les conduit à prononcer les vœux de pauvreté, de silence, de chasteté et de stabilité. Pons ne les accompagne pas : il fait le choix de rester parmi les frères convers, groupe de laïcs intégrés à la communauté religieuse d’une abbaye mais n’ayant pas prononcé la totalité de leurs vœux et ne pouvant donc pas accéder à la cléricature. La chronique s’empresse de préciser que Pons adopte le statut de convers par humilité, « afin de pourvoir plus librement aux besoins de la maison et d’être le serviteur des serviteurs de Dieu. »[24]
Cette interprétation, de la part de l’hagiographe de Pons, suggère en réalité de manière plus large l’ambiguïté du statut de convers au sein des structures monastiques du XIIème siècle, et les changements de regard dont il a fait l’objet[1]. Dans les années 1160, à l’époque où Hugues rédige sa chronique, les convers sont avant tout des paysans, des individus de basse extraction auxquels sont déléguées les tâches manuelles et agricoles, et dont la statut social est donc nettement inférieur à celui des clercs. Du vivant de Pons de Léras au contraire, les convers étaient majoritairement des aristocrates, hommes et femmes, soucieux de leur salut, et qui entraient souvent au monastère à la fin de leur vie. Ce n’est que dans les années 1150, quand les communautés monastiques ou érémitiques originelles ont commencé à étendre leur domaine et à acquérir des fermes ou des granges éloignées du monastère, que le besoin de main-d’œuvre a provoqué une profonde modification du statut des convers, désormais des inférieurs prioritairement affectés au travail agricole. Dans les années où Hugues écrit la vie du fondateur de Sylvanès, il est devenu inconcevable qu’un aristocrate puisse être convers. C’est la raison pour laquelle il s’est attaché à justifier, par l’humilité de Pons et par la sincérité de son repentir, un choix qui a dû lui apparaître comme une anomalie.
Mais si Pons de Léras est resté convers, c’est sans doute aussi pour de toutes autres raisons. Les frères convers n’étaient pas astreints à la clôture et à l’isolement total que les moines devaient observer ; ils étaient autorisés et même amenés, pour le service de la communauté, à entretenir des liens avec le monde extérieur. Ce statut, plus flexible que celui de clerc, a donc permis à Pons de continuer à gérer le temporel de l’établissement et à œuvrer pour l’agrandissement de son domaine foncier. Jusqu’à la consécration de Sylvanès en abbaye cistercienne, c’est lui qui dirige le monastère, conseillé par les frères formés à Mazan. Dans les chartes qui figurent dans le cartulaire, certains donateurs de cette période le désignent à tort comme « abbé de Notre-Dame de Salvanès »[25], tant son autorité est reconnue. Il est le seul frère à être nommé dans les actes de donation établis en 1133 avec la caution d’Adhémar, évêque du Rouergue, et qui garantissent aux membres de la communauté la jouissance des terres sur lesquelles leur chapelle et leurs habitations sont installées[26].
C’est en 1136 que se produit le rattachement officiel de Sylvanès à l’ordre de Cîteaux. Pons s’efface alors devant le nouvel abbé, Adhémar, un de ses compagnons de longue date, et probablement comme lui assez âgé, puisqu’il n’occupe sa charge que six mois. On ne sait presque rien de ce qu’ont été les activités de Pons après la mise en place effective de la tutelle cistercienne, même si on peut supposer qu’il a participé à l’élargissement incessant du domaine foncier de la nouvelle abbaye : il négocie les actes majeurs de donation de terres[27] et participe à des opérations de bornage, signe de la liberté de déplacement dont il bénéficie en tant que convers[28]. Il a probablement joué un rôle, peut-être même en tant que messager envoyé à Rome, dans l’obtention de la bulle de protection pontificale accordée à la communauté par Innocent II en 1140[29]. Il est encore en vie lors du transfert, en 1151, du monastère et de son église en amont dans la vallée du Cabot, loin des laïcs attirés, surtout pendant l’été, dans ce lieu connu pour les vertus curatives de ses eaux thermales[30].
On ne connaît pas la date exacte du décès de Pons, même s’il est avéré qu’elle a lieu après 1153. Hugues, sans en donner l’année, affirme qu’elle a eu lieu « au mois d’août, le premier jour du mois »[24], ce qui fait coïncider la mort de Pons avec celle de Bernard de Clairvaux, le 1er août 1153.
Si la mémoire de Pons continue après sa mort à faire l’objet d’un culte local, propre au Lodévois, et d’une consécration institutionnelle dont la chronique se fait l’écho, celles-ci n’ont pas pour autant débouché sur une canonisation. On peut l’expliquer par le fait que le seul miracle qui a pu lui être attribué de son vivant, la multiplication des denrées lors de la famine de 1124-1125, s’est produit en son absence, étant donné que Pons quitte le monastère, monté sur un âne, pour se faire « mendiant parmi les mendiants », avant qu’Arnaud du Pont ne distribue aux pauvres ses propres réserves. On ne lui doit par ailleurs aucun miracle post-mortem.