Primat de Normandie

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Le titre de primat de Normandie est un titre primatial honorifique revendiqué par l'archevêque de Rouen. Au xxie siècle, l’annuaire diocésain de Rouen utilise le titre de primat de Normandie, mais celui-ci n'a pas de reconnaissance de Rome ni de valeur canonique.

Dominique Lebrun, actuel "primat de Normandie".

Ce titre est historiquement lié à la volonté des archevêques de Rouen de s'émanciper de l'autorité du primat des Gaules à laquelle ils étaient soumis depuis 1079. En 1458, Rome ayant établi le rattachement direct du siège de Rouen au Saint-Siège, les évêques de Rouen prennent d'eux-mêmes depuis 1527 le titre de « primat de Normandie » pour plus de sûreté bien qu'il n'ait jamais été reconnu par Rome.

Origine des revendications primatiales

Si la foi catholique a fait son apparition certainement dès le IIe siècle sur le territoire diocésain actuel, les évêques de Rouen sont attestés dès la fin du IIIe siècle. Le titre archiépiscopal datant quant à lui du VIIIe siècle. Ses diocèses suffragants sont apparus entre le IIIe et le Ve siècle. Enfin, le diocèse du Havre est né par scission territoriale du diocèse de Rouen en 1974.

À l'exemple de Severt[1], Dom Pommeraye[2] et Fisquet[3], les auteurs varient sur le titre à accorder à Rouen (« Primat de Normandie / Primas Normandiæ »[4] ou « Primat de Neustrie »[5]) et sur l’effectivité de cette appellation : Rouen se nomme primat, « comme estant le siége de la nation Normande »[6], « quoiqu’il n’ait sous lui aucun Métropolitain »[4], « bien qu’on leur objecte qu’ils sont de singuliers Primats, puisqu’ils n’ont de supériorité sur aucun archevêque, et qu’on les compare à des rois sans sujets »[7]. Le très sérieux Dictionnaire pratique des connaissances religieuses alignait les contre-vérités sur la primatie de Rouen : « en 990, l’archevêque Robert prit le titre de primat de Normandie, et en 1119 le pape Calixte II affranchit le siège de toute dépendance vis-à-vis de Lyon »[8]. François Ranchin (†1641) datait la primatie rouennaise du temps des trois Charles de Bourbon (1550-1604)[9] ; Laurent Bonnemant (†1802) la ramenait aux années 1650[10].

En conflit avec l'évêque d’Avranches, le chapitre d'une collégiale fit appel à l’officialité primatiale de Lyon contre la sentence rendue par l’official de Rouen : le cardinal d’Estouteville (1453-1483) « porta immédiatement la cause en première instance au tribunal du pape Calixte III » en protestant que l'appel à Lyon lésait les droits du Saint-Siège, arguant « qu’il était parfaitement notoire que l’Église de Rouen était immédiatement soumise au Saint-Siège, et que l’appel susdit à la primatie de Lyon était un véritable attentat aux droits de la Cour romaine »[11]. Le cardinal Domenico Capranica, mandaté pour juger l'affaire, confirma la sentence de l’official de Rouen comme seul juge compétent () : Rome non seulement entérina sa décision (), mais établit en principe l'immédiate soumission au Saint-Siège de l’Église de Rouen ()[12]. Lyon obtint alors de Charles VII une ordonnance défendant l’exécution du jugement de Capranica dans le royaume, mais Rouen considéra qu'à partir de ce moment, Calixte III l'avait libérée de la primatie lyonnaise. Pour autant, aucun archevêque de Rouen ne revendiqua un titre primatial au XVe siècle.

Conflit avec le primat des Gaules

Si, quelquefois dans l'histoire, des querelles s'élevèrent entre Rouen et Lyon pour contester la suprématie du primat des Gaules sur les quatre Lyonnaises, c'est en que naquit un véritable conflit sur cette question. En effet, un procès opposa Claude II de Saint-Georges, archevêque de Lyon et primat des Gaules, à Jacques Nicolas Colbert, archevêque de Rouen. La cause en était que l'archevêque de Rouen voulait réaffirmer son indépendance, à la suite d'un visa délivré par le primat des Gaules pour la nomination à une cure située sur le diocèse de Rouen.

La primatie créait, notamment en matière d'officialité, une juridiction intermédiaire entre les archevêques métropolitains et le pape lui-même. Le primat des Gaules, se basant sur la confirmation donnée par le pape Grégoire VII le , agissait comme le dernier échelon d'appel avant le pape.

Le procès devant la justice du royaume de France finit par faire triompher l'archevêque de Rouen (arrêt du , enregistré au Parlement le ; lettres patentes du roi Louis XIV, en date du ), malgré la légitimité démontrée de la primatie des Gaules, simplement par défaut de possession. Indépendante de la primatie lyonnaise, la métropole normande était-elle pour autant une vraie primatie ?

Une primatie autoproclamée

Si l'on en croit les comptes-rendus des Assemblées générales du Clergé de France, l’archevêque de Rouen était régulièrement appelé primat de Normandie (1584, 1608, 1610, 1625, 1628, 1660, 1670, 1675, 1685, 1693, 1705, 1725, 1730, 1734, 1735, 1742, 1745, 1750, 1758, 1760, 1775)[13]. Un factum édité en faveur du diocèse de Rouen contre la primatie lyonnaise () devait bien admettre que ce titre ne remonte pas au-delà de 1527[14]. On peut lire dans les actes du concile provincial de Rouen (1581) que Charles Ier de Bourbon (1550-1590) s'intitulait « Neustriæ primas » ou « Normaniæ primas »[15] : les Lyonnais ne se firent pas faute de souligner que c’était la première fois que le titre primatial apparaissait dans un concile[16].

La prétendue primatie de Rouen était purement défensive, uniquement destinée à échapper à la suprématie accordée à Lyon en 1079 ; les dates parfois alléguées (990, 1070, 1119) sont fausses ; aucune autre province ecclésiastique ne reconnut d'autorité supérieure au prélat normand. Nul acte pontifical ne créa jamais le titre de « primat de Normandie », qui ne fut revendiqué par les archevêques de Rouen qu'à partir du XVIe siècle. C’est une intervention royale qui a soustrait effectivement la Normandie à la primatie lyonnaise sans pour autant créer un titre de primat de Normandie ; d'ailleurs la prétendue primatie des archevêques de Rouen ne les a pas empêchés d’accepter un transfert à Paris (1672 et 1920), siège simplement métropolitain.

Le primat de Normandie de nos jours

En application du nouveau Concordat, la Bulle Qui Christi Domini vices () mettait fin à l’Église gallicane d’Ancien Régime : elle prit force de loi par le Décret du cardinal Caprara (), légat en France avec pouvoirs extraordinaires. Cet acte d’autorité exceptionnel non seulement remodelait radicalement la carte des diocèses français (et belges, alors annexés), mais abolissait explicitement tout l’état des dignités ecclésiastiques du royaume, sans aucune exception, supprimant par là-même toutes les primaties : « Nous déclarons annuler, supprimer et éteindre à perpétuité tout l’état présent des églises archiépiscopales et épiscopales ci-après désignées, avec leurs chapitres, droits, privilèges et prérogatives, de quelque nature qu’ils soient ; savoir : [liste intégrale des diocèses de France, répartis par province]. En sorte que, sans en excepter le droit des métropolitains, quels qu’ils soient et quelque part qu’ils soient, tous les susdits archevêchés, évêchés, abbayes, même indépendantes, et dont le territoire n’appartiendroit à aucun évêché, doivent être considérés avec leur territoire et leur juridiction comme n’existant plus dans leur premier état ; parce que ces titres ; ou sont éteints ; ou vont être érigés sous une nouvelle forme »[17],[18].

La Bulle d'exécution du Concordat de 1801 ayant donc supprimé toute l'ancienne Église gallicane dans son organisation hiérarchique, il n'était donc plus question de primatie normande… Jusqu'à la Restauration, qui vit refleurir les anciennes prétentions : dans son « Mandement du , M. de Bernis reprit le titre de Primat de Normandie que le cardinal de Cambacérès avait laissé tomber en désuétude »[3]. Ses successeurs firent de même avec une belle constance — avec une exception notable à Vatican II, où le titre primatial ne fut pas exhibé… Aujourd’hui encore, l’Annuaire diocésain de Rouen revendique le titre de primat de Normandie, ajoutant même une explication erronée : « un décret du pape Calixte III, au XVe siècle, reconnut à l’archevêque de Rouen le titre de primat de Normandie »[19], ce qui est une déformation manifeste de l’histoire. Si le titre primatial de Rouen n'a jamais été canoniquement érigé, le siège normand a été distingué d'une autre manière par Rome : quatre archevêques successifs de Rouen (1498-1594) sont entrés dans le Sacré-Collège ; depuis 1756, ils sont dix sur dix-huit (le dernier a quitté ses fonctions en 1968).

Annexes

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