Psychologie évolutionniste
courant de la psychologie dont l'objectif est d'expliquer les mécanismes de la pensée humaine à partir de la théorie de l'évolution
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La psychologie évolutionniste, ou évolutive[1], ou encore évolutionnaire[2], parfois abrégée en « psycho-évo » ou « évo-psy », est un courant de la psychologie cognitive[3] et de la psychosociologie dont l'objectif est d'expliquer les mécanismes de la pensée et les comportements humains à la lumière de la théorie de l'évolution biologique. Elle est assimilée par certains auteurs à la sociobiologie[4], ou considérée comme un courant qui a pris la succession de la sociobiologie aujourd'hui fortement contestée. Comme elle, la psychologie évolutionniste cherche à expliquer nos comportements et représentations en se référant à la théorie synthétique de l'évolution, mais elle accorde une plus grande place aux mécanismes psychologiques et à l'environnement culturel comme facteurs déterminants[4].
| Partie de |
Psychologie, théorie de l'évolution (d) |
|---|---|
| Pratiqué par |
Psychologue évolutionniste (d) |
Certains de ses détracteurs la considèrent comme pseudo-scientifique, lui reprochant un manque d'assise empirique et théorique, ainsi qu'une propension à naturaliser les conduites et les rapports de domination entre groupes humains.
Historique
La psychologie évolutionniste s’inscrit dans une tradition de courants ayant cherché à appliquer la théorie de l’évolution à l’étude du comportement humain. À la fin de L’origine des espèces, en 1859, Charles Darwin écrivait déjà :
« J’entrevois dans un avenir éloigné des routes ouvertes à des recherches encore bien plus importantes. La psychologie sera solidement établie sur une nouvelle base, c’est-à-dire sur l’acquisition nécessairement graduelle de toutes les facultés et de toutes les aptitudes mentales, ce qui jettera une vive lumière sur l'origine de l’Homme et sur son histoire. »[5]
Dans son sillage suivront la psychologie des instincts de William James[6] et William McDougall, l’éthologie de Nikolaas Tinbergen, Konrad Lorenz et Karl von Frisch[7], la sociobiologie de Richard Alexander, William D. Hamilton, Robert Trivers et Edward O. Wilson[8], ainsi que les approches nativistes du langage de Noam Chomsky et Eric Lenneberg[9].
Néanmoins, si la psychologie évolutionniste se développe de façon importante dans les années 1980-1990 spécifiquement, c’est que deux avancées scientifiques majeures ont eu lieu dans la seconde moitié du XXe siècle[10].
La première est la « révolution adaptationniste » en biologie évolutive, initiée notamment par George C. Williams, William D. Hamilton, Robert Trivers et John Maynard Smith (et résumée par Richard Dawkins dans Le gène égoïste). Leurs travaux fournissent une base théorique rigoureuse à l’étude de la sélection naturelle et de l’adaptation, en montrant comment les traits biologiques peuvent être compris comme des solutions à des problèmes récurrents rencontrés au cours de l’évolution[11],[12]. Cette approche a permis l’élaboration de nombreuses théories visant à expliquer l’évolution de comportements tels que l’altruisme, la coopération ou les stratégies reproductives[13],[14],[15]. Parallèlement, l’adaptationnisme a fourni des outils conceptuels permettant de distinguer les adaptations façonnées par la sélection naturelle de leurs sous-produits ou de caractéristiques apparues de manière contingente[11].
La deuxième avancée est la « révolution cognitive » démarrée dans les années 1950-1960 grâce à l’essor de la théorie de l’information, de la cybernétique et de l’informatique[16],[17]. L’esprit est maintenant considéré comme un système de traitement de l’information pouvant être étudié, et non plus comme une simple « boîte noire » ou une capacité générale d’apprentissage.
Les années 1970 et 1980 sont également marquées par des progrès en anthropologie, en primatologie et en linguistique. Des chercheurs comme Irven DeVore et Richard Lee développent des programmes d’étude systématique des chasseurs-cueilleurs contemporains afin de mieux comprendre les pressions de sélection ayant façonné l’espèce humaine au cours de son histoire évolutive[18]. Des travaux en comportement animal, en linguistique et en neuropsychologie remettent en cause l'hypothèse de la tabula rasa, et tendent à montrer que l'esprit humain possède des prédispositions cognitives héritées de l'évolution qui orientent l'apprentissage et le traitement de l'information[9],[19],[20],[21],[8].
Dans cet environnement intellectuel, les fondateurs de la psychologie évolutionniste John Tooby et Leda Cosmides couchent sur le papier en 1992 un programme de recherche visant à réunir toutes ces disciplines au sein d’un cadre théorique ayant comme objectif commun une meilleure compréhension du comportement humain[22][Interprétation personnelle ?][source secondaire nécessaire].
Cadre théorique
Présentation
Présentation générale
La psychologie évolutionniste est une approche théorique des sciences sociales qui place la structure psychologique dans une perspective évolutionniste[23]. Elle identifie les traits psychologiques humains qui résulteraient d'adaptations évoluées, c'est-à-dire les produits fonctionnels de la sélection naturelle dans l'évolution humaine. La réflexion sur les adaptations des mécanismes physiologiques, tels que ceux du cœur, des poumons et du système immunitaire, irrigue la biologie évolutionniste. Les psychologues évolutionnistes appliquent le même raisonnement à la psychologie, en proposant que l'esprit humain est modulaire et que la modularité de l'esprit est similaire à celle du corps. Une grande partie du comportement humain serait donc le résultat d'adaptations psychologiques mises en œuvre pour résoudre des problèmes récurrents dans les environnements ancestraux des humains[24],[25].
La psychologie évolutionniste n'est pas simplement une sous-discipline de la psychologie. Sa théorie évolutionniste prétend fournir un cadre métathéorique fondamental qui intègre le champ entier de la psychologie de la même manière que la biologie de l'évolution l'a fait pour la biologie[26],[27],[28].
Les psychologues évolutionnistes soutiennent que les comportements ou les traits de caractère qui sont universels dans toutes les cultures sont de bons candidats pour être déclarés comme résultant d'adaptations évolutives[29], y compris les capacités d'empathie, de discernement des parents avec les non-parents, d'identification et de préférence des partenaires plus sains, de coopération avec les autres.
Postuler des fonctions permet de découvrir du design
Le principe central de la psychologie évolutionniste est de postuler que la psychologie humaine a certaines fonctions pour découvrir plus rapidement ses caractéristiques. En effet, la fonction et le design d’un système sont toujours liés : étudier les caractéristiques d’un système permet d’en deviner sa fonction (comme en rétro-ingéniérie), et inversement, postuler qu’un système a une certaine fonction permet de découvrir ses propriétés, comme un ingénieur qui postulerait qu’un virus inconnu a une certaine fonction pour savoir quelles activités surveiller sur son ordinateur. C’est ce « pouvoir heuristique » de la pensée fonctionnelle, utilisé depuis longtemps en biologie par le « courant adaptationniste », que la psychologie évolutionniste cherche à appliquer à un système particulier : la psychologie humaine. Postuler des fonctions (évolutives) permet de guider la recherche et de découvrir plus rapidement le design caché de la psychologie[22].
Concepts
Lors de la création de ce programme de recherche, les fondateurs de la psychologie évolutionniste ont développé un certain nombre de concepts, plus ou moins acceptés par tous ses pratiquants. La première hypothèse sur laquelle s'appuye la psychologie évolutionniste— tout comme la psychologie cognitive — est que la majeure partie, voire la totalité, de nos comportements s'explique par des mécanismes psychologiques internes[30]. La seconde hypothèse est que l'esprit est un ensemble de multiples modules spécialisés de traitement de l'information, résultant d'une adaptation à des contraintes environnementales précises auxquelles ont dû faire face nos ancêtres hominidés à l'ère des chasseurs-cueilleurs[26].
L'idée sous-jacente est d'appliquer à l'esprit, ensemble de mécanisms cognitifs, l'approche évolutionniste reconnue par la biologie, pour découvrir et expliquer leur apparition dans le cadre des adaptations conservées via la sélection naturelle[31].
Environnement ancestral
Afin d’identifier les problèmes de survie et de reproduction que la psychologie humaine a rencontré au cours de l’évolution, il est plus pertinent[Selon qui ?] de prendre en compte l’environnement passé des ancêtres chasseurs-cueilleurs (généralement situé au Pléistocène) que celui des humains modernes. Non pas que l’évolution de la psychologie humaine se soit arrêtée depuis, mais comme l'évolution d'adaptations complexes demande un temps considérable, l'esprit humain resterait en partie adapté à un environnement de chasseurs-cueilleurs[32].
Ainsi, contrairement à une idée reçue, l'environnement occupe une place centrale en psychologie évolutionniste. Un comportement est toujours adapté à quelque chose, à un environnement particulier[33].
Comportements maladaptés
La prise en compte de l’environnement ancestral permet d’expliquer pourquoi il ne faut pas s’attendre à ce que tous les comportements soient toujours parfaitement adaptés. Si l’environnement actuel diffère trop de l’environnement ancestral, il est attendu que les comportements actuels soient parfois inadaptés. Un exemple classique est celui de l’appétence pour les aliments gras et sucrés, parfois néfaste aujourd’hui lorsqu’elle conduit à l’obésité, au diabète et aux maladies cardiovasculaires, mais qui a pu se réveler très utile dans un environnement où les calories étaient moins abondantes. Les comportements ne visent pas à maximiser la fitness à chaque instant, mais résultent de mécanismes psychologiques évolués pour la maximiser en moyenne, sur toute une vie, dans l'environnement ancestral[22].
Spécialisation fonctionnelle et modularité
L'esprit humain serait composé de nombreux mécanismes spécialisés, à l'image des organes du corps. De même que la sélection naturelle a organisé le corps en organes dédiés chacun à une fonction, elle aurait organisé l'esprit en programmes cognitifs spécialisés, parfois appelés modules. L'existence de telles spécialisations est suggérée notamment par la neuropsychologie, qui observe après lésions localisées des troubles affectant sélectivement certaines fonctions cognitives[34].
Certains de ces mécanismes ne traiteraient qu'une gamme restreinte d'informations, propre à un domaine particulier : c’est ce qu’on appelle la spécificité du domaine. Par exemple, l'apprentissage de la peur serait plus aisé pour certains stimuli ancestraux, comme les serpents, que pour d'autres. Cette idée a été formalisée pour s'opposer à la conception d'un esprit composé uniquement de capacités généralistes (mémoire, raisonnement, perception) applicables à tous les domaines, mais il est encore débattu de savoir à quel point la spécificité du domaine est répandue[35].
Définitions et périmètre
La dénomination « psychologie évolutionniste » est utilisée dans le monde anglo-saxon comme un terme générique regroupant toutes les approches évolutionnistes de la psychologie, y compris celles en désaccord avec les postulats originaux de Tooby et Cosmides, alors qu'en France, les chercheurs du domaine utilisent le plus souvent d'autres dénominations (éthologie humaine, écoéthologie, etc.)[réf. nécessaire]
Courants internes et évolutions depuis ses origines
Distinction entre une psychologie évolutionniste "au sens strict" et "au sens large"
Une distinction est parfois faite entre la psychologie évolutionniste "au sens strict" telle que défendue par ses fondateurs John Tooby et Leda Cosmides dans leurs articles séminaux[22],[25] et une psychologie évolutionniste "au sens large" qui mobiliserait la théorie de l'évolution de manière plus éclectique, sans nécessairement adhérer à l'ensemble des engagements mentionnés en section Concepts. La psychologie évolutionniste au sens strict a aussi été appelée « psychologie évolutionniste orthodoxe » ("high church")[36], « école de Santa Barbara » (du nom de l’université de ses fondateurs)[37.1], ou « psychologie évolutionniste au sens étroit » ("narrow")[38].
En France, si la psychologie dite évolutionniste est opposée dans les discours à différents autres courants de la psychologie, ces courants, bien que ne revendiquant pas le titre d'« évolutionniste », intègrent la notion d'évolution dans leur approche, de sorte que selon deux psychologue cognitifs, tous les courants pourraient revendiquer l'adjectif. Ils soulignent qu'une psychologie non évolutionniste pourrait formellement être conceptualisée, tout en donnant un contenu étrange. Selon eux, la différence entre psychologie évolutionniste et les autres écoles tient plus à l'accent posé par la première sur certains concepts, dont le fort adaptationnisme et l'importance centrale donnée à la sélection naturelle, permettant à la discipline de prédire aussi bien des mécanismes psychologiques au regard d'une fonction adaptative que d'inférer des fonctions adaptatives à partir des propriétés observées de ces mécanismes. Un autre concept différenciant est celui de la granularité des fonctions spécialisées envisagées, dont le nombre est plus nettement plus important[note 1]. Par exemple, il existe des fonctions telles que « détecter les infidèles dans les relations d'échange » ou « choisir un partenaire convenable », alors que les autres écoles s'appuient sur un plus petit nombre de fonctions, très générales, comme l'apprentissage associatif, la mise à jour bayésienne, les stratégies d'apprentissage social et le besoin de routine, qui sont considérées comme suffisantes[39].
Un changement de paradigme en psychologie
Tooby et Cosmides (1997) proposent que la psychologie connaisse un changement de paradigme et la redéfinissent comme « cette branche de la biologie qui étudie (1) les cerveaux, (2) comment les cerveaux traitent l'information et (3) comment les programmes du cerveau traitant l'information génèrent le comportement ».
Il y a débat pour savoir s'il s'agissait bien d'un changement de paradigme ou simplement de l'une des facettes du changement de paradigme produit par la réforme de la sélection naturelle générée par la sociobiologie et l'écoéthologie. De la même façon que la paléontologie humaine n'est pas un changement de paradigme particulier en regard de la paléontologie et de la théorie de l'évolution en général.[réf. nécessaire]
Différences avec d’autres disciplines liées
Différences avec la sociobiologie
Alors que la sociobiologie, désormais largement contestée et marginalisée par les médias[40],[41],[42], mais qualifiée de "triomphe" par ses pratiquants[43], a pour but d'expliquer des comportements à partir des théories évolutionnistes telles que la sélection naturelle ou la sélection sexuelle, la psychologie évolutionniste s'en distingue en déplaçant l'analyse des comportements vers les mécanismes cognitifs qui les sous-tendent. Son objet principal n'est donc pas tant le comportement lui-même que les facultés mentales supposées en être à l'origine[44]. Autrement dit, si la sociobiologie tend à analyser les comportements comme des produits directs de la sélection naturelle, la psychologie évolutionniste considère que la sélection naturelle optimise avant tout des programmes cognitifs, lesquels génèrent ensuite des comportements. Elle considère les êtres vivants comme des exécuteurs d’adaptations plus que des maximisateurs de valeur sélective[45]. Les fondateurs de la psychologie évolutionniste John Tooby et Leda Cosmides décrivent cette démarcation ainsi : « une des raisons pour lesquelles la psychologie évolutionniste est distincte de la sociobiologie humaine [..] consiste en son rejet de la maximisation de la valeur sélective comme explication du comportement. »[46.1].
Cette distinction permet notamment de rendre compte des comportements maladaptés. Par exemple, la consommation importante d’aliments riches en sucres et en graisses peut sembler maladaptée vu les pathologies qu’elle entraîne aujourd’hui[47]. Ce comportement pourrait donc être qualifié de « paradoxe évolutionnaire » et contredire les disciplines postulant que les comportements sont adaptés. En redirigeant l’analyse évolutive vers les capacités cognitives, la psychologie évolutionniste évite cet écueil, car des comportement maladaptés peuvent résulter de dispositions psychologiques adaptées lorsque les conditions environnementales changent[48]. Ainsi, des préférences pour des aliments riches en énergie ont pu se révéler utiles pour des chasseurs cueilleurs évoluant dans des environnements où l’abondance calorique n’était pas la même qu’aujourd’hui.
La psychologie évolutionnaire ajoute notamment à certains postulats de la sociobiologie celui de la modularité de l'esprit, emprunté à la psychologie cognitive de Jerry Fodor, étendant les concepts que celui-ci a développé pour la perception et le langage à l'ensemble de l'esprit humain. Celui-ci serait alors constitué d'une multitude de modules mentaux étroitement spécialisés, conçus comme autant de procédures de computation autonomes, façonnés au cours de l'évolution en réponse aux problèmes récurrents rencontrés par les populations humaines ancestrales[49].
Cette approche s'appuie sur l'idée que certaines dispositions psychologiques, adaptées à l'environnement dans lequel elles ont évolué, peuvent devenir inadaptées lorsque les conditions environnementales changent rapidement. Konrad Lorenz, par exemple, suggérait que l'attrait humain pour les aliments riches en sucres et en graisses pouvait s'expliquer par la rareté de ces ressources énergétiques dans les environnements préhistoriques. Dans les sociétés contemporaines, où ces aliments sont au contraire abondants et facilement accessibles, cette prédisposition peut contribuer à l'apparition de problèmes de santé tels que l'obésité ou le diabète[50].
Dans leur revue des approches évolutionnaires du comportement humain, le biologiste Kevin Laland et la psychologue Gillian R. Brown écrivent que de nombreux biologistes évitent de se qualifier « sociobiologistes » par crainte des attaques, et que « le mieux que puissent faire nombre de sociobiologistes en devenir est de travailler dans la clandestinité, d’adopter un pseudonyme tel que "psychologue évolutionniste" ou "écologue comportemental humain ", et d’espérer que le passage du temps permettra un jour que leurs conceptions soient jugées de manière plus objective. »[37].
Les fondateurs du domaine rejettent John Tooby et Leda Cosmides rejettent néanmoins cette vision, la qualifiant de doublement erronée, la psychologie évolutionniste n’ayant pas non plus été épargnée par les critiques, et son clivage avec la sociobiologie résultant avant tout de « débats longs et intenses sur comment appliquer l’évolution au comportement »[46.2].
Enfin, se recentrer sur le niveau cognitif permet à la psychologie évolutionniste d’étudier toute la psychologie humaine, et pas uniquement celle produisant des comportements, ou des comportements sociaux comme le proposait le fondateur de la sociobiologie en 1975[8]. Loin de se restreindre à l’étude des comportements sexuels, elle étudie donc de nombreux domaines ne produisant pas toujours de comportements comme les émotions, la religion ou la mémoire, et investit des domaines variés comme la psychiatrie ou la linguistique[51].
Différences avec la psychologie cognitive
L'approche de la psychologie évolutionniste diffère de l'approche traditionnelle en psychologie cognitive sur différents points :
- La psychologie évolutionniste s'intéresse davantage à la phylogénèse des processus cognitifs qu'à leurs fonctionnements neurobiologiques.
- La psychologie évolutionniste tente de découvrir et de prédire l'existence et le fonctionnement de processus cognitifs en utilisant la psychologie comparée, notamment des primates et l'analyse sociobiologique et écoéthologique.
- Les hypothèses, justifiant une expérience, sont toujours basées sur des arguments évolutionnistes.
- La psychologie évolutionniste propose d'expliquer les mécanismes psychologiques selon deux catégories de processus : les processus spécifiques à chaque domaine (domain-specific) et les processus généraux (domain-general). Les mécanismes en œuvre pour traiter un problème récurrent dans l'histoire évolutive seront dits domain-specific. Ainsi, l'importance de détecter un tricheur dans une interaction sociale serait à l'origine d'un processus spécifique qui ne s'appliquerait pas lorsqu'il s'agit de détecter la violation d'une règle non-sociale, comme l'illustre la tâche de Wason.
Par contre, les modèles sont testés en utilisant une démarche expérimentale dans la pure tradition de la psychologie cognitive. Par conséquent, ces différences ne constituent pas une frontière véritable entre ces deux approches en psychologie. En effet, seul le résultat expérimental compte en dernière instance.
Différences avec la théorie des traits d’histoire de vie
Au-delà des emprunts initiaux à ces divers cadres théoriques, la discipline fait depuis les années 2010 un appel de plus en plus fréquent à la théorie des histoires de vie, utilisée en biologie évolutionniste, en la transposant au champ du cerveau, mais avec des écarts tels qu'un article de synthèse publié par la Royal society publishing en vient à évoquer le paradoxe du bateau de Thésée[52].
Critiques
Critiques des méthodologies
Selon Pascal Picq,
« La psychologie évolutionniste actuelle n’échappe pas à ces travers épistémologiques, négligeant l’algorithme darwinien, et tentant d’attribuer notre psychologie à des traits mentaux sélectionnés au cours de notre long passé de chasseurs-collecteurs, et plus particulièrement pendant les âges glaciaires. Seulement, ses tenants se réfèrent à des conceptions erronées des périodes de la préhistoire, sans parler de leurs connaissances caricaturales de la sexualité chez les espèces les plus proches de nous[53]. »
La psychologie évolutionniste observe les mécanismes psychologiques actuels qui régulent en partie le comportement et, à partir de ces observations, elle essaye de retrouver d’hypothétiques adaptations passées causant ces mécanismes. Les critiques de la psychologie évolutionniste dénoncent cette forme d'inférence qui aboutit à élaborer des histoires ad hoc (just-so stories) dont la réfutablité s'avère problématique[54],.
Certains critiques soulignent aussi des biais et faiblesses épistémologiques : version simplifiée à outrance de la théorie darwinienne, mauvaise prise en compte des données des autres domaines scientifiques (primatologie, paléoanthropologie, paléoclimatologie, ethnologie).
La critique de la psychologie évolutionniste remet en cause la testabilité des hypothèses cognitives et évolutionnistes (telles que le fonctionnement modulaire du cerveau, et une grande incertitude sur l'environnement ancestral), et portent sur l'importance minorée des explications non-génétiques et non-adaptatives, ainsi que sur des questions politiques et éthiques dues aux interprétations des résultats de la recherche[55],[56].
Darwin lui-même avait mis en garde contre la tentation d'attribuer systématiquement une explication évolutionniste en biologie : relevant le cas de la fontanelle des mammifères, que certains avaient justifié comme une évolution adaptative permettant de franchir l'étroit passage du bassin, il relevait que cette disjonction des os du crane existait aussi chez les oiseaux et les reptiles, qui pourtant éclosent des œufs[57].
Les critiques de l'adaptationnisme darwinien s'appliquent aussi à la psychologie évolutionniste dont la prémisse est que les traits psychologiques sélectionnés ont eu une fonction importante pour la survie et la reproduction des individus dans un environnement passé. Ainsi selon le contre-argumentaire structuraliste : « de même que la couleur blanche des os n’a pas d’utilité, mais résulte de la présence de calcium (qui est utile), certains aspects de notre esprit peuvent n’être que des sous-produits d’autres capacités. Il ne servirait alors à rien d’essayer de déterminer leur fonction, puisqu’ils en seraient dépourvus : s’interroger sur la fonction de tel ou tel processus psychologique reviendrait à se demander à quoi sert la couleur des os ! ». Certains chercheurs, notamment Stephen J. Gould et Richard C. Lewontin, pensent que la grande majorité de nos mécanismes mentaux ne sont au départ que des « sous-produits » ayant maintenant une importance cruciale[58].
Mario Bunge cite, dans la revue Skeptical Inquirer, « la psychologie évolutive (purement spéculative) de la côte Ouest » comme une des « différentes poches de pseudoscience installées dans les sciences »[59]. Ce statut de pseudoscience, sans faire l'unanimité[60], et contesté par les tenants de la psychologie évolutive[61], émane d'une part non négligable de ses critiques, et peut résulter aussi bien d'une contestation du cadre théorique que des méthodologies utilisées ou des résultats empiriques[61],[62],[63].
Critiques du sexisme
En 2013, Michel Huteau a écrit : « la psychologie évolutionniste a été accusée d'être une « science sexiste » véhiculant une idéologie conservatrice contribuant indirectement à justifier la domination masculine et les discriminations dont les femmes sont l'objet[64] ». Irène Jonas décèle un « sexisme bienveillant » dans la valorisation apparente par les psychologues évolutionnistes de qualités prétendument innées des femmes, comme le goût pour la coopération et la conciliation, distinctes de qualités « masculines », comme le goût pour la compétition ; elle juge sans fondement scientifique cette tentative de présenter comme naturelles les différences entre les hommes et les femmes[65]. Le sociologue Sylvain Laurens et les journalistes Stéphane Foucart et Stéphane Horel voient dans la psychologie évolutionniste l'« excuse génétique du sexisme »[66]. La biologiste et philosophe de la biologie Elisabeth Lloyd conteste le postulat des psychologues évolutionnistes selon lequel il y aurait des prédispositions masculines et féminines, qui s'expliqueraient par la sélection naturelle au cours de l'évolution ; que des facteurs autres que la sélection naturelle entrent en jeu dans l'évolution (comme la dérive génétique aléatoire par exemple)[66].
Mari Ruti (en), auteur de The Age of Scientific Sexism. How Evolutionary Psychology Promotes Gender Profiling and Fans the Battle of the Sexes (2015) souligne le caractère rétrograde des stéréotypes de genre dans les versions vulgarisées de la psychologie évolutionniste, qui glorifient le mariage, stigmatisent les célibataires, et refusent d'« envisager différentes façons de vivre et d'aimer »[67].
Critiques de l'ethnocentrisme
Pour l’anthropologue Susan McKinnon, cette discipline est caractérisée par un biais ethnocentrique qui considère les comportements passés ou présents du monde occidental comme des « universaux de l’espèce humaine », ce qui aboutit à « essentialiser » les comportements, en négligeant d'autres facteurs (comme la culture), et alimente une idéologie néo-libérale[68].
Réponses aux critiques par les psycho-évolutionnistes
Différentes critiques sont apparues dès la constitution de la psychologie évolutionniste au sein des sciences psychologiques[69] (notamment dans la lignée des critiques portées à la sociobiologie (dont la scientificité est débattue) dont elle cherchait pourtant à se distinguer).
Pour certains chercheurs se réclamant de la psychologie évolutionniste, ces critiques s'attaquent le plus souvent à une version caricaturale de leur discipline, selon la rhétorique de l'épouvantail[70]. Ce biais serait particulièrement accentué[71] quand la psychologie évolutionniste touche au sexe[72] et au genre, y compris dans des manuels universitaires[73]. Le psychologue évolutionniste Jesse Bering, par exemple, considère que ses opposants l'attaquent par idéologie dès qu'il est question de la sexualité des femmes[74].
Par ailleurs, la discipline elle-même a évolué depuis sa constitution au cours des années 1990. Elle s'est notamment structurée sur le plan méthodologique et propose des formulations beaucoup plus complexes des interactions entre traits évolutifs et construction de l'individu, telles qu'elles se manifestent dans les variations inter-culturelles et inter-individuelles (par exemple dans le lien entre investissement parental et jalousie[75]).
Des données sociologiques relevées par Geoffrey Miller et al., comprenant un échantillon de 31 doctorants en psychologie se réclamant des thèses adaptationnistes, tendent aussi à contredire l'idée selon laquelle cette discipline serait la façade pseudo-scientifique d'une idéologie politique conservatrice : le fait d'être favorable ou non aux thèses adaptationnistes ne serait pas associé à une idéologie politique plus conservatrice (ces étudiants se révélant même souvent plus progressistes que la population américaine moyenne)[76].
Contre l'argument idéologique, les tenants de la discipline évoquent la loi de Hume selon laquelle la description d'un état de fait (concernant la nature de la psychologie humaine) n'est en rien une justification morale de celle-ci[77].

