Rastaquouère

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Le Brésilien de La Vie parisienne, archétype du rastaquouère du XIXe siècle au théâtre. Caricature de Jules Brasseur. Costume de scène et dessin de Draner (1866).

Un rastaquouère (ʁas.ta.kwɛʁ) est, essentiellement à la fin du XIXe siècle, un étranger, d'origine latine / méditerranéenne et de basse extraction sociale, étalant un luxe ostentatoire, suspect et de mauvais goût[1].

Terme d'origine hispano-américaine (rastracuero), il est employé dès 1880 pour qualifier des parvenus[2]. Formé du verbe espagnol (ar)rastrar ratisser », « traîner ») et du nom cueros cuirs, peaux »), il désigne au départ des tanneurs ou des grossistes en peaux et cuirs d'Amérique du Sud. Avec la présence à Paris de nombreux Sud-américains étalant de manière outrancière la fortune amassée dans cette activité au XIXe siècle, le terme prend en français son sens péjoratif. Il est ensuite réemployé dans ce sens en Amérique latine[3].

Le mot rastaquouère était couramment abrégé en rasta. Depuis la fin du XXe siècle cette abréviation est plus fréquemment utilisée pour désigner le mouvement rastafari, qui n'a aucun rapport étymologique.

Synonyme

Le terme de rastaquouère est parfois synonyme de sigisbée ou gigolo[4].

Description

Jean-Pierre Arthur Bernard décrit dans Les Deux Paris : les représentations de Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle[5]. l'image qui est alors donnée du rastaquouère, renvoyant à celle du Barbare des Grecs, s'exprimant dans un jargon incompréhensible faute d'avoir appris le français et parce qu'il a oublié sa propre langue. Citant Surtac (Les Morales du Rastaquouère, 1886), il parodie ainsi le baragoin du rastaquouère :

« Oun môssié voulait faire des glissades en embrassant oune jolie fâme sur lé lac dé la bois de Boulogne. Il en mourrutt…
Morale. On né patine pas avec l'âmour[6]. »

Lors de l'année 1889, avec l'Exposition universelle de Paris, où le monde entier se trouve concentré, le rastaquouère est stigmatisé, qui n'est plus seulement le Sud-Américain mais également le Slave, le Valaque, l'Allemand, ou tout simplement le latin d'Europe méridionale (Italien, Espagnol, Portugais)[7]. Il est toujours décrit de manière dépréciative, « le teint cuivré, les cheveux noirs, les yeux de braise ardente, l'allure féline, [exagérant] la mode dans la coupe de ses vêtements, [portant] des breloques et des diamants à tous les doigts », mais surtout comme un étranger « dont les moyens d'existence restent problématiques, et qui, en réalité, vit d'expédients au milieu d'un luxe frelaté[8]. »

La xénophobie exacerbée de cette fin de siècle va même inventer un terme pour décrier l'influence  qui ne peut être que délétère  de l'étranger dans les arts et les mœurs : le rastaquouérisme. Les frères Goncourt écrivent ainsi dans leur journal en 1889 :

« Des minarets, des dômes, des moucharaby, tout un faux Orient en carton, pas un monument rappelant notre architecture française. On sent que cette Exposition va être l'exposition du rastaquouérisme[9]. »

La détestation de l'étranger trouve son acmé la même année sous la plume d'Antonin Proust (Les Types de Paris) dans cette description virulente :

« Paris […] aime à ce point l'exotisme qu'il verse volontiers dans le rastaquouérisme, mot moderne qui désigne une maladie fort ancienne : il y a des siècles que nous sommes victimes de ce cabotinage impudent et grossier. […] Dans le domaine de l'art, c'est le rastaquouérisme italien qui nous a fait sacrifier de si admirables primitifs français. Au Louvre, les Bolonais, ces peintres à breloques, se prélassent dans les bonnes places. Et le néo-Grec, autre genre de charlatanisme, aussi odieux que le premier, plus odieux parce qu'il est plus persistant, ne s'est pas contenté de semer dans la Ville les monuments horribles, il a déteint sur toutes les manifestations de l'art[10]. »

Le siècle se termine avec l'affaire Dreyfus et la déflagration du « J'accuse… ! » publié par l'écrivain Émile Zola dans l’Aurore en 1898. De son côté, Jean Jaurès fait paraître, la même année, dans les colonnes de La Petite République dont il est le directeur, une série d'articles rassemblés sous le titre de Preuves relatives à l'affaire Dreyfus. Et l'on trouve, sous la plume de Jaurès l'utilisation du terme rastaquouère à l'appui de sa démonstration de l'invraisemblance et de l'absurdité de l'accusation.

« Qu’un rastaquouère pressé d'argent et vivant aux crochets de légations étrangères ou qu'un agent infime d'espionnage, protégé par son obscurité, multiplie ainsi les démarches imprudentes ; qu'il aille d'une légation à l'autre, qu'il se brouille et se dispute avec l'une, puis coure chez l'autre, avec des documents quelconques, pour solliciter un raccommodement, cela peut se comprendre. Mais qu'un officier d'état-major que la police reconnaît aisément se compromette avec cette étourderie, et qu'il coure de légation en légation pour de basses disputes et d'humiliants marchandages, cela est inadmissible[11]. »

Le rastaquouère n'est pas toujours celui qu'on croit

Le dialogue qui suit, entre le provençal Marius Corancez et le parisien Pierre Hautefeuille, dans Le « Tout Europe », premier chapitre d’Une idylle tragique de Paul Bourget (1896) illustre cependant un glissement de la vision portée sur l’« étranger », le « parisien » devenant le « provincial » (le rastaquouère ?) à l’aune de l’Europe :

« De Nice à San Remo, c’est le paradis des rastaquouères. C’est commun, c’est brutal, c’est abominable, tout simplement. Une merveilleuse nature déshonorée par les hommes, voilà cette côte… […] Est-ce la peine de quitter Paris pour venir en retrouver ici la caricature ? […]
Rastaquouères ! Rastaquouères !… Quand vous avez proféré cet anathème, tout est dit ; et, à force de le prononcer, vous ne vous doutez pas que vous êtes en train de devenir, vous autres Parisiens, les provinciaux de l’Europe. Mais oui, mais oui… Qu’il y ait des aventuriers sur la Rivière, qui donc le nie ? mais aussi que de grands seigneurs ! Et ces grands seigneurs, sont-ce des Parisiens ? Non, mais des Anglais, des Russes, des Américains, voire des Italiens, qui ont tout autant d’élégance et d’esprit que vous, avec du tempérament sous cette élégance, chose que vous n’avez jamais eue, et de la gaieté, chose que vous n’avez plus. […] Ah ! tu t’indignes, monsieur le puritain, mais tu ne t’ennuies plus… Va, cet endroit n’est pas si banal quand on veut seulement ouvrir les yeux. Et, avoue-le : des deux Parisiens et du rastaquouère que nous venons de voir, l’homme intéressant, c’est le rastaquouère[12] »

Quant au théâtre de ce XIXe siècle, s'il se saisit de l'air du temps et donc de la figure du rastaquouère, comme le font Henri Meilhac et Ludovic Halévy avec leur Brésilien d'opérette (1863) « qui sera un véritable Brésilien dans La Vie parisienne (1866) » c'est au moins avec un regard humoristique et beaucoup moins cruel que celui qui est porté sur le noceur, bourgeois ou aristocrate (souvent de noblesse d'Empire) parisien, qui est, lui, le dindon de la farce alors que notre rastaquouère garde sa prestance. Le summum du comique de situation est atteint avec un renversement des rôles inattendu lorsque Georges Feydeau fait dire au Général Irriga, le rastaquouère du Fil à la patte (1894), à l'attention de Bois-d'Enghien (qu'il ne sait pas nommer autrement, dans son baragouin, que « Bodégué ») :

« Bodégué ! vous l’est qu’oun rastaquouère ! »

Emploi

Notes et références

Annexes

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