Rosetta (film)
film sorti en 1999
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Rosetta est un film belge écrit et réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne, sorti en 1999.
Luc Dardenne
Jean-Pierre Dardenne
Fabrizio Rongione
Anne Yernaux
Olivier Gourmet
| Titre original | Rosetta |
|---|---|
| Réalisation |
Jean-Pierre Dardenne Luc Dardenne |
| Scénario |
Luc Dardenne Jean-Pierre Dardenne |
| Acteurs principaux |
Émilie Dequenne Fabrizio Rongione Anne Yernaux Olivier Gourmet |
| Pays de production |
|
| Genre | Drame |
| Durée | 95 minutes |
| Sortie | 1999 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Porté par la révélation Émilie Dequenne dans son premier rôle à l'écran, le film suit le combat obsessionnel d'une jeune femme de 18 ans prête à tout pour décrocher un emploi stable et échapper à la précarité de sa vie marginale.
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 1999, Rosetta y triomphe en remportant la Palme d'or à l'unanimité du jury présidé par David Cronenberg, tandis qu'Émilie Duquenne reçoit le Prix d'interprétation féminine[1].
Représentant majeur du cinéma social des frères Dardenne, le film a connu un retentissement sociétal important en Belgique. Son impact sur l'opinion publique fut tel que la Convention de premier emploi a été familièrement baptisée « plan Rosetta » par les médias et le public[2].
Synopsis
Licenciée à la fin de sa période d'essai, Rosetta (Émilie Dequenne) entre dans une rage folle. Refusant de quitter les lieux, elle se débat violemment contre son responsable et les policiers venus l'escorter. Elle retourne alors au « Grand Canyon », le camping de caravanes misérable où elle vit avec sa mère alcoolique. Pour survivre, cette dernière répare des vêtements usagés que Rosetta revend ensuite à des friperies solidaires. Une violente dispute éclate entre elles lorsque Rosetta découvre que sa mère accepte les faveurs d'hommes de passage en échange de bouteilles. Pour se nourrir, la jeune femme se rend en secret au bord d'une rivière voisine afin d'y poser des pièges à truites. Privée d'allocations chômage, refusant catégoriquement la charité publique et obsédée par l'idée de trouver un emploi stable, Rosetta démarche inlassablement les commerces du coin. C’est ainsi qu’elle échoue devant une remorque à gaufres. Elle s'y lie d'amitié avec le vendeur, Riquet (Fabrizio Rongione), mais le patron (Olivier Gourmet) refuse de l'engager. Le soir, percluse de douleurs, Rosetta tente d'apaiser ses crampes menstruelles en se chauffant le ventre avec un sèche-cheveux.
Un soir, Riquet débarque à l'improviste au camping, surprenant Rosetta. Il lui annonce qu'un collègue vient d'être renvoyé et que la place est pour elle. Confrontée aux dérives quotidiennes de sa mère, Rosetta tente de la convaincre d'entrer en cure de désintoxication. Mais le déni de la mère provoque une nouvelle altercation physique : elle s'enfuit, laissant Rosetta manquer de se noyer dans la rivière après une mauvaise chute. Secouée, la jeune fille demande l'hospitalité à Riquet pour la nuit. Durant cette soirée inconfortable, Rosetta découvre qu’il fabrique ses propres gaufres en cachette. Riquet tente de l'inviter à danser, mais une nouvelle crise de crampes l'en empêche. Une fois couchée, elle se répète en boucle une litanie, tentant de se convaincre que sa vie est enfin devenue normale.
« Je m’appelle Rosetta. J’ai trouvé un travail. J’ai trouvé un ami… et je ne tomberai pas dans le trou ! »
Pourtant, l'illusion est de courte durée : après seulement trois jours, le patron la remplace par son propre fils, en échec scolaire. C’est l'effondrement : Rosetta sombre dans une détresse noire, à peine apaisée par la promesse floue du propriétaire de la rappeler à la première occasion. Elle reprend ses recherches infructueuses, tout en traînant près de la camionnette pour tenir compagnie à Riquet. Quand celui-ci propose de lui payer une gaufre, elle refuse farouchement ce qu'elle considère comme de l'aumône.
Plus tard, alors qu'elle relève ses pièges clandestins, Rosetta entend le bruit d'une mobylette. Pensant qu'il s'agit du gardien, elle rejette précipitamment son matériel à l'eau. Ce n'est que Riquet. En l'aidant à récupérer les pièges, le jeune homme glisse et tombe dans l'étang boueux. Rosetta le regarde se débattre et hésite de longs instants, le laissant presque se noyer, avant de finir par lui tendre la main. Elle découvre ensuite que Riquet tient un commerce parallèle de gaufres à l'insu du patron, lorsqu'il lui propose de l'aider clandestinement à préparer la pâte. Après mûre réflexion, Rosetta fait le choix de le dénoncer. Sous ses yeux, Riquet est brutalement mis à la porte, et le patron lui tend son tablier. Trahi et blessé, Riquet la poursuit en mobylette, exigeant des explications. Rosetta lâche froidement qu’elle voulait simplement un travail, allant jusqu'à regretter de l'avoir sorti de l'eau. Riquet lui rappelle qu'elle l'a sauvé malgré tout, avant de la laisser partir.
Le lendemain, Riquet vient lui acheter une gaufre sur son lieu de travail ; Rosetta est incapable de soutenir son regard. En rentrant au camping, elle découvre sa mère inconsciente et ivre morte sur le sol. Après l'avoir traînée à l'intérieur et couchée, Rosetta appelle son patron depuis une cabine publique pour démissionner. Elle retourne à la caravane, ouvre les vannes du gaz et s’allonge, décidée à en finir avec sa mère. Mais la bouteille se vide prématurément. Rosetta se résigne alors à aller en acheter une autre auprès du gérant du camping. Épuisée, portant à bout de bras la lourde bonbonne de gaz, elle voit Riquet surgir sur sa mobylette, tournant autour d'elle comme un reproche vivant. À bout de forces, Rosetta s'effondre en larmes. Riquet s'approche alors, l'aide à se relever, et Rosetta le regarde, reprenant lentement son souffle dans un silence lourd de sens.
Fiche technique
- Titre : Rosetta
- Réalisation : Luc et Jean-Pierre Dardenne
- Scénario : Luc et Jean-Pierre Dardenne
- Décors : Igor Gabriel
- Costumes : Monic Parelle
- Photographie : Alain Marcoen
- Cadreur : Benoît Dervaux
- Son : Jean-Pierre Duret
- Régie : Philippe Graff
- Montage : Marie-Hélène Dozo
- Mixage : Thomas Gauder
- Musique : Jean-Pierre Coco
- Production : Luc et Jean-Pierre Dardenne, Michèle et Laurent Pétin ; productrice associée : Arlette Zylberberg
- Pays de production :
Belgique,
France - Langue : français
- Format : 35 mm (blow-up) - 1.66 : 1 - Mono
- Genre : drame
- Durée : 95 minutes
- Date de sortie : 1999
Distribution
- Émilie Dequenne : Rosetta
- Fabrizio Rongione : Riquet
- Anne Yernaux : la mère
- Olivier Gourmet : le patron
- Bernard Marbaix : le gardien du camping
- Frédéric Bodson : le chef du personnel
- Florian Delain : le fils du patron
- Christiane Dorval : première vendeuse
- Sophia Leboutte : la femme virée
- Jean-François Noville : l'employé de l'ONEM
Tournage
Parmi les lieux de tournage, on reconnait principalement les deux tours situées en rive gauche du pont de Seraing (tours en cours de destruction fin 2023) à Jemeppe-sur-Meuse, au pied desquels se trouve le parking où est installée la caravane. L’AD Delhaize de la Bergerie à Seraing où Rosetta tente de postuler auprès de l’ancien adjoint gérant. Les rampes d'accès, empruntées à cyclomoteur dans le film, ont depuis été supprimées lors de la rénovation du site. Des scènes ont également été tournées au camping communal de Hamoir, et à l'ancienne usine Mio à Chênée. La station d'essence, située dans la montée de la route nationale 617 entre Ougrée et Boncelles, a également été démolie. L'étang se situe à Nandrin.
Influences
Rosetta est un film très influencé par le néoréalisme italien (Vittorio De Sica, Roberto Rossellini), le cinéma de Maurice Pialat (L'Enfance nue et surtout Passe ton bac d'abord), le film Mouchette de Robert Bresson ou encore certaines œuvres de John Cassavetes dont Une femme sous influence pour le portrait vivant et agité d'une femme au bord de l'implosion.
Le cadreur Benoît Dervaux a une grande responsabilité dans l'évolution de l'œuvre des réalisateurs. Ce film a aussi des similitudes avec Klinkaart (1956) de Paul Meyer.
Inversement, on retrouve la même thématique et la même rage de vaincre l'adversité dans Louise Wimmer (2011), réalisé par Cyril Mennegun, où la principale protagoniste se retrouve à une trentaine d'années d'écart de Rosetta à devoir se battre pour retrouver une vie sociale.
Commentaires
Après La Promesse découvert à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, Rosetta popularisa la « patte Dardenne ». Caméra à l'épaule, les réalisateurs collent convulsivement à leur personnage principal dans des situations de la vie quotidienne où s'entrecroisent le banal et l'extraordinaire (scène de travail à l'usine conclue par un licenciement qui tourne mal). Il s'entrechoque alors des mouvements contraires tels que la passivité et l'agitation des corps, les sentiments de rage et ceux d'une joie gênée, la solidarité de classe et la méchanceté intéressée...
Au-delà de l'attention au réel et de l'attachement scrupuleux à la vérité des gestes, Carole Desbarats avance que « la fiction de Rosetta, toute mâtinée de documentaire qu'elle soit, met en place l'engrenage du mélodrame »[3]. Luc Dardenne qui en était bien conscient écrit dans son journal de bord : « il faut que Rosetta résiste à ce qui permet au spectateur de verser des larmes sur lui-même. »[4]
Le prénom « Rosetta », mentionné pour la première fois dans le journal de bord de Luc Dardenne à la date du , est un hommage à l'écrivaine italienne Rosetta Loy (op.cit). Le scénario d'origine prévoyait un personnage d'assistant social et le personnage de la mère de Rosetta y était plus étoffé ; les réalisateurs ont justifié ces changements pour « permettre à la caméra d'être plus encore dans l'obsession de Rosetta »[5].
Accueil critique
Récompensé par une Palme d'or surprise au Festival de Cannes 1999, décernée à l'unanimité (alors que beaucoup attendaient le sacre de Pedro Almodóvar avec Tout sur ma mère), le film est violemment critiqué en son temps. Il est taxé d'une certaine complaisance et de « misérabilisme » dans ce portrait d'une jeune chômeuse interprétée par Émilie Dequenne (également récompensée à Cannes), âgée de 18 ans à l'époque et dont c'est la toute première apparition à l'écran. La direction du festival exprime d'ailleurs son mécontentement face à ce choix, ce qu'explique la dramaturge Yasmina Reza, membre du jury cette année-là, dans un entretien en 2007 : « Bien sûr, et ce n'est une surprise pour personne, Gilles Jacob était en profond désaccord avec notre palmarès »[6]. Le film a néanmoins de très nombreux défenseurs, et sait trouver son public.
Avis de la presse en 1999 :
- Jean-Michel Frodon dans Le Monde affirme que le film traduit « l'invention d'une mise en scène redéfinissant autrement la distance qui fonde la représentation. Celle-ci s'établit non plus entre le réalisateur et ses plans, mais directement entre le spectateur et cette unité composite que forment mise en scène et personnage. »
- Jean-Jacques Rue de Cine Rom a dit que, « en constatant la maîtrise époustouflante de la mise en scène et la force troublante du jeu d'Émilie Dequenne, on comprend mieux pourquoi la radicalité de Rosetta ne peut que déranger les tièdes. »
- Selon Philippe Paumier de Ciné Live, « les Dardenne réinventent un cinéma du quotidien authentique, poignant et forcément exigeant dans la mesure où le spectateur a tout loisir de construire le hors-champ. »
- Pierre Vavasseur du journal Le Parisien écrit que « non seulement le film n'a pas volé sa Palme d'or à Cannes, ni Émilie Dequenne son prix d'interprétation mais grâce à leur remarquable actrice, ces deux chirurgiens du social que sont les frères Dardenne filment à cœur ouvert. »
- Pour Marine Landrot de Télérama, « après la “psychanalyse” sauvage du jeune Igor de La Promesse, contraint de “tuer” son ordure de père pour devenir un homme bien, Rosetta est une nouvelle plongée dans l'inconscient meurtri d'une enfant trop vite montée en graine. »
- Frédéric Bonnaud écrit dans Les Inrockuptibles que « si Rosetta impressionne autant, c'est parce qu'il ne cède jamais à l'explication. Tout à la poursuite de sa propre rudesse formelle [...], le film va jusqu'à refuser les charmes faciles de l'empathie. »
- Laurent Marchi, pour Planète Cinéma, écrit : « Rosetta est le résultat d'un extrême travail qui ne laisse pas la place à l'improvisation. Le paradoxe et la beauté du travail tenant justement dans cette impression de vérité alors même que tout est préparé, pensé, écrit et répété. »
Impact socio-culturel
La convention de premier emploi, créée par le gouvernement belge et visant à favoriser l’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi[2], a été baptisée familièrement « Plan Rosetta ». Les frères Dardenne affirment que le fait que cette disposition soit sortie le même mois que le film est une pure coïncidence[7]. Dans une interview pour le journal The Guardian, Jean-Pierre Dardenne explique : « Non, cette loi existait déjà, elle n'avait juste pas encore été votée, la vérité est toujours moins intéressante que la fiction. »[8].
Distinctions
Récompenses
- Prix André-Cavens de l’Union de la critique de cinéma (UCC) 1999 : Prix André-Cavens du meilleur film belge
- Festival de Cannes 1999 : Palme d'or (à l'unanimité)
- Festival de Cannes 1999 : Prix d'interprétation féminine pour Émilie Dequenne
- Prix Joseph-Plateau 2000 : Meilleur film, meilleure réalisation, meilleure actrice


