Rébellion de Morant Bay

soulèvement populaire à Morant Bay, dans le sud-est de la Jamaïque. From Wikipedia, the free encyclopedia

La rébellion ou révolte de Morant Bay est un soulèvement populaire rural qui se tient le à Morant Bay, chef-lieu de la paroisse de Saint-Thomas-in-the-East, dans le sud-est de la Jamaïque. Menée par le diacre baptiste Paul Bogle, en lien avec l'homme politique métis George William Gordon, elle constitue le plus important soulèvement de l'île depuis l'abolition de l'esclavage[1].

Elle éclate dans un contexte de dépression économique, de famine et de tensions raciales et sociales. La révolte est réprimée dans le sang par le gouverneur Edward John Eyre, qui décrète la loi martiale et fait appel aux Marrons. La répression et l'exécution de Gordon provoquent en Grande-Bretagne une controverse retentissante, opposant partisans et adversaires d'Eyre. La question de la condamnation et des réparations de la brutalité des troupes, trouve parmi les figures de proue de l’intelligentsia londonienne, un motif de cause célèbre contre l'administration coloniale. Une commission royale d'enquête aboutit au rappel du gouverneur, mais la conséquence majeure est constitutionnelle. En effet, l'Assemblée jamaïcaine, vieille de deux siècles, renonce à sa charte et la Jamaïque devient en 1866 une colonie de la Couronne gouvernée directement depuis Westminster[2].

Contexte

Tensions politiques

Edward John Eyre, gouverneur de la Jamaïque, photographié par Henry Hering vers 1870.

Le gouverneur Edward John Eyre, nommé à la tête de la Jamaïque en avril 1864 après avoir été lieutenant-gouverneur depuis 1862, s'impose rapidement comme un adversaire résolu de George William Gordon, le plus radical des élus de couleur de l'île[3]. Partisan d'une réduction des pouvoirs de l'Assemblée au profit du Colonial Office, Eyre fait destituer Gordon de la magistrature dès son arrivée, s'attirant les critiques de Londres[3].

Réunions publiques et revendications

Des réunions publiques se tiennent dans toutes les paroisses entre avril et septembre 1865 et révèlent la profondeur des griefs. À Kingston, sous la présidence de George William Gordon, les résolutions dénoncent le remplacement de la main-d'œuvre créole par des travailleurs sous contrat venus d'Inde et de Chine, et appellent les descendants d'Africains de toutes les paroisses à s'organiser[4]. La réponse du Colonial Office, qui se borne à recommander aux Jamaïcains de travailler de manière régulière et continue, provoque l'indignation[5].

Déroulement

Les mandats et la tentative d'arrestation de Bogle

La crise éclate le 7 octobre 1865, lors d'une audience du tribunal de Morant Bay et que des mandats d'arrêt sont lancés contre plusieurs manifestants, certains étant signifiés par des policiers marrons[6]. Le 10 octobre, quelques policiers se rendent à Stony Gut, le village où réside Paul Bogle, pour exécuter le mandat lancé contre lui. Ils s'y heurtent à plusieurs centaines de partisans déjà entraînés, qui les maîtrisent[7]. Les policiers saisis sont contraints de prêter, en embrassant la Bible, un serment de solidarité raciale résumé par le mot d'ordre emprunté au livre de Job « skin for skin »[8]. L'un d'eux, George Fuller Osborne, se déclare marron. Bogle ordonne alors de l'épargner et présente les Marrons comme l'« appui » (back) de sa cause, signe qu'il compte sur leur ralliement[9]. Le même jour, Bogle et dix-neuf signataires adressent au gouverneur une lettre réclamant sa protection contre les abus des autorités locales et attestent de leur fidélité à la Couronne, tout en avertissant qu'ils se verraient contraints d'agir s'ils n'étaient pas entendus, avertissement qu'Eyre interprète comme une menace[10]. Les mandats sont exigibles le mercredi 11 octobre, jour où doit se tenir une réunion de la vestry (le conseil paroissial) au tribunal de Morant Bay[11].

La marche sur Morant Bay

Le 11 octobre 1865, Bogle conduit une marche depuis Stony Gut jusqu'au tribunal de Morant Bay, en lien avec George William Gordon, riche homme politique métis qui représente la paroisse à l'Assemblée jamaïcaine[1]. Plusieurs témoins, dont le révérend Stephen Cooke, rapportent que le cortège s'accompagne de musique, de chants et de danses. Un juge de paix de la paroisse de Saint Mary déclare avoir entendu des clairons, des tambours et relate une atmosphère festive[12]. Devant le tribunal, la milice ouvre le feu sur la foule. Selon le propre récit de Bogle, les manifestants ne ripostent qu'après avoir été pris pour cible[13]. Armés de machettes et de bâtons, les insurgés attaquent alors le commissariat et le palais de justice et incendient des bâtiments. Dix-huit officiels et membres de la milice sont tués[14].

Le débat sur les intentions des insurgés

La nature de la marche du 11 octobre, entreprise préméditée et violente ou manifestation pacifique en quête de justice, fait l'objet d'un vif débat[15]. La commission royale d'enquête (Jamaica Royal Commission) voit dans une lettre rédigée par Bogle et dix-neuf autres signataires un manifeste destiné à préparer et à justifier le recours à la violence[15]. L'historien Gad Heuman estime que Bogle nourrissait des intentions meurtrières, et des historiens jamaïcains comme Douglas Hall et Bev Carey jugent les manifestants violents[16].

À l'inverse, plusieurs observateurs contemporains décrivent un mouvement spontané et pacifique. Le secrétaire de la Baptist Missionary Society Edward Underhill parle d'une marche de protestation spontanée, tandis que le missionnaire presbytérien Henry Bleby affirme que les manifestants n'ont attaqué personne avant d'être eux-mêmes pris pour cible[13]. L'historien afro-américain Thomas C. Holt ne prête aucune préméditation à Bogle, soulignant qu'il aurait annoncé son intention de se présenter le mercredi pour la réunion du conseil paroissial[12]. Le pasteur Devon Dick avance plusieurs arguments en ce sens : l'absence d'armes à feu du côté des manifestants et le fait qu'aucun coup de feu ne parte de leurs rangs, l'avertissement donné aux autorités quant à la manifestation à venir, ou encore l'atmosphère festive du cortège[12].

La perspective d'une « seconde Haïti » pèse lourdement sur la lecture des événements. Eyre et une grande partie de la population blanche voient dans le soulèvement le signe d'un complot organisé visant à renverser le pouvoir et à faire de la Jamaïque une république noire à l'image d'Haïti, ce qui sert à justifier la sévérité de la répression[17].

Répression

Le colonel Fyfe et six Marrons, certains en camouflage de feuillage, vers 1865. Album photographique compilé par Alexander Dudgeon Gulland, Graphic Arts Collection, Princeton University Library

Dans les deux jours qui suivent la marche, les insurgés contrôlent une partie de la paroisse de Saint-Thomas-in-the-East. Le gouverneur Edward John Eyre décrète la loi martiale et envoie des troupes sous le commandement du brigadier-général Alexander Nelson pour traquer les rebelles, mal armés[18]. Il fait également appel aux Marrons, fidèles aux obligations issues de leurs traités de 1739 : un détachement rejoint le colonel Alexander Fyfe, participe à la traque et capture Bogle[19].

La répression, qui se prolonge longtemps après que le soulèvement a été maîtrisé, est d'une brutalité extrême. Près de mille prisonniers sont amenés à Morant Bay, où beaucoup sont exécutés et environ deux cents flagellés[20]. Le sacristain de la paroisse de Vere, Lewis Mackinnon, y voit la loi martiale la plus effroyable qu'il ait connue, où les soldats fouettent « pour un air maussade, un mot de travers, ou pour rien du tout »[20].

La figure centrale de ces abus est Gordon Ramsay, inspecteur de police promu prévôt (Provost-Marshal) et responsable de la loi martiale à Morant Bay, où il compte jusqu'à quatre cents prisonniers sous sa juridiction[20]. Son administration est marquée par la torture destinée à extorquer des aveux, par des flagellations infligées sans chef d'accusation ni jugement et par un comportement arbitraire et erratique. A maintes reprises, Ramsay ordonne des exécutions sommaires sans aucun procès[21].

Les cours martiales tenues à Morant Bay se révèlent souvent expéditives et iniques. Le gendre de Bogle, George Clarke, est jugé sans même connaître le chef d'accusation retenu contre lui. Selon son témoignage devant la commission royale, les accusés ne sont ni informés des charges ni invités à plaider, et des témoins récalcitrants peuvent être fouettés jusqu'à livrer une déposition jugée satisfaisante, avant d'être parfois pendus avec ceux qu'ils ont contribué à faire condamner[22].

Lors des exécutions, les condamnés, mains et pieds liés et corde au cou, sont hissés sur une planche posée en travers de deux tonneaux. Les autres prisonniers sont contraints d'assister aux pendaisons, puis d'ensevelir les corps[23]. George William Gordon, arrêté à Kingston et condamné pour conspiration malgré l'absence de preuves de sa participation directe, est exécuté le 23 octobre 1865[24]. Paul Bogle est pendu le 25 octobre 1865, aux côtés d'autres chefs de la révolte dont son propre frère Moses et de quatorze autres condamnés[23]. Sept femmes sont exécutées à Morant Bay : la première, Sarah Francis, est pendue le 14 octobre sur ordre du général Nelson, qui transforme en peine capitale la détention à perpétuité prononcée par le tribunal. Parmi les suivantes figurent Letitia Geoghegan, qui avait mené le jet de pierres devant le tribunal le 11 octobre, et Justina Taylor, dernière pendue le 1er novembre. L'une des suppliciées est enceinte[25].

Le 30 octobre, Eyre proclame une amnistie, mais celle-ci exclut les prisonniers déjà détenus dans l'attente d'un jugement ainsi que les personnes reconnues coupables de meurtre ou d'incendie[26]. L'intensité et la longue durée des violences après la fin des combats montrent que les autorités ne cherchaient pas seulement à réprimer une révolte mais aussi à étouffer toute expression politique noire dans l'île[26]. À l'échelle de l'île, on dénombre environ 400 morts[27].

La controverse en Grande-Bretagne

En Grande-Bretagne, la controverse prend rapidement une dimension raciale et politique. Thomas Carlyle prend la tête du comité de défense d'Eyre, tandis que John Stuart Mill conduit le Jamaica Committee qui réclame sa mise en accusation pour meurtre, avec le soutien de figures scientifiques comme Darwin, Huxley et Lyell[28]. La presse britannique amplifie les récits de violences contre les Blancs, et l'opinion majoritaire, y compris libérale, se range derrière Eyre[29]. Le Spectator observe que les jurys refusent d'inculper Eyre précisément parce que ses victimes sont noires[30]. Les grands jurys refusent finalement de l'inculper, et le gouvernement britannique prend en charge sa défense et lui accorde une retraite[28].

Conséquences

En janvier 1866, une commission royale d'enquête auditionne plus de 700 personnes et aboutit au rappel d'Eyre[2]. La conséquence constitutionnelle est majeure. L'Assemblée jamaïcaine, institution vieille de deux siècles, renonce à sa charte royale et vote l'abolition de l'autonomie qu'elle incarnait. À partir de 1866, la Jamaïque devient une colonie de la Couronne gouvernée directement depuis Westminster[2]. En résulte un renforcement du pouvoir colonial preuve que la menace d'une potentielle insurrection noire prime sur les divergences politiques locale.

Mémoires

Le poète et romancer Claude McKay, dans son George William Gordon to the Oppressed Natives de 1912, livre une réécriture de l'événement où il présente Gordon de manière héroïque et en fait un martyr de la liberté.

Le titre de National Hero, plus haute distinction jamaïcaine, a été décerné à Paul Bogle et George William Gordon en 1969.

Notes et références

Voir aussi

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