Résinier
récolteur de résine de pin
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Un résinier, ou gemmeur, est un ouvrier ou artisan forestier spécialisé dans l'extraction de la résine (ou « gemme ») des pins par une technique d'incision contrôlée du tronc appelée gemmage. Cette activité, pratiquée depuis l'Antiquité autour du bassin méditerranéen, a connu son plus grand développement industriel en France, dans le massif des Landes de Gascogne, entre le milieu du XIXe siècle et 1990. Des pratiques comparables se sont développées, sous des noms et des techniques différentes, en Allemagne, en Autriche, en Europe de l'Est, en Grèce, en Espagne, au Portugal, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, en Chine et au Vietnam.

Le résinier en France : les Landes de Gascogne
Étymologie et terminologie
Le terme gemme désigne la résine du pin maritime, et gemmage l'opération consistant à « blesser » l'arbre pour qu'il en sécrète. Le professionnel est appelé résinier ou gemmeur. Le résultat de la distillation de la résine donne deux produits principaux, la colophane (appelée arcanson en gascon, terme dérivé du nom de la ville d'Arcachon) et l'essence de térébenthine[1]. Le vocabulaire technique gascon est riche : crot (trou), care ou carre (entaille), hapchot (outil de saignée), pique (pica) (incision), amasse (récolte), escouarte (récipient de collecte de la résine), galipot (précipité de résine sur le tronc d'un pin), galip (copeau de l'aubier du pin maritime)[2].
Origines et histoire
La récolte de résine de pin maritime (Pinus pinaster) dans le Sud-Ouest remonte à l'époque gallo-romaine[n 1]. Les Romains venaient déjà chercher de la résine dans la région pour le calfatage de leurs navires. Une des premières descriptions détaillées des résiniers date du début du XVIIIe siècle, sous la plume du cartographe Claude Masse, qui les décrit comme des hommes vivant en permanence dans les bois, à l'écart de la société villageoise, reconnaissables à leur habillement rustique et à leur usage du gascon[3].
L'activité prend une ampleur industrielle à partir du XVIIe siècle, mais c'est la loi du 19 juin 1857, obligeant les communes des Landes de Gascogne à boiser leurs terrains, qui marque le tournant décisif : elle transforme les terres sableuses et marécageuses en la plus grande forêt artificielle d'Europe Occidentale, couvrant un million d'hectares, et met fin au système agropastoral dans les Landes de Gascogne traditionnel en généralisant le gemmage à l'ensemble du massif forestier des Landes, faisant basculer une activité artisanale vers un procédé quasi industriel[4]. L'ancien berger landais devient résinier, le pin devient « l'arbre d'or » en raison de la valeur commerciale de la résine, et la forêt landaise (le pignada) devient au XIXe siècle le second producteur mondial de gemme après les États-Unis[5]. La guerre de Sécession américaine (1861-1865), en interrompant le commerce des résines nord-américaines, contribue également à l'essor de la production européenne, notamment landaise. A apogée de leur activité, 15 000 gemmeurs landais récoltent 180 millions de litres de résine de pin par an[6].
- Gemmeurs landais pratiquant la pique avec un hapchot. Sa femme porte l'escouarte, récipient dans lequel elle vide le contenu des pots de résine (étape de l'amasse) toutes le 5 semaines.
- Le résinier et sa femme vidant l'escouarte dans une barrique.
- Attelage de résiniers, mise en barrique de la résine.
Techniques de récolte
Trois grandes techniques se sont succédé dans les Landes de Gascogne :
- gemmage au « crot » (du gascon cròt, trou) : méthode la plus ancienne, pratiquée depuis l'Antiquité jusqu'au milieu du XIXe siècle. Les résiniers creusaient un trou au pied de l'arbre, tapissé de mousse, après avoir pratiqué une incision dans l'écorce à l'aide d'une hache. La résine s'écoulait jusqu'au trou mais se chargeait en impuretés (brindilles, sable, insectes) et ne conservait qu'une faible proportion d'essence de térébenthine[7].
- Gravure de 1818 illustrant un résinier sur pitey pratiquant le gemmage au crot.
- système Hugues : breveté en 1844-1845 par Pierre Hugues, avocat et distillateur bordelais né à Bazas en 1794, il introduit un pot de résine en terre cuite dit « ascensionnel » (car il suivait chaque année la montée de l'entaille), fixé au bas de la « care » entre une lamelle de zinc et un clou[8]. Ce dispositif, mis au point après plusieurs années d'expérimentation à Pessac, améliore nettement la pureté de la résine récoltée[6]. Sa généralisation, à partir des années 1860, coïncide avec le boisement massif consécutif à la loi de 1857. Les pots étaient notamment fabriqués dans une tuilerie de Tarnos[9] et en pays de Buch. Ce système reste le plus emblématique et le plus largement pratiqué dans les Landes jusqu'à la fin du XXe siècle. Le pot, d'une contenant d'un demi litre, se remplit en cinq semaines. Chaque propriétaire a des pots marqués à son poinçon afin de les distinguer dans l'immensité du massif forestier[6].
- Système Hugues utilisant un pot de résine et un crampon (lame de zinc incurvée).
- Atelier de fabrication de pots de résine en pays de Buch.
- technique dite « à l'activée » : introduite en France dans les années 1950, elle consistait à pulvériser de l'acide sulfurique sur l'entaille pour stimuler la sécrétion et augmenter le rendement, au prix d'une agression plus profonde de l'arbre[10]. Enfin, au milieu des années 1980, le pot de terre cuite est remplacé par un sac en plastique agrafé au bas de l'entaille, ce qui réduit le nombre de levées nécessaires par saison[11].
La campagne de gemmage se déroulait de janvier ou mars à octobre ou novembre : préparation des pins jusqu'à la mi-mars (pose du crampon de zinc, pelage de l'écorce), puis piques répétées tout au long de la belle saison, tandis que l'hiver était consacré à l'entretien de la forêt (débroussaillage, paillage des chemins)[12]. Un résinier expérimenté pouvait entretenir jusqu'à 7 000 pins sur une trentaine à une quarantaine d'hectares[13]. L'apprentissage était long : il fallait généralement trois années à un jeune pour devenir un gemmeur accompli, le savoir se transmettant le plus souvent de père en fils[14].
Statut et organisation du travail
Le résinier landais occupait une position juridique ambiguë. Sur le littoral aquiatain, il cumulait le statut de métayer pour la partie agricole de son activité et celui de salarié pour le gemmage proprement dit, avec un salaire fixe indépendant de la quantité récoltée. Dans la Grande-Lande, en revanche, agriculture et gemmage relevaient d'un même statut de métayage, le produit de la récolte étant partagé pour moitié entre le propriétaire et le résinier[9]. Le propriétaire fournissait le matériel (pots, crampons, pointes) ainsi qu'un logement forestier, tandis que le gemmeur devait se procurer et entretenir ses propres outils[15].
Luttes sociales
Le tournant du XXe siècle voit l'émergence d'un syndicalisme structuré chez les gemmeurs, travaillant de manière individuelle et vivant dispersés dans les forêts. L'augmentation du cours de la gemme au profit des propriétaires et sans retour significatif pour les résiniers est à l'origine de l'éclosion de troubles sociaux. Ceux-ci prennent des formes violentes dans les régions du littoral. A Lesperon comme dans le pays de Born et dans le Marensin, les résiniers sont toujours payés 25 francs par barrique alors que le cours de la gemme ne cesse de monter (jusqu'à 102 francs par barrique en 1905). Les gemmeurs se sentant lésés, les premiers syndicats se forment : fin 1905 à Lit-et-Mixe par Ernest Ducamin, à Lesperon. Plus de trente organisations syndicales sont créées dans le pays de Born et le Marensin au cours de la seule année 1906[16]. De leur côté, les propriétaires se regroupent aussi[17].
- Couverture du règlement intérieur du syndicat des résiniers de Lesperon (1905).
- Couverture du livret de l'Union Syndiquée des résiniers, métayers et fermiers du Marensin (Lesperon, 1906).
Les premières grèves éclatent à Lesperon en mars 1906. Le mouvement s'étend l'année suivante à tout le littoral du département. Les brigades de gendarmerie envoyées pour contenir les mouvements sont rapidement dépassées et l'on fait appel au 34e régiment d'infanterie basé à la caserne Bosquet de Mont-de-Marsan pour rétablir l'ordre public dans les villages. Après d'âpres discussions, des compromis sont établis par le juge de paix entre les parties mais ils seront de courte durée. Des grèves plus importantes ont lieu dans le département (30 000 gemmeurs aux arènes du Plumaçon de Mont-de-Marsan en 1934) jusqu'à l'obtention d'une convention collective instituant le statut de salarié en 1968[17].
- Grève des résiniers (1906), arrivée de la troupe à Mimizan.
- Grève des résiniers à Rion-des-Landes le 20 mars 1907.
- Grève des résiniers (1907), gendarmes à cheval traversant le courant de Sainte-Eulalie par le pont de l'Oustaline à la recherche de grévistes.
L'habitat : la cabane de résinier
Le gemmeur ne vivait pas au bourg mais directement en forêt, dans une cabane forestière, dite cabane de résinier, mise à disposition par le propriétaire. On rencontre aussi bien des cabanes isolées que de petits groupements comprenant cabanons de rangement, four à pain et puits, organisés autour d'un airial[18]. Ces habitations, réparties selon le découpage des parcelles exploitées, étaient reliées par des chemins de sable parfois recouverts de garbayes ou de coquilles d'huîtres. Le résinier n'était pas propriétaire de sa cabane mais simple occupant, souvent contraint de déménager au gré de l'évolution de son contrat. La famille se rendait généralement au bourg voisin le dimanche pour l'office ou le marché[19]. Avec la généralisation de l'automobile puis la disparition du gemmage, la plupart de ces cabanes ont été désertées et sont aujourd'hui à l'état de ruine, à l'exception de quelques exemples préservés ou habités par d'anciens gemmeurs, comme à La Teste-de-Buch[20].
- Famille des résiniers devant leur cabane au Moulleau près d'Arcachon.
- Cabane de résinier en tuiles canal, avec bardage et couvre-joints verticaux.
Déclin et disparition
La concurrence de la gemme étrangère, l'arrivée des dérivés pétroliers comme le white-spirit, concurrençant l'essence de térébenthine, et la valeur montante de la filière bois expliquent le déclin du gemmage dans les Landes de Gascogne dans les années 1980. La réorientation de la forêt landaise vers l'industrie papetière, portée par de grands groupes comme Saint-Gobain ou le Groupe Gascogne, entraîne un effondrement continu des effectifs de gemmeurs : 472 en 1977, 223 en 1983, 76 en 1989[21]. En 1990, gemmage et résiniers disparaissent totalement du massif landais[22]. Depuis les années 2010, des initiatives associatives (comme « Gemme la forêt d'Aquitaine ») tentent de relancer la technique avec des procédés en vase clos, sur un mode patrimonial et de niche plutôt qu'industriel[23].
Comparaisons internationales
Europe
Allemagne : les Harzer et les Pechhütten
En Allemagne, l'extraction de résine de pin est attestée dès le Moyen Âge. Les Harzer (« résiniers »), appelés aussi selon les régions Pechbauern, Pechler ou Harzscharrer, louaient une parcelle de forêt de résineux et pratiquaient des entailles obliques appelées Harzlachten, dont s'écoulait la résine récoltée l'été[24]. Le travail, mené par des hommes, des femmes et des enfants, était encadré par des règlements (Pechlermandate) fixant l'âge et la circonférence des arbres autorisés à être entaillés. La résine récoltée était ensuite traitée dans des cabanes forestières spécialisées, les Pechhütten, où elle était clarifiée et cuite pour produire de la poix[25].
Contrairement à la France, l'Allemagne n'a pratiquement pas produit de résine de pin avant la Première Guerre mondiale, dépendant des importations américaines et françaises pour la colophane et l'essence de térébenthine[26]. La pénurie provoquée par le conflit lance une « harzung » intensive à partir de 1915, encore renforcée sous le Troisième Reich pour les besoins de l'industrie de guerre (peintures, explosifs), sous l'égide d'un « office impérial de la résine » (Reichsharzamt). En Allemagne de l'Est, la pratique se poursuit après 1945 comme source de devises, avec un pic de 16 000 tonnes récoltées en 1961 dans les forêts de résineux est-allemandes ; les récolteurs de la RDA étaient rémunérés à la tâche et parcouraient quotidiennement de dix à vingt kilomètres pour entailler des milliers de pins centenaires[27]. La chute du Mur, en 1989-1990, met fin à cette activité, marginale mais réelle jusqu'à cette date[28].
- Résinier est-allemand à Templin en 1961.
- Femme de résinier est-allemand vidant un pot de résine à Magdeburg en 1958.
- Entailles obliques sur pins gemmés de Märkische Heide.
Autriche : les Pecher du Wienerwald
En Autriche, le gemmage est pratiquée depuis l'époque romaine sur le pin noir (Pinus nigra), essence résineuse la plus riche en résine parmi les conifères européens[29]. L'activité s'est développée en Basse-Autriche, en particulier dans le Wienerwald et l'Industrieviertel, probablement depuis le XVIIe siècle. Un document de 1830 y décrit déjà des habitants combinant agriculture et exploitation de la forêt pour la vente de bois et de poix[30]. Sous le règne de Marie-Thérèse d'Autriche, les contreforts alpins du sud du bassin viennois sont reboisés en pin noir pour lutter contre l'érosion tout en assurant l'approvisionnement en résine[31].
Le Pecher pratiquait deux techniques principales, le « plätzen » (entaille en plaques) et le « hobeln » (rabotage), la méthode par rainures (Ritzverfahren), plus rapide, étant moins utilisée car son rendement pouvait être inférieur de moitié[32]. Le métier, considéré comme l'un des plus pénibles de la sylviculture autrichienne, a fait vivre jusqu'à environ 7 000 familles à son apogée[31]. Une loi spécifique de 1920 imposait même le maintien en gemmage des peuplements de pin noir de Basse-Autriche[33]. Concurrencée par les importations de résine bon marché et par les substituts pétroliers, l'activité professionnelle décline dans les années 1960-1970, l'exploitation industrielle cessant au début des années 1970[34]. Depuis, la pecherei survit à titre de complément de revenu marginal ou d'activité patrimoniale. Elle est inscrite en 2011 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en Autriche[35].
- Résinier autrichien (Pecher) sur une échelle entaillant un pin résinifère grâce à une hachette spéciale, dite Plätzdexel. On distingue un pot de résine (Pechhäferl).
Europe de l'Est : les budnicy polonais
En Pologne et dans les Pays baltes, les zones de grande forêt (notamment autour de la Puszcza Białowieska) ont accueilli, du XVIIIe et XIXe siècles, des artisans forestiers appelés budnicy, installés à demeure dans des huttes rudimentaires (les budy, terme qui a donné son nom à plusieurs villages actuels)[36]. Contrairement aux paysans, ils n'étaient pas attachés à la terre par le servage. Ils étaient des hommes libres, payant un cens plutôt que la corvée, et leur activité ne se limitait pas à la résine : ils produisaient aussi de la poix (smoła), du charbon de bois, de la potasse et des tanins, à partir des essences résineuses locales, en particulier des souches de pin ; leurs installations de traitement, les « smolarnie », étaient volontairement établies dans des clairières isolées pour limiter les risques d'incendie et réduire les coûts de transport de la matière première[37]. En Pologne, l'usage de résiner les pins est attesté dès le XVIe siècle par les écrits de Marcin z Urzędowa (1595)[38].
- Pin gemmé et pot de résine en Pologne.
- Gemmage d'un pin sylvestre (Pinus sylvestris) au Parc national de Karula, en Estonie.
- Résiniers luthaniens déportés près d'Irkoutsk, en Sibérie (1956).
Grèce : la retsina et les retsinádes
En Grèce, l'usage de la résine de pin est attesté depuis l'Antiquité : Théophraste, dans son traité De historia plantarum (vers 300 av. J.-C.), décrit déjà en détail une méthode de collecte de la résine ainsi qu'un procédé de fabrication de la poix de colophane[39]. La résine de pin d'Alep (Pinus halepensis) y est traditionnellement ajoutée au moût en cours de fermentation, à la fois pour aromatiser et pour conserver le vin, donnant naissance au célèbre « vin résiné », la retsina, appellation aujourd'hui réservée à la seule Grèce au niveau international[40].
Les résiniers, appelés retsinádes ou ritinosyléktes, étaient particulièrement présents dans les régions de pinèdes d'Eubée et de Attique/Béotie (Dervenochoria), où cette activité procurait un revenu d'appoint saisonnier à des familles rurales, certaines s'y consacrant exclusivement lorsqu'elles ne pratiquaient pas l'agriculture ou l'élevage. La campagne de récolte s'étendait environ du 1er avril à la fin octobre. Les résiniers préparaient d'abord les arbres en y fixant de petits récipients en fer-blanc, destinés à recueillir la résine, remplacés chaque année sur les pins déjà exploités ou installés pour la première fois sur de jeunes pins[41].
- Récolte de la gemme dans un sac en plastique en Grèce.
Espagne : les resineros de Castille
En Espagne, le gemmage (resinación) s'est historiquement concentré sur le pin noir ou maritime, en particulier dans la région de Castille-et-León et la Province de Ségovie. Avant l'industrialisation, la résine était traitée dans des fours artisanaux voûtés appelés pegueras. En 1862, la société La Resinera Española installe à Coca sa première fabrique, ce qui entraîne une réglementation de la production de résine, jusque-là largement anarchique, et l'introduction d'un pot en céramique guidé par une feuille de zinc, méthode dite « du tarro », comparable au système Hugues français[42]. La commune de Coca se distingue en 1901 en adoptant la première ordonnance forestière plaçant la résine au centre de la gestion du massif[43].
L'activité connaît un âge d'or dans les années 1960, avec 40 000 à 50 000 tonnes de résine récoltées annuellement et près de neuf mille personnes employées, avant un déclin marqué dans les années 1980-1990 dû à la concurrence des résines importées à bas coût, notamment chinoises[44]. Depuis le début des années 2000, un renouveau est observé : environ 700 résiniers et sept usines produisent en 2025 près de 12 000 tonnes annuelles, aidés par un nouveau procédé, le « método rayón », mis au point en 1995 et devenu majoritaire dans la région[45]. La Castille-et-León concentre l'essentiel de la production espagnole[46].
- Exploitation de la pinède de Peñausende.
- Arbre entaillé et pot de résine « ascensionnel ».
- Écoulement de la résine dans un pot.
Portugal : les resineiros et le pinhal de Leiria
Au Portugal, les premiers témoignages de l'exploitation de la résine remontent au Xe siècle dans la région de Leiria, où le brai était extrait pour le calfatage des navires ; aux XVe et XVIe siècles, le célèbre pinhal (pinède) de Leiria fournit résine et bois pour la construction des caravelles et des naus de l'époque des grandes découvertes[47]. L'activité connaît un essor industriel au XVIIIe siècle, avant une brève interdiction, puis une relance décisive en 1858 grâce à Bernardino José Gomes, auquel est attribuée l'introduction de méthodes modernes de gemmage, suivie de l'ouverture de la première usine de distillation[48].
Le premier procédé pratiqué à grande échelle, dit croft ou « système des trous », consistait, comme le crot landais, à creuser une cavité au pied de l'arbre pour recueillir la résine issue d'une entaille pratiquée dans le bois[49]. Le Portugal a été, à une époque, le premier exportateur européen et le deuxième exportateur mondial de résine[50]. Après un net déclin dans les années 1980, l'activité connaît depuis les années 2010 une reprise portée par les régions de Leiria, Coimbra, Viseu et Vila Real. En 2019, 237 opérateurs de résine étaient enregistrés au niveau national, dont près d'un tiers dans le seul district de Leiria[51].
- Pin gemmé au Portugal.
- Médaillon dans la gare du Rossio, à Lisbonne réalisé en 1958 rendant hommage à l'industrie de la résine.
Amérique
États-Unis : les turpentine camps du Sud
Dans le sud des États-Unis, l'extraction de résine de pin (terme désignant historiquement poix, goudron, colophane et térébenthine destinés aux munitions de marine (naval stores)) s'est développée à partir de la Caroline du Nord dès l'époque coloniale, avant de migrer progressivement vers le sud (Géorgie, Alabama, Floride) au cours du XIXe siècle, à mesure que les forêts de pins des marais (Pinus palustris) étaient épuisées[52]. L'historien Robert B. Outland, auteur de l'ouvrage de référence Tapping the Pines (2004), montre que cette industrie reposait sur un système de travail forcé : esclavage[n 2] avant la guerre de Sécession, puis servitude pour dettes et travail forcé de détenus loués (convict leasing) après l'abolition[53].
Les camps de térébenthine (turpentine camps) fonctionnaient comme de véritables villages-entreprises isolés en forêt, comprenant logements sommaires (tentes ou baraquements préfabriqués), magasins de la compagnie, ateliers de tonnellerie et parfois écoles ou églises[54]. Les ouvriers, majoritairement afro-américains, étaient souvent rémunérés en bons d'achat valables uniquement au magasin de la compagnie, créant un cycle d'endettement structurel. Le recours à des détenus loués, condamnés pour des motifs mineurs comme le vagabondage, a fait l'objet d'enquêtes législatives qui ont mis en lumière la brutalité du système[55]. Les arbres étaient entaillés en « visage de chat » (cat-face), la résine étant recueillie dans des godets de métal ou de terre cuite (dont les fameuses « Herty cups », du nom du chimiste Charles Herty, qui a contribué à améliorer les rendements tout en réduisant les dommages aux arbres au début du XXe siècle). L'industrie décline après les années 1950, remplacée par l'exploitation forestière classique[56].
- Résiniers américains entaillant les troncs en « visage de chat » (cat-face) en 1896 dans le sud des Etats-Unis.
- Centaines de tonneaux de résine stockés à quai au port de Savannah, en Géorgie, en 1903.
- Résiniers en Floride en 1912.
Mexique : les resineros de Michoacán
Au Mexique, le gemmage remonterait, selon plusieurs auteurs, à l'époque préhispanique[57]. L'industrie moderne naît toutefois en 1930, avec la fondation à Morelia (Michoacán) de la première usine de résine du pays, « El Pino S.A. » (aujourd'hui PINOSA), suivie dans la décennie suivante de deux autres entreprises, la Resinera Uruapan et Productos Forestales[58]. Dans l'État de Jalisco, l'essor industriel du gemmage dans la Sierra de Tapalpa au cours des années 1930 s'appuie notamment sur un transfert de savoir-faire espagnol, des techniciens espagnols étant employés pour former la main-d'œuvre locale à une méthode importée d'Espagne[59].
Aujourd'hui, le Michoacán domine très largement la production nationale, avec plus de 80 % du volume mexicain, suivi de Jalisco, Oaxaca et de l'État de Mexico. Le pays se classe au sixième rang mondial des producteurs de résine de pin[60]. L'activité constitue, après l'exploitation du bois, la principale source de revenu monétaire régulier pour les populations rurales les plus pauvres des zones de forêts de pin et de pin-chêne, notamment parmi les communautés autochtones et paysannes (comuneros) de régions comme Los Chimalapas, dans l'Oaxaca[61].
- Pins gemmés dans la forêt de Nuevo Parangaricutiro au Mexique.
Brésil : le gemmage du Pinus elliottii
Le Brésil ne possède pas de pin résinier indigène. Le gemmage y porte sur des plantations de pin exotique, principalement le pin d'Elliott (Pinus elliottii) et, dans une moindre mesure, le pin caraïbe (Pinus caribaea), introduites à grande échelle dans les États du Sud (São Paulo, Rio Grande do Sul, Paraná, Santa Catarina) à partir des années 1960 sous l'effet d'incitations fiscales, initialement pour la seule production de bois et de pâte à papier[62]. L'activité de gemmage proprement dite débute dans les années 1970, à l'initiative d'une entreprise portugaise venue s'y implanter en raison de la hausse du coût de la main-d'œuvre au Portugal. Le Brésil passe alors, en une vingtaine d'années, du statut d'importateur à celui d'exportateur net de résine[63].
Le procédé employé, dit « système brésilien », repose sur des sacs plastiques fixés par des fils métalliques à l'arbre, méthode mise au point pour remplacer l'ancien système du pot cloué (« cuba-prego »), qui endommageait les scies des scieries lors du sciage du bois résiné[64]. Le Brésil est devenu l'un des tout premiers producteurs mondiaux de résine de pin, derrière la Chine, avec une production de l'ordre de 185 000 tonnes en 2017-2018 selon l'Association des résiniers du Brésil (ARESB), dont environ 70 % est exportée ; l'État de São Paulo, à lui seul, en fournit plus de la moitié[65].
- Récolte de la résine dans des sacs en plastique au Brésil (Rio Grande do Sul).
- Pin gemmé à Avaré au Brésil (État de São Paulo).
Asie
Chine : de l'artisanat ancien à la première production mondiale
En Chine, l'usage médicinal de la résine de pin est attesté depuis environ 1700 ans, et des descriptions techniques du gemmage apparaissent dès le XVIIe siècle. Jusqu'au milieu du XXe siècle cependant, la faible qualité et le faible volume de la production obligeaient le pays à importer l'essentiel de sa colophane. L'industrie chimique de la résine s'est développée rapidement à partir des années 1950 et, depuis 1980, la Chine est devenue le premier producteur mondial de colophane, dépassant les États-Unis, avec un développement de nouveaux outils d'entaille et de nouveaux procédés de distillation continue[66]. La région autonome du Guangxi concentre la majeure partie de la production nationale, devant le Yunnan. La province chinoise exportait déjà près de 48 000 tonnes de colophane et près de 2 900 tonnes de térébenthine en 1991, vers une trentaine de pays dont les États-Unis, le Japon, l'Allemagne, l'Italie et la France[67]. La baisse des prix mondiaux résultant de cette production chinoise à bas coût, dans les années 1990, a directement contribué au déclin de secteurs concurrents, notamment en Espagne et en France[68].
Vietnam et Asie du Sud-Est
En Asie du Sud-Est, l'espèce résinière dominante est un arbre tropical, le pin de Sumatra (Pinus merkusii), seul pin poussant naturellement au sud de l'équateur terrestre, présent en Indonésie, aux Philippines, en Birmanie, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge et au Vietnam[69]. Au Vietnam, cette espèce (appelée localement thông nhựa) est cultivée et exploitée notamment dans les provinces de Quảng Ninh, Lạng Sơn et sur les hauts plateaux du Tây Nguyên (Kon Tum, Lâm Đồng), où subsistent des peuplements naturels comptant des arbres centenaires. La résine y est valorisée en colophane et en essence de térébenthine, utilisées dans la parfumerie, la peinture, les matériaux isolants et l'industrie du papier[70].
En Indonésie voisine, où la même essence est exploitée à plus grande échelle par l'entreprise forestière publique Perhutani, le gemmage constitue une source de revenu non négligeable pour les populations rurales riveraines des forêts. Des études d'économie forestière y montrent que cette activité peut représenter une part substantielle du revenu des familles de résiniers locaux[71]. La sous-région (Chine du Sud et Vietnam du Nord compris) figure aujourd'hui parmi les principaux bassins mondiaux de production de colophane, aux côtés du Sud-Est asiatique insulaire et du sud-est des États-Unis[72].
- Récolte de résine et distillerie d'essence de térébenthine à Aceh dans les années 1920.
- Colophane produite à partir de l'Agathis philippinensis aux Philippines.
