Sandinisme
Courant politique nicaraguayen appartenant au spectre idéologique de gauche, à tendance socialiste et nationaliste
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Le sandinisme est un courant politique nicaraguayen de gauche, à l'origine nationaliste et anti-impérialiste avec plus tard une influence socialiste, qui promeut l'intégration latino-américaine. Il est fondé sur les idées politiques d'Augusto César Sandino, le héros national du Nicaragua, dont il tire son nom[1]. Les partisans et sympathisants de ce courant sont appelés sandinistes.

Origine
Entre 1926 et 1933, Augusto César Sandino mène une guérilla contre le gouvernement libéral du Nicaragua et les troupes américaines qui se soutiennent. Ces dernières occupent le Nicaragua depuis 1912 pour défendre le statu quo nécessaire à l'exploitation des ressources nicaraguayennes par les entreprises américaines et pour défendre leurs intérêts[2]. Le terme « sandinisme » apparait pour la première fois sous la plume de Sandino lui-même, alors que la présence militaire américaine prend fin, après des décennies de guerres successives et dans un contexte politique dominés par les libéraux et les conservateurs. Sandino, d'obédience libérale dissidente, écrit « Je suis d’accord pour ne pas organiser un troisième parti. Il faut maintenir le sandinisme comme une force morale ». Sandino est assassiné en 1934 sur ordre d'Anastasio Somoza García, premier commandant de la Garde nationale, qui devient dictateur en 1936. Vassalisé par les États-Unis, Somoza lègue le pouvoir à ses fils, qui lui succèdent jusqu'en 1979. La pensée de Sandino lui survit à travers ses écrits de correspondance et de manifestes, mais le sandinisme est avant tout synonyme de lutte souverainiste contre l’impérialisme américain et les élites nicaraguayennes qui s'en font le relais[3].
Fondations idéologiques du FSLN
En 1961, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est fondé par Santos López, Silvio Mayorga, Tomás Borge, et surtout Carlos Fonseca Amador. Ce dernier est le principal idéologue de cette nouvelle organisation socialiste révolutionnaire qui vise à renverser la dictature des Somoza. Fonseca milite pour la lutte armée sur le territoire national, et appelle à l'unité nationale dans ce combat, en intégrant toutes les forces et mouvements nationaux dans le FSLN, tout en assurant le maintien de l'indépendance de leurs signes politiques et idéologiques. Carlos Fonseca établit alors les fondations de l'idéologie sandiniste, en utilisant la pensée et l'action de Sandino pour assoir sur une base nationale unificatrice la théorie révolutionnaire socialiste[4].
Alors même que Sandino ne cherchait pas à fonder un nouveau pouvoir socialiste, les fondateurs du FSLN convoquent ainsi sa mémoire comme le héros précurseur de leur lutte, se réclament du sandinisme au nom de son patriotisme armé, et l'intègrent à une rhétorique marxiste[3],[4].
Les sandinistes du FSLN se donnent trois objectifs : construire une nouvelle organisation socialiste adaptée à son époque grâce à une jeune génération formée aux théories marxistes-léninistes, faire chuter la dynastie Somoza par la lutte armée, et enfin, fonder une « société nouvelle » et inventer un « homme nouveau »[3].
Le Front se donne ainsi une vocation régénératrice et civilisatrice, et la « mystique révolutionnaire » comme ligne de conduite morale liant camaraderie et mémoire du sacrifice des martyrs de la dictature. La révolution doit mettre fin au système politique et économique issu de la dictature somoziste et de l’impérialisme américain, qu'ils analysent comme l'aboutissement du développement historique du capitalisme, et qui maintient le peuple dans la misère, l'ignorance et la soumission. Ils prétendent incarner l'avant-garde du peuple, devant alphabétiser, instruire, conscientiser et armer les masses ouvrières et paysannes pour libérer et construire la nation. Pour les sandinistes, la révolution commencera dans les régions rurales parmi la paysannerie opprimée du Nicaragua, mais la guerre de guérilla « prolongée » doit également être soutenue par des réseaux clandestins urbains[4]. Outre Sandino, l'idéologie et la stratégie du FSLN sont également inspirées par le castrisme[3].
Tendances politiques du FSLN
Au long de sa période insurrectionnelle, l'organisation est divisée en trois tendances concurrentes.
La « guerre populaire prolongée » est la tendance à laquelle appartient Fonseca. Leur stratégie, d'inspiration foquiste, est de s'appuyer sur le soutien massif de la paysannerie au sandinisme comme foyer initial pour diffuser graduellement la révolution parmi les masses rurales et urbaines, en les conscientisant puis en les armant[3]. Les tactiques de guérilla qu'ils défendent permettent de pousser la Garde nationale à se disperser en campagne et d'éliminer une par une des portions isolées des forces armées.
La tendance « prolétaire », quant à elle, travaille à la conscientisation des secteurs « (lumpen)-prolétaires » autour d'une alliance paysanne-ouvrière[3].
Enfin, la tendance « tercériste » ou «insurrectionnelle » est dirigée par Daniel et Humberto Ortega. Les tercéristes ont identifié le capitalisme comme « le principal obstacle au progrès social »[5]. Ils croyaient en une transformation progressive de la société vers le socialisme. Les terceristas pensaient que le Nicaragua devrait traverser une phase révolutionnaire de transition démocratique populaire qui ne serait pas marxiste-léniniste jusqu'à ce qu'il atteigne une société socialiste[6]. Ils défendent une tactique de coups de force armés ponctuels et médiatiques, comme les prises d'otage pour faire pression sur le pouvoir[3].
Mais ce qui différencie le courant tercériste, c'est sa stratégie « de larges alliances tactiques et temporaires » avec tous les secteurs anti-somozistes de la société, dont certaines franges de l'élite du pays. La tendance tercériste parvient à réunir une coalition hétéroclite, au delà des jeunes insurgés formés au marxisme-léninisme. Le sandinisme réussi notamment à capter la ferveur chrétienne et à faire alliance avec les prélats catholiques et prêtres proches de la Théologie de la libération, source de légitimation spirituelle pour la lutte. Les sandinistes réussissent également à capter la dissidence liberale-conservatrice des milieux d'affaires et de la bourgeoisie d'opposition, dans un contexte d'incapacité du système politique à répondre aux nouvelles problématiques socio-économiques issues du développement du capitalisme agro-exportateur. Populaire parmi la population et la direction nationale du parti, la tendance tercériste prend finalement le dessus au sein du FSLN et éclipse les factions marxistes[3].
De l'insurrection à la victoire
Le FSLN, composé d'abord de quelques maquisards, reste balbutiant jusqu'au début des années 1970. Le Front arrive au-devant de la scène à la suite d'un coup de force réussi en 1974, mais l'organisation est presque anéantie après l’assassinat de Fonseca. Le FSLN devient un acteur incontournable en 1978, en prenant en otage le Congrès, parlement fantoche de la dictature[3].
Le 19 juillet 1979, le FSLN, qui bénéficiait d'un soutien populaire, parvient à renverser le gouvernement d'Anastasio Somoza Debayle et pénètre triomphalement à Managua. L'insurrection populaire et la période de gouvernement qui suivent sont connues sous le nom de Révolution sandiniste ou plus précisément dans l'historiographie officielle du pays sous le nom de «Révolution populaire sandiniste».
Le sandinisme au pouvoir
Victorieux, les dirigeants du FSLN affichent initialement leur unité et leur soutien à une révolution pluraliste et démocratique[3]. La révolution donne naissance à la Junte gouvernementale de reconstruction nationale, un gouvernement collégial dont seuls deux des cinq membres étaient du FSLN : Daniel Ortega et Moisés Hassan. Cependant, dès août 1979, les principes énoncés dans le « document des 72h » décrètent que le FSLN est la seule instance légitime à diriger la révolution[3]. En avril 1980, après la démission de Violeta Barrios de Chamorro et Alfonso Robelo, représentants du secteur des affaires, le pluralisme du Conseil commence à diminuer, et le FSLN fait alors main mise sur l'institution législative.
Les dirigeants du FSLN cherchent alors à faire de leur organisation une institution dirigeante bureaucratique par le haut comme par le bas grâce aux organisations de masse et Comités de défense sandinistes. Le Front confond les pouvoirs judiciaires, parlementaires et exécutifs. C'est une véritable rupture par rapport au projet pluraliste de la révolution. Le FSLN conservait des ambitions hégémoniques depuis sa fondation, mais la menace d'une nouvelle invasion américaine et l'émergence d'une contre-révolution soutenue par les États-Unis de Reagan permettent de justifier cette concentration du pouvoir[3].
Le succès réel de certaines politiques sandinistes est largement reconnu, comme les campagnes d'alphabétisation massive, l'investissement dans l'instruction et la santé publique, la fondation de nouvelles institutions comme la police, et la valorisation de la culture nicaraguayenne. Le rôle de la révolution sandiniste dans l'accélération de l'intégration nationale et la légitimation de l'aspiration a l'égalité est également admis[3].
La prévarication des hauts cadres du FSLN, qui, pour certains s'approprient personnellement les biens publics confisqués à la dictature, nourrit cependant un sentiment d'injustice croissant. L'incapacité du Front à concevoir la révolution sandiniste comme plurielle, rassembleuse et hétérogène, conduit de nombreux mouvements politiques, telles les féministes, à se distancier du parti. Cela conduit même certains groupes à la contestation armée, comme les natifs Mosquitos, les petits paysans opposés à la réforme agraire, et autres mouvements d'opposition subversifs appelés « Contras »[3].
Dans ce contexte, le FSLN perd les élections de 1990 (en) face à la coalition dirigée par Violeta Chamorro, l'Union nationale d'opposition. (UNE). Daniel Ortega respecte le verdict des urnes en lui cédant le pouvoir, mais maintien d'une main de fer la domination de son clan sur le parti. De retour au pouvoir en 2006, Ortega exerce un pouvoir implacable et conservateur. Il réprime violemment l’insurrection de 2018 et écrase depuis les libertés civiles et politiques[3].
Le sandinisme dissident
À la suite de conflits internes au sein du FSLN, des dissidents du Front fondent de nouveaux partis politiques, et continuent de se réclamer de l'idéal sandiniste des origines, tout en accusant Ortega de lui avoir tourné le dos. En 1995 apparait ainsi le Mouvement de rénovation sandiniste (en)(MRS) qui affiche un programme réformateur social-démocrate, et propose la fondation d'un pôle de réflexivité historique et de probité. En 2005, le Mouvement pour le salut du sandinisme est fondé par l'ancien maire de la capitale, Herty Lewites, qui fait campagne pour s'opposer à la confiscation du sandinisme par le FSLN, mais meurt avant l'élection présidentielle de 2006. Les dissidents au sandinisme officiel s'opposent à la pratique d'entente entre les élites du FSLN et de son principal concurrent, le Parti libéral consttitutionaliste pour se répartir le pouvoir politique et économique et échapper à l'instruction judiciaire[3].
En 2021, les militants du MRS cessent cependant de se réclamer du sandinisme, une étiquette qui masquerait l'ambition rénovatrice et transformatrice du mouvement, qui se renomme donc Union démocratique rénovatrice (Unamos)[3].
Le principe du sacrifice
Dans l'idéologie sandiniste, vivre dans la pauvreté, l'humilité et vivre avec l'idée de la mort était vu comme une tâche à accomplir, un exercice permanent de purification que l'individu devait atténuer, le tout basé sur un renoncement total à la famille, aux études, aux engagements, aux biens matériels. C'est-à-dire que la mort était considérée comme le chemin vers la purification absolue, l'expiation de tous les péchés, et représentait un sacrifice désiré.
Cette vision de la vie était un héritage de Sandino, retraçable dans un de ses discours en 1933: « La vie n'est qu'un moment qui passe vers l'éternité à travers les multiples aspects de l'éphémère ; et qu'il avait appris à ses hommes que c'est une légère douleur, un passage ».
Sandino était l'un des amoureux de la tradition du sacrifice ; le moment est venu d'organiser la résistance contre l'occupation étrangère de 1927, il plaçait les valeurs de renoncement et de dévouement au-dessus de tout et agissait principalement dans la conviction que la mort était une récompense et non une punition.
Ses mots étaient « Je veux un pays libre ou je meurs »[7].
Les enfants de familles riches ont commencé à entrer dans les rangs du mouvement clandestin et à travers un noviciat ils ont abordé les dures conditions de vie des pauvres et l'idée de l'éphémère de chacun face à la mort.
Dans la vision sandiniste, le sacrifice visait l'affirmation de la lutte des classes, alors que dans la vision chrétienne il s'agissait de mettre en pratique la solidarité jusqu'à la conséquence ultime, la mort.
Un autre grand héritage éthique du sandinisme était la règle de ne posséder aucune propriété; ceux qui les avaient hérités ou possédés auraient dû les remettre à l'État ; cette vision peut être retracée dans les paroles de Sandino prononcées à Belanstequitoitia dans une conversation de 1933 : « Ils pensent que je deviendrai propriétaire terrien ! Non, rien de tout cela; Je ne serai jamais propriétaire. Je n'ai rien. Cette maison où j'habite appartient à ma femme. Certains disent que c'est parce que je suis stupide, mais pourquoi devrais-je faire autrement ? »[8]
Le sandinisme et l'Église catholique
Une fois le sandinisme au pouvoir, le Nicaragua est devenu un laboratoire vivant pour les théologiens de la libération.
Le Nicaragua, dans les années 1980, était un champ de bataille pour les positions antagonistes au sein de l'Église catholique, formée d'une part par la hiérarchie soutenue par Rome et, d'autre part par les curés rebelles soutenus par le gouvernement révolutionnaire.
L'adhésion au concept de socialisme, essence de la proposition révolutionnaire, est venue des évêques dans la charte pastorale du 17 novembre 1979, un compromis chrétien pour un nouveau Nicaragua.
Le voyage du pape Jean-Paul II, à la fin de 1982, a représenté une tentative par le confessionnal de récupérer, par le clergé nicaraguayen, la détérioration des relations avec Rome, une éventuelle exclusion du Nicaragua de la visite aurait représenté une défaite dans la lutte pour ne pas apparaître comme un État isolé dans le contexte international.
L'annonce de la visite pontificale au Nicaragua a été considérée comme un succès par les catholiques. À cet égard, le Pape a prononcé ces mots : « Il ne faut pas leur proposer des choix temporels inacceptables, y compris des conceptions de l'Église qui supplantent la vraie, aucune idéologie ne peut remplacer la foi »[9].
Malgré tout, les raisons du conflit entre les sandinistes et une partie des hiérarchies ecclésiastiques sont loin d'être résolues.