La scène hip-hop d'Atlanta est l'une des plus influentes de l'histoire du genre. Ancrée dans les quartiers défavorisés de l'ouest et du sud-ouest de la région métropolitaine d'Atlanta, elle puise ses racines dans la tradition funk locale des années 1970 et 1980, l'influence de la Miami bass et un écosystème original mêlant radios communautaires, strip clubs et circuits de distribution indépendants. Portée à partir des années 1990 par des labels comme LaFace Records et So So Def Recordings, et par des collectifs comme la Dungeon Family(en), elle acquiert une dimension nationale grâce à des groupes tels qu'OutKast et Goodie Mob, qui forgent l'identité du dirty south face à l'hégémonie new-yorkaise.
À partir des années 2000, la scène se renouvelle avec le crunk, porté par Lil Jon & The East Side Boyz, puis avec l'émergence de la trap, popularisée par T.I. et structurée autour d'un modèle économique fondé sur les mixtapes et les labels indépendants. Ce modèle, incarné notamment par Quality Control Music, propulse au sommet des classements des artistes comme Migos et Lil Baby, faisant d'Atlanta le principal foyer d'innovation du hip-hop américain à l'ère du streaming.
Atlanta, métropole afro-américaine du Sud
Atlanta.
Métropole du Sud-Est en pleine expansion depuis la fin du XXe siècle, la région métropolitaine d'Atlanta connaît l'une des croissances les plus rapides du pays, avec une augmentation de la population de plus de 20% entre 2000 et 2006[1],[2]. La ville, qui compte environ 500 000 habitants, se trouve au cœur d'une aire métropolitaine de plus de cinq millions de personnes répartie sur dix comtés[1].
Atlanta bénéficie d'un statut historique de «Mecque» de la classe moyenne afro-américaine, reposant sur des institutions comme l'Atlanta University Center(en) — qui regroupe les universités historiquement noires Morehouse, Spelman(en), Morris Brown(en) et Clark Atlanta(en) — ainsi que sur la mémoire collective de la lutte pour les droits civiques. Ce statut a alimenté un phénomène de «migration de retour» vers les villes de la Sun Belt, attirant des Afro-Américains en quête de prospérité et d'un environnement culturel compatible avec leurs aspirations. Beaucoup de ces nouveaux arrivants se sont installés dans la partie sud-ouest de l'aire métropolitaine, notamment à East Point et College Park, ou plus à l'est, dans le secteur de Stone Mountain[1].
Cependant, cette prospérité ne concerne pas l'ensemble de la population noire de la ville. Alors que les revenus médians des Afro-Américains d'Atlanta s'élèvent à 13 800 dollars en 1990, ceux des Blancs atteignent 37 400 dollars[3]. Les quartiers de l'ouest de la ville, le long de la route autrefois connue sous le nom de Bankhead Highway, figurent parmi les zones les plus défavorisées de la métropole, marquées par un chômage élevé, une criminalité importante et une pauvreté concentrée. C'est précisément dans ces quartiers — Bankhead, les SWATS («South West Atlanta, Too Strong», les quartiers du sud-ouest d'Atlanta), Decatur, East Point, College Park — que les premiers rappeurs locaux trouvent leur ancrage et leur inspiration[1].
Politique municipale et héritage funk
En 1973, le gouverneur de Géorgie Jimmy Carter crée le Film, Video and Music Office pour promouvoir l'État comme terrain créatif. L'année suivante, le premier maire noir d'Atlanta, Maynard Jackson, fonde le Bureau of Cultural Affairs, qui soutient les artistes par des subventions et par l'organisation de concerts gratuits dans les parcs publics. Bunnie Jackson, épouse du maire et cofondatrice de la société de relations publiques FirstClass Inc., fait le lien entre la sphère politique et l'industrie musicale naissante. D'abord spécialisée dans la promotion de concerts (Lena Horne, les Jackson Five), elle devient la manager du groupe de funk et RnBS.O.S. Band, dont le single Take Your Time (Do It Right)(en), certifié platine, est écrit dans son sous-sol. Elle côtoie également le groupe Cameo, originaire de New York mais installé à Atlanta, et les producteurs Jimmy Jam et Terry Lewis[4].
De ce réseau émergent des connexions directes avec la future scène rap. Bunnie Jackson épouse Ray Ransom, membre du groupe de funk Brick, et envoie le road manager du groupe, Michael Mauldin, étudier à l'Atlanta Technical College(en). Le fils de Mauldin, Jermaine, qui danse sur scène avec Diana Ross à dix ans et apparaît du clip musical de Freaks Come Out at Night de Whodini à douze ans, devient le producteur Jermaine Dupri. De son côté, le chanteur et saxophoniste de Brick, Jimmy Brown, a un fils, Patrick, dit Sleepy Brown(en), qui apporte l'héritage funk et soul familial au collectif de production Organized Noize(en), aux côtés de Rico Wade et Ray Murray. La scène hip-hop d'Atlanta hérite ainsi directement de la tradition funk locale des années 1970 et 1980[4].
Infrastructures de l'industrie musicale
Atlanta concentre depuis plusieurs décennies les bureaux régionaux des six majors de l'industrie musicale, ainsi que ceux des sociétés d'édition ASCAP, Broadcast Music et SESAC(en). La présence d'un tissu d'entreprises afro-américaines, soutenu par une classe moyenne noire en expansion, a permis le développement d'une infrastructure locale autour des musiques noires. Dès 1977, Joseph Deighton Gibson Jr.(en), pionnier de la radio noire à Atlanta, lance la convention «Jack the Rapper Family Affair», qui offre un espace de mise en réseau pour les producteurs, distributeurs et promoteurs de musique populaire afro-américaine[1].
Sur le plan radiophonique, les premières émissions hip-hop passent par les radios universitaires et communautaires WRAS 88.5 (Université d'État de Géorgie), WREK 91.1 (Institut de technologie de Géorgie) et WRFG (radio communautaire du quartier Little Five Points). La station commerciale WHTA («Hot 97.5», rebaptisée «Hot 107.9» après 2001), fondée en 1995, devient la première radio entièrement consacrée au hip-hop dans la ville. La station V-103 (WVEE, 103.5 FM), déjà établie dans le RnB et la soul, ajoute le hip-hop à sa programmation en 2000[1]. Ces radios exercent une influence considérable sur les carrières des artistes locaux, fonctionnant comme des prescripteurs capables de propulser ou d'étouffer un rappeur émergent[2],[5].
Les strip clubs constituent un autre rouage spécifique de l'écosystème musical d'Atlanta. Des établissements comme le Magic City(en), le Body Tap, le Blue Flame Lounge ou le Strokers sont à la fois des lieux de socialisation pour les acteurs de l'industrie du hip-hop et des espaces de validation musicale[1],[5]. Ils fonctionnent comme de véritables gatekeepers culturels dans le rap sudiste: si un morceau obtient l'adhésion des danseuses et du public, il peut ensuite être diffusé sur les circuits radio et dépasser les frontières régionales. Les majors investissent des ressources pour faire entrer leurs titres dans les rotations des DJ de ces clubs, considérant cette étape comme un test de viabilité commerciale[5].
Historique
Origines
L'influence de la scène Miami bass
Les débuts du rap à Atlanta remontent à 1980, lorsque le label local Shurfine publie le single Space Rap de Danny Renee and The Charisma Crew[1]. Cette même année, King Edward J ouvre le magasin Landrum's Records & More et diffuse des mixtapes artisanales, les «J-Tapes», qui contribuent à poser les jalons du rap local et circulent plus tard entre les mains d'artistes comme Killer Mike et Young Jeezy[6].
Toutefois, la scène se développe véritablement sous l'influence de la Miami bass au milieu des années 1980. Le premier rappeur à émerger localement est Mo-Jo (Edwin Lyons Jr.), qui construit sa réputation en rappant lors d'émissions radio en direct depuis le club Sans Souci. MC Shy D(en), originaire du Bronx et installé en Géorgie vers 1980, est le premier artiste basé à Atlanta à obtenir un succès dépassant le cadre local[1]. Signé par Luther Campbell, fondateur de Luke Records et figure centrale de la scène de Miami, MC Shy D et son DJ Toomp font la navette entre Atlanta et la Floride[2].
Les DJ et producteurs de la J Team, un collectif local parrainé par King Edward J et composé de Kizzy Rock, DJ Smurf(en), MC Shy D et DJ Man, contribuent à forger une identité musicale locale fondée sur des tempos rapides et conçue pour la danse, tout en se dégageant progressivement de l'influence de Miami. D'autres artistes locaux comme Kilo Ali et le trio engagé Success-n-Effect enregistrent sur des labels indépendants tels que WRAP/Ichiban ou Black Label Records[2]. Raheem the Dream, autre figure de la scène bass d'Atlanta, construit également sa réputation au niveau local au cours de cette période[1].
Arrested Development et la première exposition nationale
Arrested Development en 2006.
En 1992, le groupe Arrested Development capte une audience nationale avec 3 Years, 5 Months & 2 Days in the Life Of… Initialement affilié au gangsta rap, le groupe s'oriente vers l'afrocentrisme sous l'influence de son conseiller spirituel Baba Oje. L'album remporte un Grammy Award et le groupe est élu groupe de l'année 1993 par Rolling Stone. Le cinéaste Spike Lee les contacte pour la bande sonore de son biopic consacré à Malcolm X[2]. Si cet album contribue à attirer l'attention nationale sur Atlanta, le groupe ne fait pas de la ville le centre de son identité artistique et propose plutôt un récit bohème et utopique de l'expérience noire sudiste, nourri de la tradition folklorique afro-américaine[7].
L'émergence du dirty south
LaFace Records et la Dungeon Family
L.A. Reid en 2011.
L'année 1989 marque un tournant avec la fondation de LaFace Records par L.A. Reid et Kenneth Edmonds. Le label construit d'abord sa réputation autour d'artistes RnB comme Toni Braxton, TLC et Usher, avant de se tourner vers le rap. Jusque-là cantonnée à un succès local ou éphémère, la scène rap d'Atlanta trouve avec LaFace Records l'assise commerciale nécessaire pour accéder au marché national. Le label est absorbé par Arista en 1999[1],[2],[3].
OutKast : du rejet new-yorkais à la reconnaissance
En 1994, OutKast publie Southernplayalisticadillacmuzik, qui atteint le disque de platine. L'album combine des basses profondes et des rythmes lents inspirés du G-funk californien avec une tonalité proprement sudiste, mêlant argot géorgien et références culturelles locales[3]. Le titre de l'album décline la philosophie du duo: «Southern» pour leurs racines, «playalistic» pour un style ressuscitant le funk et la soul des années 1970, «cadillacmuzik» pour évoquer les virées en voiture entre amis[2]. Comme le note l'universitaire Regina N. Bradley, l'interlude Welcome to Atlanta constitue un véritable inventaire de la ville, citant ses quartiers les plus défavorisés, ses institutions musicales et jusqu'au drapeau confédéré qui flotte encore sur le capitole de Géorgie[7].
Lors des Source Awards de 1995(en), le duo reçoit le prix du meilleur nouveau groupe et est hué par le public new-yorkais. André 3000 réplique avec une phrase devenue emblématique: «The South got something to say!» («Le Sud a quelque chose à dire!»). Cet épisode devient fameux pour son témoignage de l'hostilité du public new-yorkais envers les rappeurs sudistes au milieu des années 1990[3],[7].
Soul Food et la codification du dirty south
Goodie Mob en 2014.
L'album Soul Food(en) de Goodie Mob, paru fin 1995, popularise le terme dirty south via son quatrième morceau, Dirty South. Le terme existait déjà dans les clubs d'Atlanta, Houston et Miami, où il portait des connotations sexuelles ou criminelles. Sur Soul Food, Goodie Mob charge le terme d'un contenu social et politique: le Sud est «dirty» en raison de son histoire marquée par le racisme, de la violence entre Noirs et d'un système judiciaire corrompu[3]. Malgré des critiques élogieuses et un deuxième album, Still Standing(en), qui obtient de meilleures positions dans les classements musicaux, Goodie Mob ne parvient pas à dépasser le stade du disque d'or, sa musique étant jugée, selon le journaliste Roni Sarig, trop sombre et trop ancrée dans la réalité de la vie noire du Sud pour offrir au public l'évasion qu'il recherche[8].
Jermaine Dupri et So So Def Records
Jermaine Dupri en 2012.
Parallèlement à l'ascension de la Dungeon Family(en), le producteur Jermaine Dupri, originaire de College Park, construit un empire commercial à travers So So Def Recordings. Ancien danseur du groupe new-yorkais Whodini, Dupri fait ses preuves en produisant Kris Kross, duo d'adolescents dont le single Jump(en) se maintient huit semaines à la première place du Billboard Hot 100 en 1992. Fort du succès de Totally Krossed Out (quatre millions d'exemplaires), Dupri fonde So So Def, repère Da Brat — première rappeuse à atteindre le million de ventes aux États-Unis — et travaille pour The Notorious B.I.G., TLC et MC Lyte. The Source le désigne meilleur producteur hip-hop de l'année 1996. La suite de sa carrière le mène à la tête de Virgin Urban Music en 2006, puis à la direction de la branche «Urban» d'Island Records en 2007[2].
Le Freaknik, catalyseur de la scène
Le Freaknik, rassemblement annuel d'étudiants afro-américains pendant le spring break, commence au début des années 1980 comme un modeste pique-nique organisé par des étudiants de l'Atlanta University Center(en) originaires de la région métropolitaine de Washington. L'événement prend de l'ampleur au fil des années et attire environ 200 000 personnes en 1994. Selon le journaliste Joe Coscarelli, le Freaknik fonctionne comme un véritable salon de promotion pour la scène rap naissante: les labels rivaux inondent les foules de tracts et de produits promotionnels et les artistes tournent des clips au milieu de la fête. OutKast distribue lors du Freaknik de 1994 des pochettes promotionnelles contenant des extraits de son premier album, ce qu'André 3000 crédite comme une raison du succès national du groupe. Jermaine Dupri, de son côté, affirme que son objectif était de faire de So So Def«la bande originale du Freaknik». L'événement décline à partir de 1996 sous la pression policière et la perspective des Jeux olympiques d'Atlanta[4].
La maturation d'OutKast
Avec ATLiens (1996), OutKast prend ses distances avec les codes du gangsta rap et se réinvente à travers une imagerie afrofuturiste en se présentant comme des «extraterrestres» d'Atlanta — outsiders dans leur propre ville et étrangers au reste de l'industrie du rap[8],[9]. L'album débute à la deuxième place du Billboard 200 et reçoit quatre étoiles sur cinq de Rolling Stone. Il combine des styles musicaux jugés «aliens» pour le hip-hop de l'époque[3], tandis qu'André 3000 et Big Boi commencent à produire leurs propres instrumentaux[8]. Aquemini (1998) parachève la reconnaissance critique du groupe. Le New York Times qualifie le duo de «nouvelle référence du hip-hop», saluant son mélange de «l'intellectualisme des rappeurs new-yorkais» et de «funk à la George Clinton» avec «une musicalité typiquement sudiste»[3].
La conquête du mainstream
Stankonia et l'assaut sur les côtes
OutKast en 2001.
Avec Stankonia (2000), OutKast puise dans des styles musicaux très hétéroclites tels que le rock, la drum and bass, le country et le metal tout en restant ancré dans le hip-hop. L'album se vend à 557 000 exemplaires la première semaine et à cinq millions dans l'année. Pour la première fois, les radios mainstream diffusent largement un album d'OutKast, notamment les singles Ms. Jackson, So Fresh, So Clean(en) et B.O.B. (Bombs Over Baghdad)(en)[3] — ce dernier étant désigné par Pitchfork comme le meilleur single des années 2000[9].
Le double album Speakerboxxx/The Love Below (2003), composé de projets solos de Big Boi et André 3000, devient l'album de hip-hop le plus vendu de l'histoire et remporte six Grammy Awards en 2004, dont celui de l'album de l'année. Le single Hey Ya! connaît un succès massif bien au-delà du public habituel du rap[3],[9]. Pour l'historien Darren E. Grem, la victoire aux Grammy «n'est pas seulement l'aboutissement des efforts de quelques rappeurs, mais l'arrivée d'une industrie tout entière»[3].
Le crunk
Dès 1997, le label Big Oomp Records, fondé par Korey Roberson (Big Oomp), DJ Jelly et MC Assault, met en place un réseau de distribution indépendant, vendant ses mixtapes dans les stations-service, les confiseries, les laveries automobiles et les marchés aux puces, sans aucun appui des majors. Le label contribue, à travers ses artistes, à la diffusion du crunk[2], une musique de club frénétique, saturée de basses, structurée autour d'un motif d'appel et réponse, qui devient le style phare du rap d'Atlanta au début des années 2000[3].
Au milieu des années 2000, la snap reprend les chants scandés et lignes de synthétiseur du crunk avec une production plus minimaliste et moins agressive. Fondé sur le claquement de doigts en guise de caisse claire, le genre est porté par Dem Franchize Boyz et surtout par D4L, dont le single Laffy Taffy atteint la première place des ventes début 2006[10].
Soulja Boy et la révolution numérique
Soulja Boy est l'un des premiers rappeurs liés à la ville à accéder à une notoriété nationale à travers Internet plutôt que les circuits traditionnels de la scène locale[11], avant d'être signé par Mr. Collipark(en), figure de la scène d'Atlanta depuis les années 1980[2],[9]. Ses morceaux suscitent des critiques virulentes de la part de rappeurs établis comme Ice-T, Snoop Dogg et Method Man[12]. Le parcours de Soulja Boy montre que les réseaux de gatekeepers d'Atlanta — ici Mr. Collipark — restent impliqués même lorsque la notoriété d'un artiste se construit d'abord sur Internet[5].
Émergence de la trap
T.I. et la trap music
T.I. sur scène en 2012.
T.I., originaire du quartier de Bankhead[1], intitule son album de 2003 Trap Muzik, et contribue ainsi à populariser le terme de trap music pour désigner un rap ancré dans le quotidien des trap houses, des maisons servant au trafic de drogue. L'album est certifié disque d'or, tandis que King (2006), porté par le single What You Know(en) produit par DJ Toomp, se vend à 500 000 exemplaires en une semaine et termine album hip-hop le plus vendu de l'année. T.I. revendique un réalisme que les fondateurs du dirty south n'avaient pas: issu des quartiers les plus défavorisés du nord-ouest d'Atlanta, il estime que les membres d'OutKast et de Goodie Mob, originaires du sud-ouest plus aisé, ne représentaient pas son expérience[13].
Malgré plusieurs arrestations, T.I. continue de produire des albums à succès. En 2008, il sort Paper Trail, composé tandis qu'il est assigné à résidence et dont les singles Live Your Life (avec Rihanna) et Whatever You Like atteignent le triple disque de platine[13].
Coach K, Young Jeezy et la naissance d'un modèle économique
Jeezy en 2005.
Les bases d'un modèle économique propre à Atlanta sont posées par Kevin «Coach K» Lee, installé à Atlanta à la fin des années 1990. Coach K devient le manager de Young Jeezy après avoir repéré en lui un ancien trafiquant capable de traduire son vécu en musique. Il pousse Jeezy à rapper sur sa propre vie, y compris ses liens avec la Black Mafia Family(en) (BMF), organisation criminelle alors omniprésente dans les clubs d'Atlanta[14].
Face au refus des radios locales de diffuser un artiste associé à la BMF, Coach K contourne les circuits traditionnels en s'appuyant sur les mixtapes, distribuées depuis les coffres de voitures, les marchés aux puces et les salons de coiffure. Les mixtapes Tha Streetz Iz Watchin (2004) et Trap or Die (2005), hébergées par DJ Drama, deviennent des classiques de la scène locale et préparent le terrain pour l'album Let's Get It: Thug Motivation 101, paru chez Def Jam en 2005. Ce modèle — un ancien trafiquant encadré par un manager issu du terrain, contournant les majors par les mixtapes et les circuits indépendants avant de signer avec un grand label — est reproduit à de multiples reprises dans la ville au cours de la décennie suivante[14].
Gucci Mane, le conflit avec Young Jeezy et le Brick Factory
Gucci Mane sur scène en 2010.
Gucci Mane, établi dans le secteur de Decatur et d'Atlanta est[1], construit sa notoriété en dehors des circuits des grandes maisons de disque, en accumulant les mixtapes à un rythme effréné. Son premier album, Trap House (2005), se vend à environ 175 000 exemplaires en distribution indépendante. Sa rivalité avec Young Jeezy, née d'un différend autour de la propriété du titre Icy, enregistré en collaboration par les deux rappeurs, dégénère en une fusillade au cours de laquelle Gucci Mane tue un agresseur en situation de légitime défense. Ce conflit, qui structure la scène trap d'Atlanta pendant plusieurs années, prend fin lors d'une session de réconciliation organisée sur l'émission radio de DJ Drama fin 2009[15].
Après sa rupture avec Young Jeezy en 2008 et son passage chez Gucci Mane, Coach K contribue à faire du studio de ce dernier, le Brick Factory, situé près d'East Atlanta, un véritable laboratoire de la scène locale. Gucci Mane y enregistre de nombreuses mixtapes — pas moins de huit en 2009, dont trois parues le même jour — tout en y accueillant de jeunes artistes et producteurs. C'est au Brick Factory que se croisent Young Thug, amené par Peewee Longway(en), et les jeunes producteurs Metro Boomin et Southside(en), qui y apprennent aux côtés de vétérans comme Zaytoven. Gucci Mane repère également Migos après avoir vu leur clip Bando sur YouTube, et les intègre à l'écosystème du studio[14].
La transformation de la scène d'Atlanta en modèle
Migos en 2017.
En 2013, Coach K s'associe avec Pierre «P» Thomas[16], un ancien trafiquant de l'ouest d'Atlanta qui investit dans l'immobilier avant de se tourner vers la musique, pour fonder Quality Control Music[17]. Le label s'impose rapidement comme le principal incubateur de talents de la ville, en commençant par Migos, dont le single Bad and Boujee atteint la première place du Billboard Hot 100 en 2017. Quality Control signe ensuite Lil Baby, originaire du sud-ouest d'Atlanta, dont l'album My Turn(en), paru en 2020, atteint la première place du Billboard 200 à plusieurs reprises[16].
Cette période coïncide avec la généralisation du streaming musical, qui représente désormais plus de 80% du chiffre d'affaires de l'industrie du disque aux États-Unis. Le rap devient alors le moteur principal des tendances musicales au sein de la jeunesse américaine, dont Atlanta est le principal fournisseur, les cadres des maisons de disque parcourant les quartiers de la ville à la recherche de nouvelles voix. Le journaliste Joe Coscarelli note que des artistes comme Lady Gaga, Beyoncé, Miley Cyrus et Ariana Grande empruntent les rythmes et le vocabulaire de la trap d'Atlanta, tandis que les publicités du Super Bowl font appel à ses artistes[16].
Structure de la scène
Le rôle des gatekeepers locaux
Le chercheur en communication Murali Balaji décrit un système de gatekeeping à plusieurs niveaux dans lequel des intermédiaires locaux — propriétaires de labels indépendants, équipes de rue (street teams), DJ de strip clubs, animateurs radio et attachés de presse — interviennent entre les rappeurs et les décideurs des grandes corporations basées à New York et Los Angeles. Ces intermédiaires sont indispensables à la construction de la marque d'un rappeur au niveau régional, étape préalable à toute distribution nationale[5].
Les labels indépendants
En 2000, L.A. Reid accepte une offre d'Arista Records, et LaFace Records, absorbé par Arista depuis 1999, quitte Atlanta. Ce départ crée un vide vite comblé par un réseau de labels indépendants qui constituent une structure de soutien essentielle pour les talents locaux. Ils offrent une plus grande liberté artistique et des retours financiers potentiellement supérieurs à ceux des majors[3].
Références
12345678910111213(en) Matt Miller, «“The Sound of Money“: Atlanta, Crossroads of the Dirty South», dans Mickey Hess, Hip Hop in America: A Regional Guide (2 Volumes), Greenwood, , 817p. (ISBN9780313343216)
1234567891011121314Jean-Pierre Labarthe, Gangsta Gumbo: Une anthologie du rap sudiste via Houston, Memphis, Atlanta, Miami, Jackson et la Nouvelle Orléans, Camion Blanc, , 522p. (ISBN978-2357791732), chap.3 («Géorgie / Atlanta: «Black Hollywood»»)
12345(en) Murali Balaji, «The Construction of “Street Credibility” in Atlanta's Hip-Hop Music Scene: Analyzing the Role of Cultural Gatekeepers», Critical Studies in Media Communication, vol.29, no4, , p.313–330 (ISSN1529-5036 et 1479-5809, DOI10.1080/15295036.2012.665997, lire en ligne, consulté le )
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1234(en) Roni Sarig, Third coast: OutKast, Timbaland, and how hip-hop became a southern thing, Da Capo Press, (ISBN978-0-306-81430-3), chap.5 («Atlanta—Fusion and Family»)
1234(en) Ben Westhoff, Dirty South: Outkast, Lil Wayne, Soulja Boy, and the Southern rappers who reinvented hip-hop, Chicago Review Press, (ISBN978-1-56976-606-4), chap.6 («OutKast, Goodie Mob, and Organized Noize: The Dirty South Blooms»)
↑(en) Roni Sarig, Third coast: OutKast, Timbaland, and how hip-hop became a southern thing, Da Capo Press, (ISBN978-0-306-81430-3), chap.10 («Crunk Gets Crunk»)
↑(en) Regina N. Bradley, Chronicling Stankonia: the rise of the hip hop South, University of North Carolina Press, (ISBN978-1-4696-6195-7 et 978-1-4696-6196-4), «A Final Note: The South Still Got Something to Say»
↑(en) Ben Westhoff, Dirty South: Outkast, Lil Wayne, Soulja Boy, and the Southern rappers who reinvented hip-hop, Chicago Review Press, (ISBN978-1-56976-606-4), chap.14 («Soulja Boy and DJ Smurf: Dance, Dance Revolution»)
12(en) Ben Westhoff, Dirty South: Outkast, Lil Wayne, Soulja Boy, and the Southern rappers who reinvented hip-hop, Chicago Review Press, (ISBN978-1-56976-606-4), chap.11 («DJ Drama and T.I.: Mixtapes and Turf Wars in Atlanta»)
↑(en) Ben Westhoff, Dirty South: Outkast, Lil Wayne, Soulja Boy, and the Southern rappers who reinvented hip-hop, Chicago Review Press, (ISBN978-1-56976-606-4), chap.16 («Gucci Mane: True Crime Rap»)