Sharo

rite d'initiation et une épreuve d'endurance physique pratiqués par les Peuls From Wikipedia, the free encyclopedia


Sharo (également orthographié Shaaro ou Soro) est un rite d'initiation et une épreuve d'endurance physique pratiqués par les Peuls (Fulɓe), en particulier chez les Wodaabe (ou Mbororo) du Sahel[1]. Il consiste en une flagellation publique au cours de laquelle de jeunes hommes doivent démontrer leur courage et leur maîtrise de la douleur sans montrer d'émotion. Le Sharo se déroule généralement dans le cadre plus large du Guerewol, une fête annuelle de séduction et de parade nuptiale inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO[2].

Étymologie et terminologie

Le terme sharo (ou shaaro) désigne spécifiquement l'épreuve de flagellation en langue peule. Dans certaines régions (notamment au Niger), on rencontre la variante orthographique soro[1].Le Sharo est indissociable du Guerewol (ou Gerewol), la grande fête annuelle qui inclut les parades de beauté masculines et les danses de séduction[2]. L'anthropologue Angelo Bonfiglioli souligne que ces deux rituels forment un système cohérent d'évaluation de la masculinité peule[3].

Aire géographique et groupes concernés

Le Sharo est principalement pratiqué dans les régions sahéliennes d'Afrique de l'Ouest et centrale[4]:

Description du rituel

Le cadre: la fête du Guerewol

Le Sharo se déroule pendant le Guerewol, un rassemblement annuel qui a lieu à la fin de la saison des pluies (septembre-octobre). Plusieurs groupes nomades se réunissent pour célébrer des mariages, organiser des marchés et perpétuer les traditions[2].

L'UNESCO, qui a inscrit le Guerewol sur la liste du patrimoine culturel immatériel en 2009, le décrit ainsi:

« Le Gerewol est une fête annuelle des Wodaabe qui se déroule en septembre. Plusieurs groupes se réunissent pour des mariages, des marchés et des célébrations. Les hommes se parent de maquillage, de plumes et de bijoux pour une danse de séduction. Les femmes jugent les hommes selon leur beauté et leur charisme[2]. »

Le documentaire Les hommes de la pluie (ARTE, 2006) a largement documenté ces célébrations[7].

L'épreuve du Sharo

Le Sharo est l'épreuve centrale pour les jeunes hommes[3] :

  1. Préparation: Les candidats (généralement âgés de 15 à 25 ans) se préparent psychologiquement et physiquement pendant plusieurs jours, parfois en jeûnant et en recevant les conseils des aînés[1].
  2. Déroulement: Les candidats se tiennent debout, torse nu, face à la communauté rassemblée en cercle. Un «frappeur» désigné (souvent un homme plus âgé ou un rival) les frappe à coups de bâton sur le torse, le dos ou les épaules[4].
  3. Règle fondamentale: Le candidat ne doit montrer aucune expression de douleur (ni grimace, ni cri, ni mouvement de recul). L'endurance est mesurée par le nombre de coups encaissés sans fléchir[8].
  4. Sanction sociale: Un homme qui supporte la douleur sans broncher est considéré comme un époux potentiel honorable et un protecteur capable pour sa famille. L'échec (montrer de la douleur) peut entraîner une honte sociale et compromettre les chances de mariage[4].

Symbolique et signification culturelle

Valeurs transmises

Le Sharo incarne les valeurs fondamentales de la société peule[1],[9]:

  • Pudeur (semteende): Ne pas montrer ses émotions, garder son sang-froid,
  • Endurance (muñal): Résister à la douleur physique,
  • Courage (caɗal): Affronter l'épreuve sans crainte,
  • Honneur (tedungal): La réputation familiale et personnelle est en jeu,
  • Maîtrise de soi (hakkilanaaku): Contrôle absolu des expressions faciales et corporelles.

Place des femmes

Les femmes jouent un rôle crucial d'observatrices et de juges. Leur présence et leurs réactions (encouragements, moqueries) influencent directement le prestige des candidats[4]. L'anthropologue Mette Bovin note que les femmes peuvent même provoquer les hommes pour tester leur endurance[8].

Cosmogonie peule

Le Sharo s'inscrit dans une vision du monde où la séparation entre l'humain et l'animal, le civilisé et le sauvage, se marque par la capacité à dominer ses instincts. L'homme qui ne crie pas sous la douleur prouve qu'il est pleinement humain[10].

Historique et origines

Origines mythiques

Selon la tradition orale peule, le Sharo remonterait à des temps très anciens, antérieurs à l'islamisation partielle des Peuls. Il serait lié au mythe fondateur des Wodaabe, descendants de Woda (l'ancêtre mythique)[3]. Une thèse de l'EHESS a documenté ces récits oraux[11].

Évolution historique

  • Période pré-coloniale: Le Sharo était un rituel central de la société peule nomade, organisé lors des grands rassemblements saisonniers[4].
  • Période coloniale: Les administrations coloniales ont parfois tenté d'interdire ou de réglementer ces pratiques jugées «barbares», sans grand succès[1].
  • Période contemporaine: Le Sharo reste pratiqué, mais il a évolué sous l'influence de l'islam (certains leaders religieux le considèrent comme non-islamique) et de la modernité (scolarisation, exode rural)[5].

Le Sharo dans les arts et les médias

Documentaires

  • Les hommes de la pluie (ARTE, 2006): Documentaire sur les Wodaabe du Niger, avec des séquences de Sharo et Guerewol[7].
  • Wodaabe: les bergers du soleil (National Geographic): Reportage sur la vie des Peuls nomades[12].
  • Les Wodaabe, peuple de l'ombre (TV5 Monde, 2018)[13].

Photographie

Les clichés de Carol Beckwith et Angela Fisher, photographes spécialistes des rites africains, ont largement documenté le Guerewol et le Sharo dans leur ouvrage African Ceremonies[14].

Débats et controverses contemporains

Critiques

Le Sharo fait l'objet de plusieurs critiques contemporaines[3],[5]:

  • Violence envers les mineurs: certains participants ont 13-14 ans. Les défenseurs répondent qu'il s'agit d'un rite d'initiation traditionnel avec consentement familial.
  • Non-conformité avec l'islam: certains leaders religieux musulmans considèrent la pratique comme non-islamique. Elle continue néanmoins d'exister en coexistence pacifique.
  • Tourisme «voyeur»: les anthropologues s'inquiètent de la nécessité de protéger l'intimité rituelle face au développement du tourisme.

État actuel de la pratique

  • Niger: Toujours pratiqué, notamment dans la région de Diffa, malgré l'insécurité liée à Boko Haram[5].
  • Nigeria: En déclin dans les zones fortement islamisées.
  • Cameroun: Maintenu chez les Mbororo, parfois intégré aux festivités officielles[6].

Notes et références

Voir aussi

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