Sycophante

délateur professionnel dans l'Athènes antique From Wikipedia, the free encyclopedia

Un sycophante (en grec ancien συκοφάντης / sukophántês) est, dans l'Athènes antique, un délateur professionnel.

En lien avec un usage en anglais dans le domaine de l'intelligence artificielle, le terme « sycophante » peut désigner par ailleurs un flatteur hypocrite pratiquant la flagornerie (c'est-à-dire une flatterie hypocrite pour obtenir un avantage).

Étymologie

La composition du mot est simple : il vient de σῦκον / sũkon, « figue », et de φαίνω / phaínô, « découvrir ».

En revanche, son origine est obscure dès l'Antiquité[1]. Plutarque[2] rapporte l'explication selon laquelle ces délateurs s'en prenaient aux exportateurs de figues hors de l'Attique, l'exportation étant alors illégale. Cependant, si l'on connaît des mesures restrictives sur l'exportation de produits agricoles, souvent attribuées à Solon, aucune ne porte sur les figues[3]. On a proposé de voir dans le sycophante celui qui « montre les figues » cachées par un voleur dans ses vêtements[4]. Les figues étant des fruits de grande consommation et de faible valeur marchande, du moins en Attique[5], le sycophante serait alors celui qui n'hésite pas à dénoncer le vol de choses sans valeur[6]. Enfin, le sycophante pourrait être le dénonciateur de ceux qui volent les figues des figuiers sacrés[7] : les vols de figues étaient fréquents en Attique, « et ce qui le prouve, c’est qu’il y avait des gardiens des figues » (en grec συκωροί) aux dires de Julius Pollux[8].

Historique

Le sycophante dans le système juridique athénien

L’existence de délateurs professionnels s’explique par les particularités du système juridique athénien[9]. À partir du Ve siècle av. J.-C., la principale juridiction est l’Héliée, un tribunal populaire constitué de 6 000 citoyens tirés au sort. En l’absence de ministère public, on compte sur le civisme populaire pour la dénonciation des crimes. Les actions sont divisées en deux classes : la δίκη / díkê (action privée) suppose un intérêt à agir, en opposition à la γραφή / graphế (action publique) qui peut être le fait de tout citoyen qui assume donc le rôle du ministère public. S’il remporte son procès, l’accusateur perçoit une partie de l’amende versée par celui qui est condamné : dans le cas d’infraction aux lois sur le commerce, les douanes ou les mines, la prime s’élève, au Ve siècle, aux trois quarts de l’amende infligée, et au IVe siècle av. J.-C., à la moitié[10].

Les sycophantes sont donc des individus qui lancent des accusations non pas dans un esprit de civisme, mais dans le seul but de s’enrichir : ils constituent une perversion du système. Le terme est clairement injurieux dès l’Antiquité : Démosthène les traite ainsi de « chiens du peuple[11] ». Le système athénien tente de s'en protéger en condamnant à de fortes amendes ceux qui lancent des accusations infondées. Les accusateurs dont l’action n’a été soutenue que par un cinquième des voix de l’Héliée sont également frappés d’atimie (privation des droits civiques) partielle : on leur retire leur droit d’accuser[12]. Malgré ces sanctions, les sycophantes mènent souvent des carrières assez lucratives. Platon, dans une description de l'homme esclave de ses désirs, lequel est amené à se procurer de l'argent par n'importe quel moyen, les décrit ainsi : « Il leur arrive, s'ils sont doués pour la parole, de se faire sycophantes ; ils produisent de faux témoignages et se laissent corrompre par des pots-de-vin[13]. »

Dans l'antiquité, de la satire à la réflexion politique

Les sycophantes ont été la cible favorite des railleries des auteurs comiques. Aristophane en particulier met en scène un sycophante dans Les Acharniens : en pleine guerre du Péloponnèse, le héros Dicéopolis, qui a conclu une paix privée avec Sparte, voit le « marché libre » qu’il a ouvert menacé par l’arrivée de Nicarchos, un sycophante qui veut dénoncer toutes les marchandises venues du territoire ennemi. Outré, Dicéopolis rosse le délateur, le ficelle et le vend à un marchand béotien en guise de :

« vase à brasser les infamies,
mortier pour touiller les procès,
poubelle à éplucher les comptes,
bassine à brouiller les affaires[14] ! »

Le Béotien l’assure en effet que les sycophantes, spécialité athénienne, sont inconnus à Thèbes : il pourra gagner de l’argent en l’exhibant comme une curiosité. Dans Les Cavaliers, Aristophane évoque le vent redoutable qu'il nomme plaisamment le « sykophantias »[15] et devant lequel il vaut mieux carguer les voiles...

Le problème général des confiscations de biens, source d'appauvrissement et de dissensions au sein des communautés, a suscité la réflexion d’Aristote qui a fustigé « l’impudence des démagogues ». Dans sa Politique, il a envisagé les dispositions à prendre pour mettre un terme aux sinistres activités des sycophantes. Afin d’assurer la stabilité politique des régimes populaires qu'il appelle « démocraties », Aristote, insiste sur la nécessité de ne pas partager les biens des riches malgré les dénonciations des démagogues : « Il faut, dans les démocraties, ménager les riches en s'abstenant de soumettre au partage non seulement leurs propriétés, mais même leurs revenus, pratique qui s'installe, sans qu'on s’en aperçoive, dans quelques régimes[16]. » Pour éviter les nombreuses confiscations des biens par des démagogues, Aristote propose que le peuple n’en retire plus aucun avantage : « Les citoyens qui se soucient du régime doivent s’opposer à ces excès en faisant promulguer qu’aucun des biens des condamnés ne deviendra propriété de l’État ni ne sera versé au Trésor public, mais sera déclaré sacré ; les coupables n’en seront pas moins sur leurs gardes : ils seront pareillement châtiés ; et la foule, ne devant rien en retirer, votera moins de condamnations contre les accusés[17]. »

Dans le domaine de l'intelligence artificielle

Les anglo-saxons utilisent le terme sycophancy dans le sens de « personne qui flatte servilement » pour qualifier le comportement souvent flatteur ou flagorneur des LLM.

Il est à noter que ce mot commence à être traduit improprement en français par sycophant ou sycophanie, mais il s'agit d'un contre-sens. En français le mot sycophante a gardé le sens grec de délateur[18] contrairement à l'anglais moderne où le sens a dérivé vers flagorneur. Il convient donc d'utiliser en français le terme de complaisance de l'intelligence artificielle[19] ou de manière plus générale, les termes de flagorneur[20], flagornerie.

Après l'émergence et la diffusion des grands LLM dans les années 2020, il est constaté que les modèles d'IA sont réglés pour les rendre plus chaleureux envers les utilisateurs (processus de persona training) ; ils s'avèrent environ 50 % plus flagorneuses (anglais « sycophant ») que les humains : sauf si le prompt encourage explicitement l'IA à challenger l'utilisateur, ces modèles d'IA tendent à approuver l'utilisateur même lorsqu’il a tort[21]. Ceci augmente mécaniquement leur sycophantie, une tendance à valider les croyances de l'utilisateur au détriment de la vérité, « particulièrement lorsque celui-ci exprime de la tristesse »[22] ; un biais qui affecte la pertinence des réponses, et parfois la résolution de problèmes (de manière problématique dans la recherche scientifique et les usages médicaux par exemple, avec des cas où plusieurs LLM ont produit des démonstrations mathématiques erronées en acceptant des énoncés faux, reflétant les opinions de l'utilisateur plutôt que les sources. Ceci montre que ces LLM peuvent aussi être manipulés pour fournir des conseils (par exemple médicaux) illogiques[21]. On sait, en 2026, que ce biais cognitif artificiel fait aussi chuter de la précision lors de tests sur les théories du complot ou les fausses informations, l'IA privilégiant la satisfaction émotionnelle de l'interlocuteur sur la rigueur scientifique, avec donc un risque de « psychose induite par l'intelligence artificielle »[23],[24], où le renforcement permanent des biais personnels par les algorithmes pourrait éroder chez de nombreux utilisateurs le sens des réalités, et accélérer la fragmentation sociale. Selon Desmond Ong, chercheur en psychologie à l'université du Texas (avril 2026, dans la revue Nature), pousser l'équivalent d'un trait de caractère de l'IA (comme l'empathie, la sympathie) peut imprévisiblement dégrader ses capacités de raisonnement, ce qui invite à repenser les paradigmes d'entraînement vers le soutien au développement humain plutôt que vers la simple imitation d'une chaleur humaine[22],[25].

Comme la confabulation, ce comportement résulte en partie de méthodes d'entraînement qui, pour ce qui concerne la flagornerie (anglais sycophancy), favorisent l'accord de l'IA avec son utilisateur pour maintenir son « engagement »… ce qui souligne la nécessité de modèles capables de spontanément exprimer l'incertitude, et de mécanismes de contrôle plus robustes, notamment dans les contextes sensibles comme la santé[21]. Selon Ibrahhim et al. (2026), les tests de pré-déploiement actuels des LLM face aux personnalisations en aval de l'IA sont insuffisants ; et si des approches de remédiation sont envisageables (dont l'entraînement sur des données de « désaccord chaleureux mais honnête ») la tension entre empathie et rigueur du modèle d'IA est un risque réel déjà observé dans des systèmes déployés, nécessitant une révision des cadres de gouvernance pour ces IA de plus en plus intégrées socialement[25].

Notes

Voir aussi

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