Syndrome de Sèvres

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Le syndrome de Sèvres (en turc : Sevr Sendromu) est une conviction collective répandue en Turquie[1],[2],[3], selon laquelle des puissances hostiles[4],[5],[6], tant internes qu’externes — et particulièrement occidentales — conspireraient en vue d’affaiblir[7],[8], voire de démembrer la République turque[9]. L’appellation procède du traité de Sèvres (1920), qui prévoyait le dépeçage de l’Empire ottoman au profit de plusieurs États et puissances, dont l’Arménie, la Grèce, le Royaume-Uni, la France et l’Italie, ne concédant aux Turcs qu’un territoire réduit aux alentours d’Ankara. Ledit traité ne fut toutefois jamais ratifié par le Parlement ottoman et demeura inappliqué, notamment en raison de la victoire militaire turque lors de la guerre d’indépendance (1919–1923)[10]. Comme l’explique l’historien Taner Akçam, ce « syndrome » renvoie à une perception persistante selon laquelle des forces exogènes et endogènes « ne cessent de chercher à nous disloquer et à nous anéantir »[11].

Cette conviction est fréquemment caractérisée comme une théorie conspirationniste et a été assimilée à l’encouragement d’une mentalité d’assiégé au sein d’une frange de la société turque[12],[13]. Une enquête conduite par l’OSAF en 2003 révèle qu’environ 43 % des Turcs considèrent que les réformes exigées par l’Union européenne constituent une simple variante des capitulations ottomanes.

Le politologue danois Dietrich Jung caractérise ces notions comme « le sentiment d’un encerclement par des ennemis œuvrant à l’anéantissement de l’État turc », et soutient qu’elles demeurent un déterminant essentiel de la politique étrangère de la Turquie[14]. Le concept a été mobilisé dans l’analyse du conflit kurde, des négociations d’adhésion à l’Union européenne et de la reconnaissance du génocide arménien[15],[16]. L’historien Nick Danforth observait en 2015 que « si Sèvres est largement tombé dans l’oubli en Occident, son legs persiste en Turquie[17][18], où il alimente une forme de paranoïa nationaliste que certains chercheurs ont qualifiée de “syndrome de Sèvres” ».

Histoire

Selon les travaux de Fatma Müge Göçek, l'analyse historiographique relative au « syndrome de Sèvres » permet d'en distinguer trois phases développementales distinctes[19] :

  • « l'impact initial contemporain du traité de Sèvres sur l'État et la société sous la forme de peur et d'anxiété »
  • « négociation pendant l'occidentalisation radicale de la République turque menée par l'armée et le CHP ; les ennemis internes et externes sont définis au cours de cette étape »
  • « Le syndrome institutionnalisé se radicalise à mesure que les partis ultranationalistes tentent d'exclure systématiquement ces ennemis perçus du corps politique turc. »

L’ouvrage intitulé Nefes se fait l’écho d’un antisémitisme latent, imputant la conclusion du traité à une prétendue conjuration ourdie par des factions juives.

Politique étrangère de la Turquie

En 2019, saluant la volonté de son pays de restaurer son influence en Méditerranée, le président turc Recep Tayyip Erdoğan déclara que la coopération militaire et énergétique engagée avait permis de « renverser le traité de Sèvres ».

Selon une analyse du journal Le Monde, la date retenue pour la réouverture au culte musulman de la basilique Sainte-Sophie (Ayasofya) ne procéderait pas du hasard. Le choix du 24 juillet commémorerait délibérément le 97e anniversaire de la signature du traité de Lausanne (1923). Cette décision s’inscrirait dans une stratégie politique plus vaste, où le président Erdogan et ses alliés nationalistes, consolidés à la suite de la tentative de putsch de 2016, entendent conjurer la crainte d’un « nouveau traité de Sèvres ».

Dans une réplique éditoriale à une publication du Monde, İbrahim Karagül, rédacteur en chef du journal Yeni Şafak, a considéré que les médias occidentaux ne se trompaient pas en soulignant l’influence persistante du traité de Sèvres sur la reformulation récente de la politique étrangère turque.

Comparaisons

En 2015, Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (d’extrême droite), assimila l’accord conclu entre le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) et le gouvernement turc dans le cadre du processus de paix à un nouvel avatar du traité de Sèvres. Il soutint que cette entente « mènerait à l’effondrement de la République turque » et jura de lui opposer une résistance indéfectible. Cette déclaration marqua l’apogée de sa posture antigouvernementale et anti-AKP, qu’il allait ultérieurement abandonner en opérant un ralliement soudain au pouvoir[20].

Voir aussi

Références

Bibliographie

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