Table isiaque

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La « Mensa Isiaca ». Musée égyptien, Turin (inv. C. 7155)[1].
Illustration de la Mensa Isiaca, tirée de l'Œdipus Ægyptiacus d'Athanasius Kircher.

La Mensa Isiaca ou table isiaque est une tablette de bronze d'époque romaine[1], ornée d'incrustations de métaux de couleurs variées ; elle présente des figures inspirées de l'art de l'Égypte antique et des signes imitant les hiéroglyphes égyptiens, sans valeur d'écriture[2]. Elle a été trouvée à Rome[1] où elle a peut-être été produite entre la fin du Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C.[3] Le premier propriétaire documenté ESt le cardinal Pietro Bembo[4] — d'où l'appellation de Table bembine[5]. Entrée dans les collections des Gonzague puis cédée aux Savoie, elle est l'une des premières pièces à constituer l'ensemble à l'origine du Musée égyptologique de Turin[6],[7], où elle est conservée[1].

Table isiaque, reproduction dans Vestustissimæ tabulæ aeneæ sacris Ægyptiorum simulachris cœlatæ accurata explicatio, par Lorenzo Pignoria et publié à Venise en 1605.

Les origines de l'œuvre sont anciennes : la majorité des chercheurs la situe à l'époque romaine, entre la fin du Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C., probablement produite à Rome en relation avec le culte d'Isis[8],[1]. Les premières mentions certaines remontent à la Rome du début du XVIe siècle, quand la Mensa est documentée dans le studiolo du cardinal Pietro Bembo[4]. En 1591, elle est enregistrée à la Pinacoteca Ducale de Mantoue, entrant dans les collections des Gonzague[9]. En 1628, elle est acquise par le duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie, entrant dans les collections savoyardes[10]. L'arrivée de la Mensa à Turin, vers 1630, est considérée comme le point de départ de la collection qui mènera à la fondation du Musée égyptologique de Turin (1824)[6],[7].

En 1605, Lorenzo Pignoria publie à Venise le traité Vetustissimae tabulae aeneae sacris Aegyptiorum simulachris coelatae accurata explicatio[11], dont une édition posthume, augmentée par Giacomo Filippo Tomasini, paraît à Amsterdam en 1669 chez Andreas Frisius ; les planches gravées deviennent une référence pour les études ultérieures[12],[13]. Après la conquête napoléonienne de l'Italie (1797) elle est transférée en France et exposée à la Bibliothèque nationale de France en 1809[4]. Rentrée à Turin après la chute de Napoléon, elle entre en 1832 dans le premier noyau de la collection du Musée égyptologique de Turin, où elle se trouve encore[4],[1].

Description

La tablette est une plaque rectangulaire en bronze avec de riches incrustations de métaux de couleurs différentes, formant des figures inspirées de l'art de l'Égypte antique et des inscriptions imitant les hiéroglyphes[3]. La surface est délimitée par un rebord vertical continu ; au revers, un bord rabattu crée un canal en U, avec une série de trous le long du grand côté[14]. La plaque de base mesure environ Modèle:∂unité et le rebord a une hauteur d'environ six centimètres[14]. Les dimensions totales de l'objet sont de 125,5 × 75,5 × 5,5 cm[1]. L'épaisseur du métal varie sensiblement (plus mince au centre et plus épaisse aux bords), avec des valeurs mesurées entre environ six et dix-sept millimètres[15].

L'œuvre fut réalisée par coulée à la cire perdue directe, avec plusieurs coulées pour couvrir toute la surface ; le support a ensuite été préparé avec des cavités de profondeurs différentes pour recevoir les incrustations[16]. Les figures et motifs sont soulignés par de très fins fils métalliques, en alliage sombre (« bronze noir ») ou en argent, avec des épaisseurs moyennes de l'ordre de 0,5–0,7 mm[17]. Des analyses non invasives (microscopie optique, XRF, MA-XRF et radiographie) ont identifié au moins sept alliages différents entre le support et les incrustations : argent, un alliage sombre dit « bronze noir » (cuivre avec de faibles pourcentages d'or et d'étain), et plusieurs alliages à base de cuivre avec zinc et/ou étain, choisis pour obtenir des effets chromatiques[18]. En particulier, les carnations ont été rendues avec un alliage riche en cuivre pour le rouge (figures masculines) et avec des alliages contenant du zinc pour les teintes jaunes, orangées ou brunes (figures féminines, certaines masculines et les deux divinités du Nil)[19]. Les cadres et les « écritures » pseudo-hiéroglyphiques sont tracés par des lignes droites gravées directement dans le bronze et remplies de métal, avec des espacements très réguliers[17].

On observe aussi des interventions et remplacements anciens : dans certaines zones, le noir d'origine (« bronze noir ») ou l'argent des incrustations a été remplacé par des matériaux contenant du plomb ; par endroits, on a détecté une dorure à l'amalgame de mercure, indice de réparations ultérieures[20].

Section du bord décoré

Scènes représentées

Bien que la scène soit de type égyptien, elle n'illustre pas de rites égyptiens. Les figures sont montrées avec des attributs inhabituels, ce qui rend difficile l'identification des divinités par rapport aux rois et reines. Les motifs égyptiens sont utilisés de façon décorative, sans véritable sens textuel. Toutefois, la figure centrale, assise sur un trône à l'intérieur d'un temple, est reconnaissable comme la déesse Isis. La surface est organisée en cinq scènes principales séparées par des cadres métalliques ; entre les scènes se trouvent des inscriptions inspirées des hiéroglyphes, disposées en colonnes et en lignes[3]. Parmi les grandes figures, selon la nomenclature adoptée par les études récentes, on identifie Isis (C-8), Horus (E-10) et Thot (C-3), assis sur des trônes décorés de grilles et d'incrustations bicolores[21]. On note aussi une scène avec deux divinités du Nil, accompagnées d'éléments végétaux comme des touffes de papyrus[22]. Les chevelures et perruques sont souvent rendues en « bronze noir » avec de petites incrustations d'argent en lignes ou tresses ; colliers et autres ornements combinent argent et bronze sombre selon des schémas répétés[23].

Interprétations

Dès les XVIe et XVIIe siècles, la tablette fut au cœur des tentatives européennes de compréhension des « signes égyptiens », entrant rapidement dans le circuit des éditions illustrées et des commentaires antiquaires ; déjà la littérature moderne la décrit comme un ensemble de figures d'inspiration égyptienne accompagnées de signes dépourvus de valeur linguistique[4],[24]. Un rôle décisif revint au jésuite Athanasius Kircher qui, dans sa monumentale œuvre Œdipus Ægyptiacus (Rome, 1652–1654), utilisa largement la Mensa Isiaca comme répertoire d'images et « d'inscriptions », en proposant des lectures symboliques et moralisantes sans base philologique ; ces interprétations ne sont pas retenues par les études égyptologiques[25],[26],[2]. La recherche récente situe en effet les « hiéroglyphes » de la tablette parmi les pseudo-signes typiques de l'époque romaine, non déchiffrables comme texte continu : sur un tel matériau, la « traduction » de Kircher ne pouvait ni être vérifiée ni s'avérer correcte[27],[28]. Bien que fausses, les interprétations de Kircher circulèrent largement et influencèrent longtemps les études européennes, avant d'être définitivement abandonnées avec le déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion 170 ans plus tard (1822)[29],[30],[31]. Dans la lignée de Kircher, divers essais ont toutefois cherché à interpréter la « signification » de la Mensa au sens ésotérique ; elle fut ainsi célébrée par des occultistes comme Éliphas Lévi, William Wynn Westcott[32] et Manly P. Hall comme une clé d'interprétation des Livres de Thot et des tarots. Les études actuelles, fondées sur des analyses techniques et la comparaison iconographique, lisent la Mensa comme un objet romain de luxe lié à la réception des cultes isiaques, privilégiant la description des motifs figuratifs et des procédés métallurgiques plutôt qu'un sens textuel des inscriptions[33].

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

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