Tom Tully (scénariste)
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Tom Tully est un scénariste de bande dessinée britannique, né à Glasgow[1] à une date inconnue et mort en 2013[2]. Très « prolifique »[3], il a surtout écrit des bandes dessinées d'aventures et des bandes dessinées de sport pour l'éditeur britannique Fleetway Publications. En Grande-Bretagne, ses BD ont été publiées dans des hebdomadaires destinés aux garçons (notamment dans Valiant). En France, elles ont été publiées en petit format (principalement par l'éditeur Aventures et voyages dans des périodiques comme Safari, Janus Stark, Trophée, En piste !, Sunny Sun, Antarès...), et leurs planches ont été réorganisées en raison du changement de format.
1962 : Premiers succès
Avec Hugo Pratt
Tully débute en 1962 par des scénarios pour War Picture Library et Battle Picture Library[4], des petits formats spécialisés dans la bande dessinée de guerre édités par Fleetway Publications. Il écrit notamment une histoire que dessine Hugo Pratt : Nuit diabolique (Night of the Devil). Pratt a travaillé pendant neuf ans en Argentine. Lorsqu'il est revenu en Europe en 1959, il a passé une année à Londres et a commencé à dessiner pour Fleetway des histoires de guerre sur des scénarios écrits par des auteurs britanniques[5]. Nuit diabolique est le onzième et avant-dernier de ces récits.
Une patrouille britannique traverse une jungle sillonnée par des troupes japonaises pour rejoindre un pont et le faire exploser. Le scénario de Tully ressemble à un « roman d'aventures » centré autour d'un « temple mystérieux »[6]. Pratt le commentera plus tard, quand il remaniera les dialogues de la BD en vue d'une réédition : « On se croirait dans un roman de Sax Rohmer »[7], fera-t-il dire à "l'intellectuel" de la patrouille au moment où les soldats pénètrent dans le temple (dans la version originale, le personnage se contente de dire : « Stone the crows! », « Ça alors ! »[8]). Le dessin, « très expressionniste »[6], témoigne d'une « maîtrise du noir et blanc »[9]. Pour Michel Pierre, le récit est « l'un des plus mémorables de la série » par sa « tension dramatique » et son « atmosphère étouffante »[9]. Pour Stephen "Win" Wiacek, c'est « un thriller psychologique impressionnant qui rompt avec les conventions des bandes dessinées de guerre pour enfants » en mêlant de façon inquiétante « mystère, vengeance et drame surnaturel »[8]. La BD est d'abord publiée en juin 1962 dans le soixante-deuxième numéro de Battle Picture Library[10] et sera publiée en France en 1966 dans le petit format Rangers[11]. Une nouvelle version supervisée par Pratt, avec des dialogues remaniés, et des planches mises en couleurs et réorganisées pour correspondre au format album, sera publiée dans la revue Corto Maltese[12] en 1988, avant d'être reprise dans les recueils Histoires de guerre et Koinski raconte... 3[5].
Avec Francisco Solano López
La même année, Tully commence ce qui va devenir sa première longue série : L'Œil de Zoltec (Kelly's Eye). Publiée d'abord en juillet 1962 dans l'hebdomadaire Knockout puis reprise dans Valiant à partir de février 1963[13], elle se poursuivra jusqu'en 1971, son héros (Tim Kelly) étant devenu « un des personnages préférés des lecteurs adolescents »[14]. En France, la série sera publiée à partir de 1966 dans des périodiques de formats divers édités par la Sagédition, puis au début des années 1980 dans le petit format Antarès[13]. Tully y raconte les aventures de Tim Kelly. Dans les premiers épisodes, situés en Amazonie, Kelly s'empare de l'Œil de Zoltec, une pierre précieuse qui a la propriété de rendre invincible celui qui la porte. Il l'utilise pour combattre des criminels. Dans des épisodes ultérieurs, il voyage dans le temps et l'espace grâce à une horloge conçue par son ami, le docteur Diamond[13].
L'Œil de Zoltec est une série dessinée par l'Argentin Francisco Solano López, un dessinateur qui a suivi le même parcours que Hugo Pratt : des bandes dessinées écrites par le scénariste Héctor Oesterheld en Argentine (Pratt : Sergent Kirk et les premières histoires d'Ernie Pike ; Solano López : certaines des histoires suivantes d'Ernie Pike et L'Éternaute), puis des récits complets de guerre sur des scénarios écrits par des auteurs britanniques pour les éditions Fleetway[15]. C'est le dessinateur italien qui l'a mis en contact avec l'éditeur britannique[16]. Mais à la différence de Pratt, la collaboration de Solano López avec Fleetway ne s'arrête pas là : dans les années 1960 et 1970, le dessinateur argentin multiplie les séries pour l'éditeur britannique, souvent en collaboration avec Tom Tully (Romano, Janus Stark, Trois-Pommes, Adam Eterno, et Les Petits Hommes de l'espace)[15]. L'Œil de Zoltec est la première de ces séries.
Avec Frank Bellamy
Tully travaille simultanément sur une autre série à succès, Heros the Spartan, publiée dans l'hebdomadaire Eagle à partir d'octobre 1962. Le groupe Hulton Press qui avait lancé Eagle en 1950 avait été racheté par Odhams Press en 1959, et cette dernière maison d'édition avait été rachetée par Fleetway Publications en 1961[17]. D'où la présence de Tully dans l'hebdomadaire en 1962.
À cette époque, Eagle n'a plus autant de succès que dans les années 1950 mais reste un hebdomadaire prestigieux[18]. Son dessinateur vedette n'est plus Frank Hampson, le créateur du personnage le plus populaire du magazine, Dan Dare[19], mais Frank Bellamy. C'est à Bellamy que les dirigeants de Odhams Press ont confié le personnage de Dan Dare, quand ils l'ont retiré des mains de Hampson[20]. C'est à lui que les dirigeants de Fleetway viennent d'accorder la double-page centrale de Eagle pour la série Montgomery of Alamein[18]. Jusqu'alors, cette double-page était réservée aux images documentaires présentant en couleurs la vue en coupe d'un avion, d'un bateau ou de n'importe quel objet technique susceptible d'émerveiller le lecteur[21].
C'est à Bellamy qu'est confié le dessin de Heros the Spartan, et cette nouvelle série est mise en vedette comme l'avait été la précédente du dessinateur : on lui accorde non seulement la couleur mais aussi, et surtout, la double-page centrale. Mais alors que Montgomery of Alamein était une BD réaliste (une biographie du général Montgomery), Heros the Spartan est une série historique se déroulant dans l'Antiquité à laquelle Tully a intégré des éléments fantastiques. Heros est un jeune Spartiate adopté et élevé par le général romain qui a massacré sa famille. Devenu adulte, il doit exécuter des missions dangereuses qui le mettent parfois en présence de créatures monstrueuses[22]. « Les éléments de dark fantasy contenus dans le scénario permettent à Frank Bellamy de déployer pleinement son imagination »[22], et la double-page centrale lui permet de le faire dans des planches au format large[22]. Selon l'historien de la bande dessinée Denis Gifford, Heros the Spartan est le sommet de la carrière du dessinateur[23].
1963-1969 : Un des principaux scénaristes de Valiant
De Eagle à Valiant
L'hebdomadaire Eagle qui domine le marché britannique de la bande dessinée pour garçons dans les années 1950[24], a établi avec Dan Dare ce qui deviendra une norme dans les années suivantes : le découpage des séries d'aventures en épisodes de deux à trois pages, chacun s'achevant sur un cliffhanger[14]. C'est en fonction de ce découpage (pouvant s'étendre jusqu'à quatre pages) que Tully conçoit les scénarios de la plupart de ses séries, quand les épisodes sont publiés dans des hebdomadaires - de L'Œil de Zoltec à Pat le Loup[25] (pour s'en tenir uniquement à des BD traduites en français).
En octobre 1962, au moment où les premiers épisodes de Heros the Spartan sont publiés dans les pages de Eagle, paraissent les premiers numéros d'un nouvel hebdomadaire pour garçons : Valiant[26]. Dans les années 1950, Eagle contenait huit pages en couleur sur un total de vingt pages[27]. Moins luxueux, Valiant propose des BD en noir et blanc sous une couverture en couleur. Mais le nouvel hebdomadaire va vite s'imposer et renouveler la bande dessinée d'aventures britannique. « Au milieu des années 1960, écrit le critique espagnol Daniel Fernández, quinze ans se sont écoulés depuis la création de Eagle, et les choses ont changé. La concurrence entre les publications est toujours aussi féroce et pousse à offrir plus. Plus d’action, plus de spectacle, plus de délire, plus de surprise, plus de violence, plus de suspense. Mais d'autre part, la télévision s'est démocratisée et les bandes dessinées doivent maintenant faire face à la concurrence des séries télévisées. »[14] Le premier épisode de Doctor Who, par exemple, est diffusé à peine plus d'un an après la création de Valiant, en novembre 1963.

Tully contribue pour la première fois au nouvel hebdomadaire en février 1963, quand Knockout cesse de paraître. Fleetway Publications, l'éditeur des deux périodiques, décide de poursuivre les séries les plus populaires de Knockout en les intégrant dans Valiant qu'il renomme temporairement Valiant and Knockout[28]. L'Œil de Zoltec fait partie des séries sauvées. C'est dans les pages de Valiant que la série devient plus délirante, quand Tim Kelly voyage dans le temps et l'espace en utilisant une horloge - véhicule inspiré de la cabine téléphonique du Doctor Who.
À partir de septembre 1963, Tully reprend le scénario d'une série qu'il n'a pas créée et qui est dessinée par l'Espagnol Jesús Blasco : Main d'acier (The Steel Claw)[29]. Il continue d'écrire simultanément L'Œil de Zoltec. Jusqu'en 1970, sans la moindre interruption, il reste au sommaire de l'hebdomadaire avec ces deux séries. Chaque semaine, Tully assure donc le scénario d'au moins quatre de la trentaine de pages qui constituent un numéro de Valiant.
À ces deux séries viennent s'ajouter d'autres créations qui, elles aussi, seront poursuivies sans interruption jusqu'à la fin de la décennie : Klip et Klop (The Wild Wonders) et King Kong (Mytek the Mighty) à partir de 1964, La Brigade des marionnettes (The House of Dolmann) à partir de 1966 et Romano (Raven on the Wings) à partir de 1968. Dans le numéro du 8 mars 1969, par exemple, on peut lire un épisode de L'Œil de Zoltec, un de Main d'acier, un de Klip et Klop, un de King Kong, un de La Brigade des marionnettes et un de Romano, soit quinze pages sur les trente-six du numéro[30]. À la fin des années 1960, Tully est donc devenu le principal scénariste de Valiant.
Main d'acier
Main d'acier est une série conçue par les membres du comité de rédaction de Valiant pour les premiers numéros de l'hebdomadaire. Elle est initialement scénarisée par l'écrivain de science-fiction Ken Bulmer et dessinée par Jesús Blasco[31]. Louis Crandell est l'assistant du professeur Barringer. Amputé de la main droite, il a une prothèse en acier. D'où le surnom qui lui sera donné : Main d'acier. Le récit commence par un accident de laboratoire, à la suite duquel Crandell acquiert, pour reprendre le résumé qui introduit le vingt-et-unième épisode, « la propriété de devenir temporairement invisible sous l'influence d'une forte décharge électrique (seule sa main d'acier [...] reste alors apparente). Rendu fou par ce pouvoir, [...] [il] commet de nombreux crimes. Mais le professeur Barringer l'aide et le fait soigner [...]. »[32] Au cinquante-deuxième épisode, quand Tully reprend la série, Crandell a cessé d'être un antihéros depuis déjà quelque temps.
Sous la plume de son nouveau scénariste, l'homme qui a le pouvoir de se rendre invisible en s'électrocutant devient un agent secret. Il travaille pour « la plus puissante des organisations de services secrets »[33] : la Brigade des Ombres, dirigée d'abord par Ombre 1 puis par le major Brand. Au premier abord, Tully fait de Main d'acier une série d'espionnage à la manière des films qui se multiplient alors en Europe dans le sillage de James Bond. Mais, comme le remarque Steve Holland, « tenter de cerner le genre auquel appartient Main d'acier c'est comme essayer d'attraper du brouillard : juste au moment où on croit l'avoir saisie, l'intrigue nous échappe. Tantôt science-fiction, tantôt horreur, tantôt thriller ; l'expression qui conviendrait peut-être le mieux est celle de "menace bizarre" (weird menace), une expression utilisée pour décrire les pulps américains des années 1930, même si ceux-ci avaient des connotations sexuelles totalement absentes de la BD britannique. »[31]
Tully conserve la caractéristique principale que Bulmer et Blasco ont conférée à Main d'acier : Crandell reste « un junkie accro à l'électricité qui passe son temps à dévisser des ampoules ou à insérer ses doigts dans des prises »[14]. Mais le scénariste ne se contente pas de l'invisibilité par électrocution. Il donne régulièrement à son personnage de nouveaux pouvoirs. Ainsi, lorsqu'il est « saturé d'électricité », Crandell devient une « véritable batterie humaine »[34], capable de restituer, par sa main d'acier, l'énergie qu'il a stockée. Plus tard, les ingénieurs de la Brigade des Ombres dotent sa prothèse « d'une foule de dispositifs qui vont de l'émetteur à ondes ultra-courtes au pistolet à balles blindées en passant par l'émetteur de rayons électro-magnétiques »[35]. Ces dispositifs lui permettent même de se séparer de sa main d'acier et de la commander à distance. Mais les ingénieurs de la Brigade des Ombres ne s'arrêtent pas là : ils confectionnent pour leur agent un « collant de cuivre léger » relié à un « casque-conducteur » lui permettant de régler son invisibilité et la force électro-magnétique de sa main, le tout faisant de lui « une centrale électrique humaine » : « Nous vous avons donné tous les pouvoirs ! Aucun humain n'a jamais été aussi favorisé ! »[36] Crandell a désormais l'apparence et les pouvoirs d'un super-héros. Pour rester incognito, il se fait passer pour un chauffeur de taxi et se rend sur les lieux de ses aventures au volant d'une voiture munie elle aussi de nombreux gadgets. Au cas où le lecteur n'accepterait pas ces changements et n'arriverait plus à s'identifier, Tully adjoint à son héros un assistant : Blackie Morris, un jeune vendeur de journaux orphelin[14].
Pour contrebalancer ses pouvoirs croissants, le scénariste doit également inventer des « méchants mégalomanes »[14] de plus en plus improbables, si bien que les aventures de Main d'acier deviennent « de plus en plus étranges »[14]. Crandell peut affronter des savants fous ou des extra-terrestres, mais la plupart de ses adversaires sont des membres d'une organisation criminelle : la FEAR (la Fédération Extorsion, Assassinat et Rébellion). Au début, Tully prend modèle sur le SPECTRE, l'organisation que combat James Bond. Mais à partir du moment où il transforme Crandell en super-héros, il fait de la FEAR une association de créatures fantastiques. La secte des hommes d'argile, le Maître des quiz, l'Épouvantail, et le Constructeur sont des personnages très éloignés de l'univers de Ian Fleming. Par exemple, le chef de la FEAR, le Constructeur, est un « nabot-robot »[37] à visage humain qui, de ses huit bras mécaniques, construit « en deux temps trois mouvements »[38] des machines agressives : « De cette masse de fils, de transistors, je vais faire... Une magnifique machine-robot ! Vas-y, ma chérie ! Sus à l'ennemi ! »[38]
Tully transforme Crandell en super-héros en mars 1967, au moment où les hebdomadaires britanniques publient des comics DC (Batman dans Smash! depuis juin 1966)[39] et surtout Marvel (The Incredible Hulk dans Smash! depuis mai 1966, Les Quatre Fantastiques dans Wham! à partir d'août 1966, The Amazing Spider-Man et Nick Fury, Agent of SHIELD dans Pow! à partir de janvier 1967)[40]. Pour le comité de rédaction de Valiant, il s'agissait de « tirer parti de la popularité croissante des super-héros »[31]. Et pour cela, Crandell « était un choix évident [...], puisqu'il possédait déjà un super-pouvoir »[31], le pouvoir d'invisibilité.
C'est aussi en 1967 que Jesús Blasco cesse progressivement de dessiner la série. En janvier, l'éditeur lance Fleetway Super Library, une collection de petits formats, chaque volume comprenant une histoire complète de 122 pages[41]. Treize aventures de Main d'acier sont publiées dans la collection. Parmi elles, seules deux sont dessinées par Blasco[42]. Les onze autres sont dessinées soit par un studio italien, le studio Rosi (dans lequel travaille comme encreur Massimo Bernardinelli qui dessinera des BD sur des scénarios de Tully à la fin des années 1970)[41], soit par un dessinateur espagnol, Carlos Cruz[41] (qui, comme Hugo Pratt, avait émigré à la fin des années 1940 à Buenos Aires où il avait dessiné des BD sur des scénarios d'Héctor Oesterheld[43]). Dans le cours de l'année 1967, le studio Rosi et Carlos Cruz dessinent également des épisodes du feuilleton hebdomadaire et finissent par remplacer le dessinateur initial.
En France, les premiers épisodes écrits par Ken Bulmer et dessinés par Blasco sont publiés dans leur format et leur découpage d'origine, sous le titre La Griffe d'acier; dans les 36 numéros de l'hebdomadaire L'Épatant en 1967[44]. En décembre de la même année, L'Épatant devient un petit format mensuel. C'est dans les pages de cette nouvelle formule que sont publiés les derniers épisodes écrits par Bulmer et les premiers écrits par Tully[44]. Ils sont remontés de manière à être adaptés à un format qui n'est pas leur format d'origine. En 1968, « [l'éditeur] Jean Chapelle récupère les droits de [...] la SPE qui, au sein de L'Épatant, publiait les débuts de La Griffe d’Acier »[45]. Chapelle renomme la série Main d'acier et lance sous ce nom un petit format "pour adultes"[45], publié d'abord comme mensuel par Gemini puis comme bimestriel par les Éditions de l'Occident - les deux maisons d'édition au sein desquelles il publie également Diabolik et The Spider[46]. C'est dans ce petit format que sont publiés les épisodes suivants. Mais ils le sont de manière désordonnée. Les treize premiers numéros de Main d'acier[47] correspondent aux treize volumes publiés en 1967 dans la collection de petits formats Fleetway Super Library[48]. Du quatorzième[49] au dix-septième[50] numéro sont publiés les épisodes de 1964[51],[52] qui suivent directement ceux qui sont parus dans le petit-format L'Épatant. Du dix-huitième[53] au vingtième[54], ce sont des épisodes qui datent de fin 1965[55] et 1966[56]. Du vingt-et-unième[57] au trente-quatrième[58], la parution française respecte la succession des épisodes publiés dans Valiant de mars 1967[59] à avril 1970[60]. Les numéros 35[61] et 36[62] reprennent des épisodes de 1966-1967 restés jusqu'alors inédits en France[63]. Le numéro 37[64] commence par les trois derniers épisodes de la série publiés dans Valiant en mai 1970[65] et enchaîne immédiatement sur des épisodes de 1965[66]. Du trente-huitième[67] au quarante-huitième[68] (et dernier) numéro de Main d'acier, sont publiés les épisodes d'une série plus tardive, toujours avec Crandell comme héros : The Return of the Claw[69].
King Kong
En septembre 1964, Tully crée une autre série d'aventures et de science-fiction, cette fois avec le dessinateur Eric Bradbury : King Kong (Mytek the Mighty)[70]. Quelque part en Afrique, les hommes de la tribu des Akari sont « persuadés d'avoir été envoyés sur Terre pour répandre le chaos et la guerre » au nom de leur « dieu-singe », King Kong[71]. Dans l'espoir de mettre un terme à leur « fureur sanguinaire »[72], le professeur Boyce fabrique un robot colossal à l'image de leur dieu. Il le dote d'un cerveau électronique le rendant capable d'apprentissage et d'initiative. Mais son assistant, le nain Gogra, prend le contrôle du robot : « L'humanité entière après m'avoir ridiculisé sera enfin à mes pieds ! La Terre entière tremblera devant King Kong ! »[73] S'ensuit une succession de destructions, de l'Afrique jusqu'en Grande-Bretagne, tandis que le professeur Boyce tente avec l'aide du garde-chasse Dick Mason de reprendre le contrôle du robot. Cette « odyssée délirante »[14] dure jusqu'au moment où, en 1966, Eric Bradbury abandonne le dessin de King Kong pour se consacrer à La Brigade des marionnettes (The House of Dolmann), une série également écrite par Tully[70].
C'est Bill Lacey qui remplace Bradbury[70]. Il dessinera la série jusqu'à son interruption en janvier 1970[70]. Une dizaine d'années plus tôt, Lacey avait déjà dessiné des singes géants dans La Planète du péril (The Planet of Peril), une BD de science-fiction publiée en 1954 dans la collection de petits formats Super Detective Library[74] et en 1956 en France dans la collection Aventures de demain[75]. Il avait en outre déjà remplacé Bradbury sur Le Gladiateur (Mike Kane - Gladiator), une série écrite par Ken Bulmer et publiée dans Buster en 1963[76].
Le King Kong que Lacey dessine n'est plus le robot destructeur des débuts de la série. Le professeur Boyce et Dick Mason en ont repris le contrôle. Ils s'adressent à lui comme à un « vieux copain »[77]. De son côté, Gogra a construit un gigantesque robot à sa propre image, Goliath. Il s'empare du cerveau électronique de King Kong pour le monter dans sa machine[78]. Boyce doit en fabriquer un nouveau pour son singe-robot. C'est au cours de cet arc narratif que le « perfide nabot »[79] « désaxe littéralement la Terre » dans le but de « faire chanter tous les pays de la planète »[78]. Pour cela, il augmente l'attraction de la lune, provoquant ainsi une série de cataclysmes. King Kong finit par mettre Gogra hors d'état de nuire. Dans l'arc narratif suivant le singe-robot décolle telle une fusée, avec Boyce et Mason à son bord, en direction de la planète Umbra dans l'espoir de retrouver deux astronautes qui s'y sont écrasés. Aussitôt après l'atterrissage, King Kong voit son ombre s'éloigner furtivement et se glisser dans une fissure rocheuse sans qu'il parvienne à la rattraper[80]. Boyce et Mason découvrent que la planète Umbra est peuplée de petites créatures gélatineuses « qui ont le pouvoir d'animer les ombres »[81]. Elles les volent pour les utiliser dans le combat qu'elles mènent contre leurs ennemis, les « Voir-à-travers »[82].
La série sera publiée en France à partir de 1972 par Jean Chapelle dans le petit format King Kong édité aux Éditions de l'Occident, un bimestriel totalisant 32 numéros (les seize derniers étant des rééditions des premiers)[83].
La Brigade des marionnettes
Dolmann est un vendeur d'occasion et réparateur de marionnettes. Dans sa boutique, certaines ne sont pas à vendre. Ce sont en fait des robots d'environ un mètre de hauteur, qu'il peut manœuvrer à distance. Il les a conçues pour l'assister dans des missions spéciales. Car Dolmann est un agent secret auquel on fait appel pour lutter contre les agents de l'ODRT (Organisation pour la Destruction, la Révolution et la Terreur, DART dans la version originale). Parmi ses robots, seul Bouffon (Giggler dans la version originale) a l'apparence d'une marionnette traditionnelle. Tête d'Œuf (Egghead), qui a un ordinateur intégré à son corps, ressemble à un jouet anthropomorphe, mécanique et mobile, et Sniffy (Nosey) à un chien. Les autres ont l'apparence de grandes figurines articulées que Dolmann pourrait avoir conçues d'après des personnages de BD : Togo est un sumotori doté d'une force extraordinaire ; Para (Raider) est vêtu comme un militaire des forces spéciales ; Taupe (Mole) a des foreuses aux extrémités de ses bras de sorte qu'il peut se frayer partout un passage ; l'Éclaireur (Trailer) émet de la lumière par les yeux ; Élasto peut étirer ou rétracter ses membres à volonté comme Plastic Man ; Astro pilote la Dolmobile volante ; Micro, plus petit que les autres, peut amplifier sa voix et enregistrer des conversations ; Métallo, qui ressemble aux Métalliens, peut prendre la forme de n'importe quel objet métallique ; Aspiro (Hoover) est un astronaute qui peut flotter dans l'air ou se propulser grâce au gaz que rejettent ses bras et ses jambes. Après le premier épisode, Tully cesse de faire référence à l'ODRT. Il présente Dolmann et ses robots comme des justiciers de l'ombre, intervenant aussi bien contre des criminels costumés (le Faucon) que contre des gangsters ordinaires.
La Brigade des marionnettes serait une série enfantine avec des jouets doués de personnalité, si le dessin d'Eric Bradbury n'était pas aussi « sombre et inquiétant »[84] et si le personnage de Dolmann n'était pas aussi « étrange »[85]. Le héros imaginé par Tully pourrait en effet « paraître dérangeant à un amateur de comics américains »[86] : c'est un ventriloque qui dialogue et se dispute avec ses robots (contrairement aux apparences, aucun n'est doué de parole)[86], si bien qu'on peut se demander s'il ne souffre pas d'un trouble dissociatif de l'identité[85].
Publiée à partir d'octobre 1966, La Brigade des marionnettes n'est pas un feuilleton mais une série dont chaque épisode est un récit complet de quatre pages, relativement indépendant des précédents. Tully n'a donc pas à imaginer un cliffhanger par semaine, contrairement à ce qu'il fait quand il écrit L'Œil de Zoltec, Main d'acier ou King Kong. Publiée tardivement, à partir de 1977, dans le petit format Atémi[87], l'édition française ne respecte pas le découpage initial : chaque épisode français agrège en une quarantaine de pages une demi-douzaine d'épisodes originaux.
Un ton nouveau dans la bande dessinée d'aventures
L'Œil de Zoltec, Main d'acier, King Kong et La Brigade des marionnettes partagent un même ton. Ce sont essentiellement des « histoires déjantées » se déroulant dans des « ambiances mystérieuses, parfois horrifiques »[88], comme l'écrit Gérard Thomassian au sujet des BD marquantes publiées dans Valiant. En cela, elles tranchent autant avec les comics américains qu'avec les BD franco-belges d'alors, et elles se distinguent des récits de guerre, westerns, récits policiers et space opera qui, en Grande-Bretagne, dominent la bande dessinée d'aventures pour garçons depuis les années 1950[85].
Si l'aspect « déjanté » de ces séries vient en grande partie des scénarios de Tully, les atmosphères « mystérieuses » ou « horrifiques » sont principalement dues aux dessinateurs. Ils peuvent avoir des styles graphiques assez éloignés les uns des autres : réalisme quasi photographique pour Jesús Blasco[14], rugosité du trait pour Francisco Solano López[89], sens du détail hérité des gravures du XIXe siècle pour Eric Bradbury[14]. Mais tous tirent parti de la contrainte économique (Valiant n'est pas Eagle : aucune des pages intérieures de l'hebdomadaire n'est en couleur) et suscitent l'inquiétude par leur maîtrise du noir et blanc : Blasco donne une « crédibilité sinistre » aux histoires qu'il dessine[14], Bradbury privilégie un « réalisme étrange »[14], tandis que le style de Solano López sera jugé en France « effrayant et malsain » par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence[15].
Selon Daniel Fernández, ces bandes se caractérisent par « un mélange explosif de classicisme sinistre et de modernité visuelle »[14]. La description du critique espagnol ne vaut pas seulement pour les histoires écrites par Tully : c'est l'ensemble de la BD d'aventures britannique qui devient dans les années 1960 « en même temps très sinistre et très pop »[14]. Comme le remarque Gérard Thomassian, beaucoup de bandes publiées dans d'autres hebdomadaires, notamment Lion et Buster, sont « de la même veine » que celles publiées dans Valiant[88]. La plus célèbre d'entre elles est The Spider, dessinée par Reg Bunn, écrite par Ted Cowan et Jerry Siegel, et publiée dans Lion à partir de 1965[14]. Et puisque ces BD sont publiées sans mention des noms des auteurs, certains commentateurs peuvent hésiter lorsqu'il s'agit d'attribuer un scénario : Dominik Vallet, notamment, se demande si Le Réducteur (The Shrinker), une série dessinée par Mike Western puis par Carlos Cruz et publiée dans Buster entre décembre 1962 et janvier 1965[90], est écrite par Scott Goodall ou par Tom Tully[91].
Il est donc difficile de préciser l'origine du nouveau ton qui s'est imposé dans la BD d'aventures britannique, même si certains, comme l'historien de la bande dessinée Chris Murray, considèrent comme déterminante la publication simultanée de Main d'acier et de L'Œil de Zoltec dans Valiant[92]. Quoi qu'il en soit, la contribution de Tully au renouvellement de la BD d'aventures britannique dans les années 1960 est indiscutable.
Klip et Klop
À la différence de L'Œil de Zoltec, de Main d'acier, de King Kong et de La Brigade des marionnettes, Klip et Klop (The Wild Wonders) ne se présente pas du tout comme une série inquiétante. C'est la seconde bande dessinée de sport de Tully (après Puma noir publié dans Tiger) et sa première bande dessinée comique[14]. Il la crée avec le dessinateur britannique Mike Western dans Valiant en 1964, quelques mois avant King Kong. Bien qu'elle ne leur ressemble pas, la série a un point commun avec les autres que Tully écrit pour l'hebdomadaire : son histoire est « déjantée ».
Klip et Klop sont deux enfants sauvages qui vivent sur Worrag, une île des Hébrides. Ils parlent entre eux dans une langue qu'ils ont inventée et sont capables de communiquer avec les oiseaux de mer. Le récit commence lorsque les athlètes de l'équipe olympique britannique viennent s'entraîner sur Worrag - île qu'ils croient inhabitée bien que les pêcheurs la disent peuplée « d'étranges créatures qui apparaissent et disparaissent comme des fantômes »[93]. Quelque temps plus tard, alors qu'ils poursuivent un mystérieux voleur, ils assistent stupéfaits à ses performances : « Gosh !, s'exclame Jack Sully, l'entraîneur de l'équipe. D'un bord à l'autre, ce ravin mesure au moins neuf mètres ! Autrement dit, ce gosse a battu le record du monde du saut en longueur ! »[94] Ils découvrent que l'enfant qui les volait a un frère, tout aussi doué, que les deux sont les seuls rescapés d'un naufrage ayant eu lieu onze ans plus tôt, et qu'ils ont la nationalité britannique. Jack Sully décide de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que Klip et Klop intègrent l'équipe olympique. « Vous êtes fou, Jack ! ... Ce ne sont que deux misérables sauvages ! ... Ils ne savent même pas parler ! ... L'Angleterre aura bonne mine en présentant ces deux "macaques" aux jeux ! ... »[95]
Le « mélange d'action et de comédie » fait le succès de la série pendant une décennie en Grande-Bretagne[96]. En France, elle sera publiée à partir de 1967 dans deux petits formats (Safari puis Bengali), avant d'être rééditée deux fois (une réédition intégrale dans Akim au début des années 1980 puis une réédition partielle dans la deuxième série de Capt'ain Swing à la fin des années 1990)[97]. Elle aura tant de succès que l'éditeur Aventures et voyages commandera de nouveaux épisodes à d'autres auteurs (Tomás Porto et Francisco Fuentes Man) quand, dans les années 1970, il n'aura plus d'épisodes britanniques à publier[88]. L'éditeur français republiera également en album (et donc dans le format original) les 48 premières planches de la série après les avoir mises en couleur[98].
1968-1974 : Bandes dessinées de football
Puma noir et Klip et Klop restent longtemps deux séries à part dans la production de Tully. Mais à partir de 1968, le scénariste revient à la bande dessinée de sport. Ce n'est pas un choix original de sa part, c'est une tendance générale de la BD britannique. La fin des années 1960 est en effet une période où « d'innombrables séries de football » « fleurissent » dans les hebdomadaires édités par IPC Magazines (comme s'appelle désormais Fleetway Publications)[88]. Voici comment l'explique le journaliste Richard Benson dans un article publié en 2018 dans l'édition anglaise du magazine Esquire : « le marché des bandes dessinées d'aventures pour garçons déclinait lentement [depuis la fin des années 1950], perdant du terrain face à la télévision et à la musique pop. [...] Néanmoins, depuis la victoire de l'Angleterre à la coupe du monde de 1966, les histoires de football connaissaient un regain d'intérêt de plus en plus marqué. Le phénomène était favorisé par la popularité de l'attaquant de Manchester United, George Best qui, avec sa coupe de cheveux digne des Beatles, son comportement rebelle et ses petites amies glamour, venait d'inventer le football rock'n'roll. Avec lui, le tempérament du joueur était devenu un facteur déterminant de sa popularité, ce que confirmait l'apparition de nouveaux talents comme Peter Osgood et Rodney Marsh ainsi qu'une nouvelle génération de défenseurs, colériques et durs, comme Ron « Chopper » Harris et Norman « Bites Yer Legs » Hunter. En outre, le fait que le hooliganisme et les histoires d'argent et de corruption saupoudraient le jeu d'une pincée de scandale contribuait probablement, même si personne ne le disait, à l'intérêt croissant des lecteurs pour les BD de football. »[99] Pour les responsables éditoriaux de IPC Magazines à la fin des années 1960, les auteurs doivent raconter le football mais pas comme on le faisait dans les années 1950. Ils doivent le présenter d'une manière plus moderne, en phase avec l'évolution du jeu[99].
Romano
En mars 1968, Tully crée avec Francisco Solano López Romano (Raven on the Wing), l'une des rares séries de football publiées dans Valiant. C'est la dernière bande dessinée à succès qu'il crée pour cet hebdomadaire. Elle sera publiée dans Valiant jusqu'en mai 1974. En France, elle paraîtra dans le petit format Trophée entre 1974 et 1982[100].
Romano (Raven, dans la version originale) est un jeune Gitan qui joue au football pieds nus. Remarqué par Baldy Hagan, l'entraîneur de Highboro, une équipe de première division, il devient ailier gauche (d'où le titre original, littéralement : Raven sur l'aile) et assure une succession de victoires à son équipe sans cesser de jouer pieds nus. Les membres de sa tribu, les Lengros, le considèrent comme un élu doté de pouvoirs extraordinaires[101]. Mais ses superstitions et ses excentricités sont source de tensions, notamment avec son entraîneur. Comme les vedettes du football britannique des années 1960, Romano se fait donc remarquer non seulement par son jeu, mais aussi par son caractère.
À cette époque, les scénaristes britanniques n'hésitent pas à inclure « des thèmes fantastiques ou SF » dans certaines BD de football[88]. C'est le cas ici. Tully ne se contente pas de décrire un héros superstitieux mais lui adjoint un personnage mystérieux et doté de pouvoirs magiques : Morag, la sorcière des Lengros. Solano López la dessine comme un spectre, le corps recouvert d'une ample robe sombre, le visage intégralement caché derrière un voile noir[102]. Morag ne quitte jamais le campement de la tribu mais communique avec Romano ou Baldy Hagan par l'intermédiaire de Naarku, un corbeau doté du pouvoir de la parole. L'animal est le lien qui unit Romano à Morag et, à travers elle, à « l'esprit de la tribu »[101] (le raven du titre original fait aussi référence à Naarku).
Malgré ses situations parfois déjantées et sa dimension fantastique, Romano marque un tournant vers le réalisme dans l'œuvre de Tully. Tim Kelly dans L'Œil de Zoltec, Louis Crandell dans Main d'acier, le professeur Boyce et Dick Mason dans King Kong, Dolmann dans La Brigade des marionnettes n'ont pas de famille, ni de collègues ou d'amis avec lesquels ils pourraient entretenir des relations indépendamment de l'action, ils n'ont aucune vie sociale. Romano, en revanche, a une vie sociale, et même une double vie sociale puisqu'il est membre à la fois d'une tribu de gitans et d'une équipe de football, ce qui peut occasionner des conflits. « Je ne serai jamais le larbin des gadjos ! », s'exclame-t-il dans un épisode[103]. D'après l'anthropologue Marc Bordigoni, « le scénariste a une certaine connaissance du monde "tsigane" mais [...] bien entendu il profite des caractéristiques connues ou supposées de ce monde pour mêler le vrai, le vraisemblable et le fantaisiste voire le fantastique. »[104] Tully évoque notamment « les rapports du monde gitan avec la société environnante, les tensions sociales, injures, préjugés, mais aussi les difficultés réelles du mode de vie, les expulsions à répétitions, etc. »[105]
Un autre aspect de Romano témoigne de ce tournant vers le réalisme. Les héros de L'Œil de Zoltec, de Main d'acier, de King Kong et de La Brigade des marionnettes sont des hommes qui vivent dans un monde sans femmes. Romano, quant à lui, doit interagir avec des personnages féminins : Morag mais aussi Jo, la fille de Baldy Hagan. Cela n'a rien d'anodin dans le cadre d'un magazine comme Valiant. Depuis les années 1950, les hebdomadaires britanniques pour la jeunesse étaient en effet strictement différenciés : d'un côté les magazines pour filles, de l'autre ceux pour garçons. « Une conséquence de cette spécialisation exclusive [...] est, comme le remarque Daniel Fernández, la disparition totale du personnage féminin dans les bandes dessinées destinées aux garçons. Elles n'apparaissent même pas comme personnages secondaires ou comme demoiselles à protéger ou à sauver en cas de danger. L'univers de la bande dessinée dans lequel évoluent les héros de fiction britanniques de cette période est un monde sans femmes. Un monde d'hommes pour les hommes. Les femmes n'existent pas, elles ne participent pas, elles ne sont pas intéressantes. »[14] Tully avait fait une première exception en introduisant quelques personnages féminins dans Klip et Klop, mais ils étaient très secondaires et assumaient surtout une fonction maternelle. Ce n'est plus le cas dans Romano. Contrairement à Morag qui est un personnage fantastique, Jo est présentée comme une jeune femme ordinaire et assez indépendante, jouant souvent un rôle de médiateur entre son père et Romano même si ce dernier se méfie d'elle. « Pour une femelle gadjo, lui dit le footballeur au cours d'un épisode, tu n'as pas de mauvaises idées quand tu t'y mets ! - Je suis très honorée de cette flatteuse appréciation, Romano ! »[106]
Les personnages, « très "typés", parfois stéréotypés » mais s'échappant occasionnellement du stéréotype pour devenir « plus surprenants voire attachants », ainsi que le mélange de « réalisme social » et de fantastique, sont, selon Marc Bordigoni, révélateurs de la liberté dont jouit le scénariste de Romano[107].
Football Family Robinson
Quelques mois après Romano, Tully crée avec le dessinateur Joe Colquhoun la bande dessinée Football Family Robinson[108]. C'est la première série en couleur qu'il écrit depuis Heros the Spartan. Elle est publiée en couverture et dernière page de Jag[109], un hebdomadaire conçu sur le modèle de Eagle[41]. Dans cette BD, Tully évoque pour la première fois la violence dans les stades[99] (il y reviendra à diverses reprises au cours de la décennie suivante). Thatcher United est une équipe de quatrième division dont les membres et le personnel sont tous issus d'une même famille : les Robinson. Prêt à tout pour s'approprier leur terrain et y faire construire un supermarché, un homme d'affaires s'associe avec des hooligans. Dans le numéro de Noël 1968 du 28 décembre, une case de la planche de couverture détaille les différentes armes des hooligans[41].
En mars 1969, Jag cesse de paraître et est absorbé par l'hebdomadaire Tiger (comme Knockout avait été absorbé par Valiant en 1963), renommé pendant un temps Tiger and Jag. John Gillatt au dessin et Fred Baker au scénario prennent alors la relève de Colquhoun et Tully. La série ne semble pas avoir été publiée en France.

Roy of the Rovers
Joe Colquhoun, le dessinateur de Football Family Robinson, avait en 1954 contribué à la création de Roy of the Rovers dans l'hebdomadaire Tiger[110]. Le scénariste Franck S. Pepper avait conçu la BD en opposition aux séries de football dont les héros étaient des aristocrates[99], et notamment à Gorgeous Gus publiée dans The Wizard, un hebdomadaire édité par D. C. Thomson. Roy Race, le héros de Roy of the Rovers, n'est pas caractérisé par sa classe sociale. C'est, pour reprendre les termes de son premier scénariste, « un garçon ordinaire et talentueux auquel le lecteur peut s'identifier, qui rejoint un club de haut niveau et gravit tous les échelons »[99]. Selon le journaliste Richard Benson, Roy était à ses débuts le héros d'une « période de prospérité au cours de laquelle le mot de méritocratie allait devenir en vogue »[99].
Quand, en 1969, Barrie Tomlinson devient rédacteur en chef de Tiger, l'époque a changé. Le football n'est plus relégué dans la rubrique des sports, mais fait la une des quotidiens. Les lecteurs de bandes dessinées sont plus attentifs à l'actualité, moins naïfs. Tomlinson décide de faire de Roy of the Rovers une série plus réaliste[99], et demande à Tully d'en écrire quelques épisodes. À cette époque, c'est Yvonne Hutton qui dessine la BD[111].
En 1974, Tully devient le principal scénariste de la série et continuera d'en écrire les épisodes jusqu'en 1993.
Certains épisodes des premières années de Roy of the Rovers ont été publiés en France dans divers périodiques sous les titres Roy des Rovers, Le Roi des Tigres ou encore Roy et ses Diables[112]. Les épisodes écrits par Tully ne semblent pas avoir été traduits.
Trois-pommes
En 1970, Tully collabore à nouveau avec le dessinateur Solano López. Ensemble, ils créent Trois-Pommes (Nipper) dans un nouvel hebdomadaire : Score ’n’ Roar[99]. L'année suivante, le magazine cesse de paraître et est absorbé par un autre hebdomadaire, Scorcher[113], désormais nommé Scorcher and Score. En 1974, Scorcher and Score cesse de paraître et est absorbé dans Tiger qui devient Tiger and Scorcher[114]. À chaque changement de titre, la série est maintenue. En France aussi, elle connaîtra le succès : elle sera publiée une première fois dans le petit format En Piste ! à partir de 1978, avant d'être rééditée à la fin des années 1980 dans la seconde série de En Piste ![115].
Lawrence Lawrence, dit Trois-Pommes, est un orphelin qui, malgré son petit gabarit, joue très bien au football. Il veut devenir professionnel depuis qu'il a appris combien gagne le dernier joueur recruté par l'équipe locale, les Rovers de Blackport - cent livres par semaine. Lawrence a besoin d'argent, non seulement pour échapper à la misère mais aussi pour payer un avocat afin d'innocenter son père, mort avant d'avoir pu se disculper des accusations d'escroquerie dont il était victime. « Le tempérament colérique de Trois-Pommes et ses rapports avec le petit chien Pot-d'Yaourt, qu'il a sauvé de la noyade, rendent le personnage attachant, écrit David Moloney dans son blog Great News For All Readers !, mais je crois que c'est le dessin de [...] Solano López qui a vraiment fait de cette histoire un classique. Solano López était un Argentin, mais il y a quelque chose de superbement britannique, presque victorien, dans cette ville sale et brumeuse située dans l'estuaire des Midlands, Blackport, et dans ce monde de la rue qui sert de toile de fond à la vie difficile de Trois-Pommes. »[116] Le journaliste Richard Benson note lui-aussi l'atmosphère délibérément « maussade » de la série qui ressemble selon lui « à une version sportive du Kes de Ken Loach qu'aurait pu imaginer David Peace[99] » : « À partir du moment où il intègre les Rovers de Blackport, Trois-Pommes est harcelé par des méchants grotesques et psychopathes et impliqué dans des affaires de corruption. »[99]
1969-1976 : Crise de la BD d'aventures
Instabilité éditoriale
Les bandes dessinées de football, quels que soient leur mérite et leur succès, n'ont pas stoppé le déclin des magazines pour garçons, comme en témoigne la parution éphémère des hebdomadaires Score 'n' Roar et Scorcher. Ces deux magazines ne sont pas les seuls à apparaître à la fin des années 1960 pour disparaître quelques mois ou quelques années plus tard, absorbés dans un autre hebdomadaire. Jag, Thunder et Jet subissent le même sort. Des magazines plus anciens comme TV Century 21 (première parution en 1965, dernière en 1971) et Smash! (première parution en 1966, dernière en 1971), voire beaucoup plus anciens comme Eagle (première parution en 1950, dernière en 1969) et Lion (première parution en 1952, dernière en 1974) disparaissent à la même époque. En 1976, ce sera le tour de Valiant. En 2016 sur son blog Blimey!, Lew Stringer conclut ainsi sa présentation du premier numéro de Valiant publié après l'absorption de TV Century 21 en 1971 : « C'était en quelque sorte le début de la fin des bandes dessinées d'aventures à l'ancienne telles qu'IPC pouvait les publier. »[117]
Multiplication des titres, disparition à la suite d'une absorption : cette instabilité du marché des hebdomadaires pour garçons résulte aussi d'une série de restructurations au sein de leur maison d'édition. Depuis 1963, Fleetway Publications était devenue la filiale d'une holding, International Publishing Company (IPC). En 1968, Fleetway disparaît à l'occasion d'une réorganisation d'IPC. La maison qui édite l'ensemble des magazines grand public et des hebdomadaires pour la jeunesse s'appelle désormais IPC Magazines. En 1970, IPC est racheté par Reed International sans que la maison d'édition change de nom.
Cette instabilité du marché n'est pas sans incidence sur la carrière de Tom Tully. Depuis 1963, il était le scénariste d'un hebdomadaire dont il avait contribué à façonner l'identité : Valiant. À partir de 1968, il commence à écrire pour d'autres magazines. Outre les BD de football déjà évoquées, il crée de nouvelles séries d'aventures plus ou moins teintées de fantastique ou de science-fiction, dans la veine de celles qu'il écrivait. À chaque fois, il retrouve un dessinateur avec lequel il avait collaboré pour Valiant. Avec Solano López, il crée Janus Stark dans Smash! en 1969, Adam Eterno dans Thunder en 1970, et Les Petits Hommes de l'espace (Pete's Pocket Army) dans Buster en 1973[118]. Avec Bradbury, le dessinateur de King Kong, il crée Maître de l'impossible (Von Hoffman's Invasion) dans Jet en 1971[119]. Avec Western, le dessinateur de Klip et Klop, il crée Le Léopard de Lime Street dans Buster en 1976.
L'instabilité se manifeste également au sein de Valiant. En 1969, Tully écrit six des séries publiées dans chaque numéro de l'hebdomadaire (L'Œil de Zoltec, Main d'acier, Klip et Klop, King Kong, La Brigade des marionnettes et Romano). En 1970, King Kong[120], La Brigade des marionnettes et Main d'acier[121],[122] sont interrompues. Seule la dernière est remplacée par une nouvelle BD écrite par Tully : Tony Steel (Slave of the Screamer), dessinée par le premier dessinateur de Main d'acier, Jesús Blasco. Cette série fait long feu. Moins d'un an après sa création, elle est remplacée en 1971 par The Return of the Claw, une nouvelle BD de Tully et Blasco reprenant le héros de Main d'acier. Cette dernière série est interrompue en 1973[15],[123]. En 1971, Valiant avait absorbé Smash! et repris quelques séries qui y étaient publiées, dont une écrite par Tully : Janus Stark. En mai 1974, Valiant absorbe Lion. Comme il faut trouver de la place pour intégrer des séries de Lion, l'équipe de rédaction supprime L'Œil de Zoltec, Klip et Klop, Romano et Janus Stark[15]. Il ne reste plus alors dans Valiant qu'une série écrite par Tully : Adam Eterno. Elle avait été créée dans Thunder. Mais Thunder avait entre-temps été absorbé par Lion, et Lion venait d'être absorbé par Valiant.
Janus Stark
Série publiée en France à partir de 1973 dans un petit format titré du nom de son héros[124].
Adam Eterno
Série publiée en France dans les cinquante-et-un premiers numéros Janus Stark[125].
Tony Steel
Série publiée en France dans Sunny Sun en 1977[126].
Maître de l'impossible
Série publiée en France dans Sunny Sun en 1977 et 1978[127].
The Return of the Claw
Série publiée en France entre 1973 et 1975, à partir du numéro 38 du petit format Main d'acier.
Les Petits Hommes de l'espace
Série publiée en France entre 1975 et 1979 dans Akim Color[128].
Le Léopard de Lime Street
Série publiée en France entre 1977 et 1990 dans Sunny Sun, Antarès, puis Janus Stark[129].
1976-1984 : Tully et la nouvelle vague de la BD britannique
Des hebdomadaires auxquels Tully participait, il ne subsiste plus, à la fin de l'année 1976, que Buster. À cette époque, soucieux de relancer les ventes, IPC Magazines vient de confier à Pat Mills la conception de nouveaux hebdomadaires : Battle Picture Weekly en 1975, Action en 1976 et 2000 AD en 1977. Proposant des BD beaucoup plus violentes que celles publiées jusqu'alors, ces nouvelles revues remportent un vif succès[130].
Action
Tom Tully s'adapte rapidement aux nouvelles attentes des lecteurs. En 1976, il participe à l'hebdomadaire Action dont les partis pris suscitent une réaction très hostile dans les médias[130]. Sur des idées de Geoff Kemp, un membre du comité de rédaction d'Action[131], Tully crée deux séries : une de football, avec le dessinateur Barrie Mitchell - Look Out for Lefty! ; et une de science-fiction, avec les dessinateurs Ian Gibson et Costa - Jeu de massacre (Death Game 1999)[132]. La première ne semble pas avoir été publiée en France ; la seconde le sera en 1981, dans le petit format Super Force[133].
Dans Look Out for Lefty!, Tully raconte la vie de Kenny Lampton, dit Lefty, un jeune joueur relégué en troisième division : son ambition, son mauvais caractère, sa copine violente, ses démêlés avec ses professeurs ou avec les hooligans[134]... « Nous voulions une approche réaliste, au lieu du point de vue de la classe moyenne jusqu'alors adopté dans les BD de foot », dira plus tard Geoff Kemp[135]. Parce qu'elle représente de manière réaliste le comportement des supporters dans les tribunes, la série fait scandale. Tully ne se contente pas d'introduire des hooligans dans le récit (il l'avait déjà fait en 1968 dans Football Family Robinson). Il montre que les supporters et les proches du héros peuvent eux aussi se comporter comme des hooligans. Dans un épisode, la copine de Lefty lance une bouteille en verre à la tête d'un des joueurs. « C'est vraiment effroyable qu'il existe des gens assez imbéciles pour vendre aux enfants des bandes dessinées contenant des trucs comme ça. Le responsable de cette BD devrait recevoir lui-même une bouteille sur la tête. » Ces propos, reproduits dans un article du Daily Mail consacré à l'épisode, titré « Comic Strip Hooligans » et publié le 17 septembre 1976, ont été tenus par le secrétaire de la Football League[136]. À la même époque, Tully continuait d'écrire le scénario de Roy of the Rovers, une série de football beaucoup plus consensuelle, dans laquelle le personnage principal « exhortait [explicitement] les lecteurs à rejeter la violence »[99].
Jeu de massacre se déroule dans un futur proche, peu de temps avant l'an 2000. Le sport favori des foules est le "spinball", une sorte de hockey sur glace extrêmement brutal qui se pratique en patins et à moto. Chaque équipe est composée de membres sélectionnés parmi les détenus d'un pénitencier. Joe Taggart, ancien champion de football américain, est incarcéré pour sept ans au pénitencier de Karson à la suite d'une erreur judiciaire. Le "gouverneur" du pénitencier lui confie la direction de l'équipe de spinball[137]. La situation est inspirée des films Rollerball (pour le sport pratiqué) et Plein la gueule (pour la prison et le personnage de Taggart). D'après l'universitaire et essayiste britannique Martin Barker, « la vision de l'avenir proposée par la série anticipe à bien des égards le monde dans lequel se dérouleront les histoires qui seront publiées dans 2000 AD. Le pouvoir y est brutal. Son seul but semble être de dégrader et de détruire la population qui lui est assujettie. Les villes sont des jungles de béton peuplées de gangs. [...] Jeu de massacre réunit toutes les caractéristiques de la revue Action : rapide, furieux, rugueux et douloureux. Ses héros ne sont pas vraiment des héros. Ce sont plutôt des hommes désespérés [...]. Ses méchants, en revanche, sont vraiment méchants. Ils sont cyniques, profiteurs, mais tout à fait capables de se composer un visage avenant et de simuler l'humanité. Ils ont le pouvoir, ils aiment ça, ils ne tardent pas à en abuser et à jouir de leurs abus. Comme souvent, le cadre de la science-fiction permet d'aborder cela sans aucune restriction. »[138]. Il est « quelque peu étonnant », ajoute Barker, que Jeu de massacre soit écrit par un scénariste de la génération précédente comme Tully[138]. C'est tout aussi étonnant que Look Out for Lefty! soit écrit par le scénariste de Roy of the Rovers. Quoi qu'il en soit, Look Out for Lefty[134] et Jeu de massacre[132] sont deux des séries les plus populaires d'Action.
En octobre 1976, la publication de l'hebdomadaire est interrompue. Elle reprend en décembre après un changement de politique éditoriale. Les séries sont désormais beaucoup moins violentes[130]. Tully continue d'écrire Look Out for Lefty ainsi que Jeu de massacre (après un changement de titre dans la version originale : Death Game 1999 devenant Spinball). En 1977, dans les derniers numéros de l'hebdomadaire, Ron Turner devient le dessinateur de la série[132]. Turner dessine de la BD de SF depuis les années 1950[139].
Battle
Battle Picture Weekly est un hebdomadaire beaucoup plus spécialisé que Action. Pour y être publiée, une BD doit relever de la bande dessinée de guerre, le genre dans lequel Tully avait débuté. Spinball fait partie des séries qui sont reprises quand Action disparaît, absorbé par Battle. Mais comme ce n'est pas une BD de guerre, elle doit être adaptée. Toujours écrite par Tully et dessinée par Turner, elle devient The Spinball Wars : les membres d'une équipe de spinball profitent de leurs déplacements sportifs pour faire des opérations de commando sous couverture. La série est publiée de novembre 1977 à novembre 1979.
Tully avait auparavant écrit trois BD pour l'hebdomadaire, une en 1975 dessinée par Giancarlo Alessandrini : Terror Behind the Bamboo Curtain sur des prisonniers britanniques dans un camp japonais en Birmanie ; deux en 1976 dessinées par le dessinateur de Klip et Klop, Mike Western : Les Volontaires (The Team That Went To War) sur une équipe de football qui s'engage pendant la Seconde Guerre mondiale[140] ; Shark (Operation Shark) sur des écoliers qui font de la résistance contre l'occupant nazi dans les îles anglo-normandes (les premiers épisodes dessinés par Western ne sont pas écrits par Tully)[141]. Les Volontaires sera publiée en France dans le petit format Bengali en 1981[142] et Shark dans le petit format Pirates en 1985[143].

C'est en 1977 que Tully, en créant la série Johnny Red avec Joe Colquhoun au dessin, remporte son plus grand succès dans le genre de la BD de guerre[144]. Le dessinateur et le scénariste avaient collaboré neuf ans plus tôt sur Football Family Robinson. Johnny Red sera publiée en France, d'abord en petit format sous le titre Hurricane Boy dans Atémi entre 1981 et 1987[145], puis sous son titre et dans son format original, en trois albums édités par Delirium entre 2013 et 2017[146].
La série est composée d'épisodes de trois ou, plus rarement, quatre planches, chacun s'achevant par un cliffhanger. Le résumé au début des premiers épisodes présente la situation ainsi : « Injustement renvoyé de la RAF, Johnny Red se bat aux côtés des Faucons, un escadron soviétique sur le front de Mourmansk, au nord de la Russie. »[147] L'action commence en septembre 1941 sur la mer de Barents, quand Johnny vole un Hurricane à la RAF pour combattre les Junkers et Stukas allemands qui attaquent le navire sur lequel il est cuistot[148]. Le second arc narratif commence en janvier 1942, quand les Faucons quittent Mourmansk pour défendre Léningrad[149]. Plus tard, l'action « se déplace vers le front de Stalingrad »[150]. Johnny y combat aux côtés de « la patrouille féminine des Anges de la mort, menée par la belle Nina Petrova à bord de vieux biplans Tchaïka I 15. Cette patrouille de femmes courageuses a réellement existé [...]. »[150]
Johnny Red est l'une des séries préférées de Garth Ennis[151] - l'une de celles, écrit-il, qui lui ont « appris l'importance de l'authenticité quand [son] tour fut venu d'écrire [ses] propres BD de guerre »[152]. Ce sens de l'authenticité provient davantage, selon lui, de Joe Colquhoun que du scénariste. « Loin de moi l'idée de manquer de respect à Tom Tully, qui avait pour mission d'écrire une série passionnante sur la Seconde Guerre mondiale et de faire revenir les lecteurs semaine après semaine ; après tout, un récit vraiment honnête de bataille aérienne sur le front de l'Est donnerait quelque chose comme : Les 109 l'ont descendu lors de sa première sortie et il a fini mort dans la boue, aux côtés de tous les autres pauvres gars. Fin. Tully a fait ce qu'il avait à faire, en mélangeant les grandes lignes des faits historiques - et même quelques détails intéressants - avec les éléments fantastiques dont il avait besoin pour faire avancer les choses. »[153] Entre souci de réalisme et exigence de divertissement, le scénario de Tully est donc une solution de compromis. Il met « l'accent sur des éléments que beaucoup de lecteurs trouveront difficiles à croire, tels que l'existence de femmes soldats en Russie, des milliers d'entre elles ayant combattu au sol ou dans les airs tout aussi vaillamment que les hommes ; ou les bateaux marchands à catapulte que la Grande-Bretagne envoya par manque de porte-avions, le pilote d'un seul Hurricane affrontant jusqu'à trente adversaires pour le plus souvent - car aucun pont d'envol n'attendait son retour - se jeter en parachute dans les eaux glacées de la mer de Barents en espérant être secouru. »[154] Tully mêle ces éléments authentiques à des invraisemblances dont la plus criante est « la monture de notre héros, le Hawker Hurricane qui, malgré tous les coups qu'il encaisse, reprend toujours son vol »[154]. Mais est-ce vraiment gênant ? Pas pour Ennis : « L'indestructible Hurricane est plus une source d'amusement qu'une erreur historique majeure. »[151]
En 1979, Joe Colquhoun cesse de dessiner Johnny Red pour se consacrer à une nouvelle série écrite par Pat Mills : La Grande Guerre de Charlie. Il est remplacé par le dessinateur John Cooper qui collaborera avec Tully jusqu'en 1984. Ensemble, ils réaliseront 303 épisodes, soit plus de 1100 planches de Johnny Red[155]. « Tom Tully était un scénariste brillant, dira plus tard Cooper. Il ressemblait un peu à John Wagner : il allait droit au but, sans mettre de gants. »[156]
2000 AD
2000 AD est un hebdomadaire spécialisé dans la BD de science-fiction. Au sommaire du premier numéro, publié en février 1977, figure le premier épisode d'une série conçue par Pat Mills, dessinée par Dave Gibbons et écrite par Tully : Les Héros de Harlem (Harlem Heroes)[157]. La série s'achève en août 1977[158] après vingt-sept épisodes[159]. Tully en écrit aussitôt après une suite. Titrée Inferno, elle sera dessinée par Massimo Belardinelli qui avait remplacé Gibbons sur les derniers épisodes des Héros de Harlem[159], et se poursuivra pendant quarante épisodes, d'octobre 1977[160] à juillet 1978[161]. Harlem Heroes et Inferno seront publiées en France sous le titre Les Héros de Harlem dans le petit format Antarès à partir de décembre 1980[162].
En février 1979 commence la publication d'une nouvelle collaboration entre Tully et Gibbons : Servant of Evil, une aventure de Dan Dare en vingt-six épisodes[163]. Le personnage de Dan Dare, créé par Frank Hampson en 1950, avait été repris et modernisé dès le premier numéro de 2000 AD. Cette série sera publiée en France sous le titre Supercrack dans le petit format Sunny Sun à partir de 1980[164].
En 1979, Tully crée la série The Mind of Wolfie Smith avec les dessinateurs Vicente Vaño Ibarra et Eduardo Vaño Ibarra, deux frères qui signent d'un même pseudonyme, Vanyo. La série est initialement publiée dans Tornado, mais cet hebdomadaire disparaît cinq mois après sa création, absorbé par 2000 AD. C'est dans ce dernier magazine que paraissent les épisodes suivants, dessinés par Vanyo mais aussi par Ian Gibson, Mike White, Jesús Redondo ou Mike Dorey[165]. The Mind of Wolfie Smith sera publiée en France sous le titre Pat le Loup dans Janus Stark en 1982[166].
En 1980, Tully crée, avec le dessinateur John Richardson, une dernière série pour 2000 AD : The Mean Arena. Cette série ne semble pas avoir été publiée en France.
Références
- ↑ (en) Mick Collins, Roy of the Rovers : The Unauthorised Biography, Londres, Aurum Press, , 240 p. (ISBN 978-1-845-13361-0), p. 128
- ↑ (en) John Freeman, « British Comic Legends: Writer Tom Tully », sur downthetubes.net, (consulté le )
- ↑ (en) James Chapman, British Comics : A Cultural History, Reaktion Books, , 320 p. (ISBN 978-1-861-89962-0, lire en ligne)
- ↑ https://www.comics.org/creator/13194/overview/
- 1 2 Hugo Pratt (postface Michel Pierre), Koinsky raconte... : Deux ou trois choses que je sais d'eux, t. 1, Barcelone, Altaya, coll. « Tout Pratt » (no 29), , 88 p. (ISBN 978-84-684-5749-9), p. 84
- 1 2 Hugo Pratt (postface Michel Pierre), Koinski raconte... : Deux ou trois choses que je sais d'eux, t. 3, Barcelone, Altaya, coll. « Tout Pratt » (no 31), , 80 p. (ISBN 978-84-684-5751-2), p. 78
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