Turcaret ou le Financier
comédie de Alain-René Lesage
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Turcaret ou le Financier est une comédie en cinq actes en prose de Lesage créée à la Comédie-Française le .
| Turcaret ou le Financier | |
« Eh bien, parlez, Madame, parlez ; je suis de sang-froid. » Acte II, scène 3 | |
| Auteur | Lesage |
|---|---|
| Genre | comédie |
| Nb. d'actes | 5 |
| Date de création | |
| Lieu de création | Théâtre-Français |
| Compagnie théâtrale | Comédie-Française |
| Éditeur | Pierre Ribou |
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Sujet
L’œuvre, articulée autour de la tromperie systémique où l’argent corrompt tous les sentiments, dénonce avec cynisme la fourberie, la cupidité et la démoralisation généralisées dans la société de l’époque, en particulier celle des financiers et des parvenus.
Argument
Turcaret est un financier parvenu, qui courtise une jeune baronne veuve qu’il a promis d’épouser, mais celle-ci le gruge au profit d’un chevalier, dont elle est amoureuse, et qui dépense sans compter au jeu. Madame Turcaret révèle que le Chevalier lui a fait des avances, lorsqu’elle s’est fait passer pour une riche veuve. Turcaret est ruiné et tous les trompeurs sont trompés. Les deux seuls à profiter de cette situation sont le serviteur du Chevalier, Frontin et Lisette, suivante de la Baronne qui, amoureux l’un de l’autre, sont parvenus à mettre une certaine somme d’argent de côté.
Personnages
- La Baronne, jeune veuve, coquette
- M. Turcaret, traitant, amoureux de la Baronne
- Le Chevalier, le Marquis, Petits-Maîtres
- Mme Turcaret, femme de Monsieur Turcaret
- Mme Jacob, revendeuse à la toilette, sœur de Monsieur Turcaret
- Marine, Lisette, suivantes de la Baronne
- Frontin, valet du Chevalier
- Flamand, valet de Monsieur Turcaret
- M. Rafle, usurier
- Jasmin, petit laquais de la Baronne
Trame
L’action se déroule à Paris, chez la baronne, une jeune veuve coquette que le riche et grossier financier Turcaret courtise en la couvrant de cadeaux et d’argent. Celle-ci, de son côté, est amoureuse du chevalier, un petit-maitre, qui n’en veut qu’à son argent. La baronne et le chevalier veulent utiliser la fortune de Turcaret pour financer leur propre train de vie et effacer les dettes de la baronne. Lorsque celle-ci reçoit un magnifique diamant de Turcaret, elle s’empresse de le confier au Chevalier pour qu’il le revende à son profit. Refusant de cautionner les manigances du chevalier, suivante de la baronne, Marine, tente d’ouvrir les yeux de sa maitresse qui, excédée de ses reproches, décide de la licencier. Contrairement à Marine, Frontin, le valet du Chevalier, est un maitre de la manipulation qui encourage le cynisme de son maitre et flaire l’opportunité de s’enrichir lui aussi au passage.
À l’acte II, après que la Baronne a congédié Marine, sa suivante, Frontin, le valet du Chevalier la fait remplacer par Lisette, sa propre « protégée ». Marine s’étant vengée de la Baronne en révélant les manigances de celle-ci à Turcaret, celui-ci vient lui faire une scène. L’esclandre tourne à la confusion de Turcaret à nouveau dupé par la baronne à qui il finit par faire des excuses. Frontin se fait ensuite prendre, pour mieux le dépouiller, au service de Turcaret dont il gagne la confiance en jouant les nigauds.
À l’acte III, contrairement à Marine, Lisette est complice des intrigues de Frontin. Elle s’est secrètement alliée à lui pour soutirer encore plus d’argent à Turcaret. Frontin et le chevalier imaginent de faire passer le chevalier pour le frère de la baronne auprès du financier. Désireux de plaire à sa maitresse et à sa « famille », accepte de financer ce faux marquis et beau-frère d’opérette. Lorsque Madame Jacob, une revendeuse à la toilette, en réalité la propre sœur de Turcaret, reniée et traitée honteusement par ce dernier, vient réclamer impromptu des dettes et proposer des marchandises, Turcaret cherche à cacher ses origines modestes et sa véritable identité car il n’est que le fils d’un maréchal de Domfront et époux volage de la fille de M. Briochais, pâtissier de Falaise. Avant de devenir traitant, il a été laquais du grand-père du marquis de La Tribaudière. On apprend également qu’il pratique l’usure avec M. Rafle.
À l’acte IV, Frontin et Lisette continuent d’intercepter les billets doux et l’argent de Turcaret. Frontin pousse ce dernier à lui confier la gestion d’une grosse somme d’argent destinée à des affaires, consolidant ainsi sa propre fortune en coulisses. la véritable épouse du financier, qu’il cachait en province pour se faire passer pour célibataire, venue à Paris pour dépenser l’argent de son mari et se venger de ses infidélités, débarque chez la baronne en se faisant passer pour une comtesse. Lorsque Turcaret, la fausse comtesse et Madame Jacob se retrouvent face à face dans le salon de la Baronne, les masques tombent, et les deux femmes dévoilent la véritable identité de Turcaret à la baronne.
À l’acte V, les affaires de Turcaret s’effondrant, ses créanciers font saisir ses biens, avant de le faire arrêter pour malversation. La baronne se réjouit, pensant pouvoir enfin vivre son amour avec le chevalier grâce au diamant et aux des billets de banque qu’elle a reçu de Turcaret, lorsque le chevalier laisse tomber un billet doux qui révèle qu’il trompe la baronne et n’en voulait qu’à son argent. Le chevalier renvoie Frontin, qui a néanmoins magistralement tiré son épingle du jeu. Grâce à toutes les sommes qu’il a détournées, interceptées ou reçues en dépôt tout au long de la pièce, Frontin se retrouve à la tête d’une immense fortune de 40 000 livres. Il va pouvoir épouser Lisette et remplacer Turcaret : « Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va commencer ».
Genèse
Lesage ayant présenté, en 1707, les Étrennes, une petite pièce en un acte, à la Comédie-Française pour être jouée le , cette compagnie n’acceptant de petites pièces entre la Saint-Martin et Pâques, la lecture en a été ajournée. Lesage a ce délai à profit pour développer ses Étrennes en cinq actes. Lue et reçue, le 15 mai suivant, la pièce, dont le titre n’est pas encore fixé à cette date, est désignée sous le nom de « pièce en cinq actes »[1].
Analyse
Le personnage du financier cupide n’est pas nouveau au théâtre. Turcaret a eu des prédécesseurs, avant même l’Harpagon de Molière, avec le Volpone de Ben Jonson (1606), voire comme Ploutos d’Aristophane dès l’Antiquité. Au tournant du XVIIIe siècle, la typologie évolue. L’individu singulier, jadis réduit à un défaut intime le poussant à thésauriser sous l’emprise d’une pathologie personnelle, se mue désormais en une figure financière systémique dont l’action, dépassant la simple accumulation, engendre, par le brassage, la spéculation et la corruption, une dysfonctionnalité structurelle généralisée[2]. Avec Turcaret, Lesage opère une mutation décisive de la comédie de mœurs vers une satire structurelle, où la scène théâtrale, dépasse la correction des ridicules individuels chère à Molière, pour devenir le lieu d’une incrimination radicale d’un ordre économique fondé sur la prédation financière et la corruption généralisée des dernières années du règne de Louis XIV[3].
Contexte
L’année 1708 est significative dans l’histoire économique du royaume de France, se distinguant par l’adoption de mesures structurelles qui témoignent de la prééminence accrue des impératifs financiers dans la gouvernance étatique. La nomination de Desmarets en février 1708 signale un tournant vers une gestion déflationniste de la livre tournois, visant à protéger les créanciers de l’État au détriment des débiteurs, une stratégie reflétant la fragilité chronique du trésor royal[4]. Parallèlement, la convocation du banquier Samuel Bernard à Marly en mai souligne la dépendance croissante de la monarchie envers les capitaux privés pour soutenir l’effort de guerre, l’État lui devant alors la somme colossale de 30 millions de livres[5].
Cette dynamique se concrétise également par des mesures fiscales d’urgence, telles que la déclaration royale de décembre 1708 ordonnant le doublement des droits de péage pour sept ans[6], ou la transformation des charges de médecins et chirurgiens en offices vénaux. Turcaret reflète ces tentatives de rationalisation budgétaire face aux pressions de la guerre, notamment par des politiques monétaires agressives et l’alourdissement de la fiscalité indirecte, qui révèlent une mutation profonde où la survie politique du régime devient de plus en plus intrinsèquement liée à sa capacité à mobiliser des ressources financières, anticipant les crises structurelles qui mèneront ultérieurement à la Révolution française[7].
Historique
Les répétitions ont commencé à l’hiver 1708. Les rôles avaient été confiés à Mlles Desmares, Mimy, Desbrosses, Salley, et MM. Guérin, Dancourt, Beaubour, Dufey, Baron, du Boccage, Dangeville, Le Grand, Poisson le fils. Au cours des répétitions, les financiers ayant eu vent, probablement par quelqu’un parmi les comédiens, qu’une pièce satirique dirigée contre eux était en répétition, se sont mis en campagne pour interrompre les répétitions et faire retirer la comédie. Ces efforts ayant réussi à faire hésiter les comédiens, Lesage a fait face au danger en faisant jouer jouer ses relations[a], qui ont obtenu du « petit Dauphin », qui appréciait l’auteur, l’ordre de poursuivre les répétitions.
Les financiers déconfits ayant essayé, en vain[b], d’acheter l’auteur pour 100 000 francs[c], tous ces incidents n’ont fait qu’exciter la curiosité publique, et assurer le retentissement de l’œuvre qu’ils cherchaient étouffer. La pièce courait déjà les salons. La duchesse de Bouillon réunit ses amis pour entendre chez elle la lecture de Turcaret par l’auteur. Cet évènement a été l’occasion d’un incident resté célèbre dans l’histoire des lettres : la lecture devait se faire avant le diner mais, retenu quelques affaires, Lesage arrive tard. Quand la duchesse de Bouillon lui dit d’un ton aigre avec un air d’impatience et de hauteur, qu’il lui avait fait perdre plus d’une heure à l’attendre, Lesage rétorque froidement : « Eh bien, Madame, je vais vous faire gagner deux heures », avant de faire la révérence et de sortir. On a eu beau courir après lui dans l’escalier, jamais il n’a voulu remonter lire sa pièce[8].
Représentation
Moins intègres que l’auteur, les comédiens ne cessaient de reculer la date de la première, à tel point que la pièce a dû être jouée par ordre. Le jour de la première a été fixé au . En dépit de la recette exceptionnelle de 2 320 livres, la pièce est retirée de l’affiche au bout de sept représentations. Lors de la quatrième représentation, de nombreuses personnalités avaient fait le déplacement pour découvrir enfin cette pièce dont tout le monde parlait. La dernière a lieu le , avec une recette en baisse, 653 livres. Le « mémorable hiver de 1709 » a été invoqué pour expliquer la baisse de fréquentation du public, mais les registres de la Comédie-Française indiquent que le théâtre avait rouvert dès le 23 janvier, bien avant la première de Turcaret. Il est plus probable que l’hostilité persistante des financiers et du puissant milieu de l’argent ait continué à peser sur l’exploitation de la pièce, limitant son succès public malgré l’ordre royal[9].
Réception
Si une partie du public, notamment les bourgeois et les gentilshommes hostiles aux financiers, a reconnu la qualité de la satire, l’ambiance lors des représentations a été artificiellement dégradée par la claque à la solde des financiers et de leurs alliés, dont des auteurs rivaux, qui occupaient la salle. La pièce a cependant heurté les sensibilités de l’époque par le ton acerbe ce cette vigoureuse satire des mœurs financières de son temps. Le tableau de la corruption n’est suivi d’aucune expiation ou rédemption. Bien au contraire, la pièce se conclut sur le triomphe du plus corrompu, comme si la nature du mal était sans remède. Turcaret préfigure, voire devance, le théâtre de Beaumarchais, en dépeignant des personnages, qui ne luttent pas à armes égales, puisque les faiblesses inhérentes au fermier général finiront par la faire succomber aux intrigues de son valet et aux pressions de son milieu social[10].
Retombées
Le conflit de Lesage avec les acteurs de la Comédie-Française, peu de temps après Turcaret, a amené Lesage à se tourner définitivement vers les théâtres de la Foire Saint-Germain et Saint-Laurent, our lesquels il a écrit une centaine de pièces, parades, comédies en vaudevilles, entre 1712 et 1735. Bien que considérée comme moins noble, selon les critères de son époque, cette production théâtrale prolifique lui a fourni un flux de revenus régulier et complémentaire indispensable pour vivre de sa plume au quotidien et lui permettre d’être un écrivain professionnel indépendant[11].
Turcaret a conduit le duc d’Orléans à instituer une Chambre de justice pour enquêter sur les malversations des emprunteurs, des fermiers et des maltôtiers. Poursuivie avec la sévérité requise, cette enquête a frappé à la racine des maux que Lesage avait signalés et qui n’ont jamais repris leurs proportions antérieures[12].
Sous la régence du duc d’Orléans, une commission spéciale, la Chambre de justice, a été chargée de poursuivre ceux qui avaient détourné des fonds publics durant le règne précédent. Usant de pressions et des menaces, elle a réussi à faire rendre plus de 160 millions de livres. Ces sommes, arrachées par la contrainte, ont néanmoins peu profité au Trésor royal, car elles n’ont fait que changer de mains, pour passer de détenteurs corrompus à d’autres tout aussi cupides[13].
Postérité
Turcaret est demeuré au répertoire de 1730 à la moitié du XIXe siècle, avec de temps en temps, des interruptions de quelques années. De 1759 (reprise avec Préville) jusqu’en 1784, il est joué tous les ans ; il n’y a pas non plus une seule année sans Turcaret de 1810 à 1832. Quant au nombre de représentations, la série de la reprise 1730-1731 en fournit 15. Du , date de la première, à la fermeture par ordre du 3 septembre 1793, Turcaret aura été joué 212 fois. Après la réunion du théâtre de la République avec l’ancienne Comédie-Française, il reparait, dès le . De cette date à 1848, Turcaret est joué 179 fois[14].