Tôle vernie
From Wikipedia, the free encyclopedia
La tôle vernie est apparue en Europe, au XVIIe siècle, pour imiter les laques orientaux[1]. D’abord utilisée par des artisans, la tôle vernie s’industrialise en Angleterre, notamment à la manufacture de Pontypool, à partir des années 1730. Elle gagne ensuite la France, portée par l’anglophilie de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
La tôle vernie a été employée aussi bien pour fabriquer des meubles prestigieux ou des portes de carrosses que pour des objets métalliques du quotidien. Elle offrait à la fois un rendu esthétique raffiné et une protection efficace contre la corrosion.
"L’usage de faire la Lâque (sic) en France est très-nouvelle (sic), & ce n’est que depuis fort peu de tems qu’il s’en fait à Paris, nous étant apportée avant cela de Venise : mais comme peu de gens en savent le secret, nous voulons le rendre public, afin que plusieurs personnes y puissent travailler," écrivait Jean Haudicquer de Blancourt (1650?-1704) en 1697[2] Cet art italien est parvenu en France par l'intermédiaire du japonné (en) ou du japonné de Pontypool (en) anglais.
Les deux premières manufactures françaises "de tôle vernie à l'imitation des Anglois" furent celle de la Petite Pologne, fondée en 1768 (à l'expiration du privilège des Martin le 6 juin 1767) par Jean-Baptiste Clément, Maître Peintre vernisseur et son associé Jacques Moser, "garçon ferblantier" et, d'autre part, la Manufacture royale de vernis sur tôle fondée en 1767 par la veuve de Michel Nicolas Gosse, fabricant de vernis imités de la Chine aux Gobelins (à partir de 1759) : "la veuve Gosse et … François Samousseau, son gendre, … obtinrent, par arrêt du Conseil du 6 juin 1767, c’est-à-dire à l’expiration du privilège des Martin, l’autorisation d’établir une manufacture royale de vernis façon de la Chine, de l’appliquer sur toutes sortes de métaux, sur bois, cuir, carton, papier, terre cuite ou crue, faïence et porcelaine, avec dorure et autres couleurs."[3]
La Manufacture de la Petite Pologne était située près de la Barrière de Monceau[4]. Clément est né à Paris, dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, vers 1720. Il a épousé Françoise Vincent en 1742. Peut-être était-elle liée à une famille de vernisseurs, Adrien Vincent et son fils Antoine. Adrien travailla un temps pour Guillaume Martin, dont Antoine racheta le commerce après son décès, en 1755. La femme de Clément, une fois veuve, fut elle-même vernisseuse pour Grancher.
Selon un contemporain, on fabriquait à la Petite Pologne des objets liés au services de la table : rafraîchissoirs à bouteilles ou à verres (appelés verrières), surtouts, plateaux, vaisselle ; objets de toilette : bassins à barbe et autres ustensiles ; objets de décoration : vases, garnitures de cheminée pour faire pousser des bulbes, corbeilles[5]. Clément évoque, pour sa part, des objets plus prestigieux.
Henry d'Allemagne attire l'attention sur un "Avis" publié dans Le Mercure de France en mai 1770 (également publié dans Les Petites Affiches de Paris) : Clément déplore d'avoir été abandonné par un de ses partenaires : il cesse la vente rue de la Verrerie et remet "son magasin chez le Sieur Framery, marchand bijoutier, rue Saint-Honoré, où il était précédemment". Il ajoute que "les commandes seront exécutées avec encore plus de soin et d'exactitude qu'auparavant. Les nouveaux efforts que le Sr Clément a faits pour atteindre à la perfection sont déjà récompensés par la quantité de fournitures qu'il a faites à des personnes de la première distinction, en voitures, baignoires, commodes & autres meubles." D'Allemagne en conclut que les affaires n'étaient pas florissantes, la qualité insuffisante et la clientèle visée réticente[6].
En 1772 Clément confia la vente de ses produits à un marchand prestigieux, Jean Dulac (1703 ou 1704-1786)[7], "parfumeur au buste d'or, Rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire" également décrit comme marchand gantier (les gants étaient parfumés, pour épargner aux dames l'odeur des traitements utilisés pour le traitement des cuirs), et aussi, plus tard, bijoutier et mercier. On trouva aussi chez lui des porcelaines de Sèvres, dont les "vases Dulac", des vases cloche montés en bronze doré[8]. Dulac était marchand privilégié du Roi depuis 1753.
D'Allemagne s'appuyant sur l'article "L'art de vernir la tôle", dans le Dictionnaire raisonné universel des arts et métiers (1773)[9] nous apprend ensuite qu'Etienne Framery (1717 ou 1718-1774) reprit la manufacture à son compte alors qu'elle périclitait : "Les ouvriers de cette manufacture étoient sur le point de se disperser et de porter ailleurs leurs talents , lorsque le sieur Framery, marchand bijoutier À Paris, rue S. Honoré, hasarda de les rassembler et de les faire travailler pour son compte." Framery choisit aussi de réorienter la production vers des produits plus accessibles - "à moins … que des amateurs curieux ne veuillent y mettre le prix". Jaubert ajoute que Framery "ne fait exécuter chez lui que des ouvrages qui ont une couverte d’aventurine, de japonné, de faux laque de la Chine, et de fausse porcelaine, qu’on fait avec une certaine terre modelée en relief, et qui conserve toujours un luisant mat, malgré le vernis tres-limpide dont on recouvre l’or et les couleurs qu'on y applique. Parmi les ouvrages de cette derniere fabrique, dont quelques-uns sont dans le goût de ceux de la Chine, on en trouve de très-bien peints en couleur bleue ou rouge, et sur lesquels les desseins, les reliefs en or et en argent, et les peintures, sont relatifs aux facultés de l’acquéreur." (p. 279)
Le Grand d'Aussy décrit ainsi les objets fabriqués à l'époque de Framery[10]. Après avoir précisé que Framery a travaillé "Sans se piquer de beauté" pour ses ouvrages, "il leur donna de la propreté et du goût, des peintures assez agréables en bleu, en rouge, en or, ... Quant aux ouvrages qu’a produits cette manufacture, ce sont des porte-mouchettes, des bougeoirs, des corbeilles, des ustensiles de toilette ; et, pour la table, des surtouts, plateaux, cabarets [Petites tables ou plateaux], seaux pour rafraîchir le vin, seaux pour les verres destinés aux vins de liqueur, etc."
Notes et références
- ↑ On utilise le masculin pour désigner "le vernis noir ou rouge préparé en Chine ou au Japon avec la résine recueillie sur des arbrisseaux de la famille des Térébinthacées et appliqué à l'état liquide, généralement en plusieurs couches, sur les objets à laquer" (CNRTL: ), et les objets recouverts de laque
- ↑ L'art de la verrerie où l'on apprend à faire le verre, le cristal et l'émail. La manière de faire les perles, les pierres précieuses, la porcelaine, et les miroirs. La méthode de peindre sur le verre & en émail. De tirer les couleurs des métaux, minéraux, herbes et fleurs. Ouvrage rempli de plusieurs secrets et curiosités, inconnues jusqu'à présent. A Paris chez Claude Jombert 1697 (première édition), 2 Vol., tome 2 p. 163. Université de Heidelberg : p. 163
- ↑ Albert Jacquemart, Histoire du mobilier : recherches et notes sur les objets d'art qui peuvent composer l'ameublement et les collections de l'homme du monde et du curieux (2de édition), 1884, p. 109. Gallica : "François Samousseau"?rk=64378;0 ; Lettres patentes :
- ↑ Gallica: ; illustration:
- ↑ "Les ouvrages en tôle qu’on vernit le plus communément après être sortis des mains des ferblantiers on des chaudronniers, selon qu’ils appartiennent à l’un de ces deux arts , sont des seaux à mettre rafraîchir les liqueurs, des seaux à tenir dans l’eau les verres à boire; des cabarets garnis de toutes les pièces qui leur sont nécessaires ; des bassins à barbe ; des garnitures de cheminée pour y faire végéter des bulbes à fleurs ; des ustensiles de toilette ; des corbeilles de toutes grandeurs ; des surtouts , plateaux , plats, assiettes, et tous les assortiments d’un service de table pour le dessert ; enfin des vases de toutes especes, de quelque maniere qu’on puisse les désirer." Dictionnaire raisonné sur Gallica : p. 278
- ↑ Henry d'Allemagne, Les accessoires du costume et du mobilier depuis le treizième jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle... Ouvrage contenant 393 phototypies, reproduisant plus de 3.000 documents. Archive.org : , p. 196. Un autre avis fut publié dans la Gazette du commerce 17 avril 1770 p. 294-295 : Galica,
- ↑ On le voit parfois prénommé "Jean-Baptiste", mais c'était le prénom de son frère (vers 1709-1756)
- ↑ Wadsworth Atheneum :
- ↑ Philippe Macquer et Pierre Jaubert, Dictionnaire raisonné sur Gallica : , p. 278
- ↑ Histoire de la vie privée des François, depuis l'origine de la nation jusqu'à nos jours. Tome 3. Laurent-Beaupré, Paris, 1815. Gallica :