Urmonothéisme
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L'urmonothéisme (en allemand : Urmonotheismus) désigne le monothéisme primitif et exprime l'hypothèse d'une Urreligion monothéiste de laquelle des religions polythéistes seraient dégénérées[1],[2],[3]. Ce point de vue évolutionnaire du développement religieux contraste diamétralement avec un autre point de vue évolutionnaire au sujet du développement de la pensée religieuse : l'hypothèse selon laquelle la religion évolue de formes simples à des formes complexes : d’abord le préanimisme, puis l’animisme, le totemisme, le polythéisme, et pour finir, le monothéisme[2],[3],[4].
En 1898, l'anthropologue écossais Andrew Lang suggère que l'idée d'un Être suprême (le « Dieu suprême » ou le « Père de tous ») existe chez certaines des sociétés tribales contemporaines les plus simples avant leur contact avec la civilisation occidentale, et que l'Urmonothéisme (« monothéisme primitif ») est la religion originelle de l'humanité[2],[3],[4]. On retrouve des parallèles dans les œuvres de Tertullien et dans la littérature rabbinique[5].
Le prêtre catholique Wilhelm Schmidt défend l'idée de l'Urmonothéisme dans son ouvrage Der Ursprung der Gottesidee (« L'origine de l'idée de Dieu »), s'opposant à l'approche du « monothéisme révolutionnaire » retraçant l'émergence de la pensée monothéiste comme un processus graduel s'étendant des religions de l'âge du bronze et de l'âge du fer du Proche-Orient ancien à l'Antiquité classique[2],[6]. Selon Schmidt, des traces présumées de monothéisme primitif apparaîtraient chez les divinités assyro-babyloniennes Assur et Marduk, et chez le dieu hébreu antique Yahvé. Schmidt perçoit le monothéisme comme la forme « naturelle » du théisme, ayant été recouverte et « dégradée » par le polythéisme après que les ancêtres défunts soient devenus des objets de culte dans les sociétés humaines primitives, les forces naturelles personnifiées ont également été vénérées, au même titre que les êtres divins[2],[6].
Une part importante du travail de l'anthropologue et historien de la religion italien Raffaele Pettazzoni concernant l'étude des religions antiques se concentrant sur la réfutation de la théorie spéculative du « monothéisme primordial » (Urmonothéisme) développée précédemment par Schmidt, ainsi que concernant l'étude des conceptions de l'Être suprême dans les religions dites « primitives »[2],[6]. Schmidt pense que la preuve du monothéisme existe aux sein des sociétés tribales, et affirme que toutes les sociétés humaines reconnaissent l'Être suprême comme une entité spirituelle non exclusive, primordiale et à laquelle s'opposent également d'autres entités spirituelles[6]. Pettazzoni conteste le concept de Schmidt d'un Être suprême, qui impliquerait nécessairement le monothéisme[6],[7]. Au lieu de cela, Pettazzoni écrit que le monothéisme est un développement religieux récent au cours d'une lente révolution du polythéisme et peut-être de l'hénothéisme[7]. Dans la Bible hébraïque, ce débat se poursuit par les récits des prophètes de l'Ancien Testament, se querellant avec les dieux cananéens ; de tels scénarios servent à réaffirmer à la fois le monothéisme éthique des Israélites, en opposition à la religion cananéenne, et leur croyance en une divinité transcendante exclusive coexistant avec des êtres divins inférieurs[7].
L'hypothèse de Schmidt fait l'objet de débats controversés pendant une grande partie de la première moitié du XXe siècle[2]. Dans les années 1930, Schmidt invoque des preuves tirées de la religion et de la mythologie amérindiennes, de la religion et de la mythologie aborigènes australiennes, et d'autres civilisations primitives pour étayer ses thèses. Il répond également à ses critiques. Par exemple, il rejette l'affirmation de Pettazzoni selon laquelle les dieux du ciel ne sont qu'une pâle personnification ou incarnation du ciel physique, rédigeant dans The Origin and Growth of Religion (« L'origine et le développement de la religion ») : « Les contours de l’Être suprême ne s’estompent que chez les peuples postérieurs[8]. » Schmidt ajoute que « Un être qui vit dans le ciel, qui se tient derrière les phénomènes célestes, qui doit « centraliser » en lui les diverses manifestations [du tonnerre, de la pluie, etc.] n’est pas du tout une personnification du ciel[8]. » Selon Ernest Brandewie, dans l'ouvrage Wilhelm Schmidt and the Origin of the Idea of God (« Wilhelm Schmidt et l'origine de l'idée de Dieu ») paru en 1983, Brandewie affirme que Pettazzoni ne prend pas l'étude de l'œuvre de Schmidt au sérieux et se fie souvent à des traductions incorrectes de l'allemand de Schmidt[9]. Brandewie déclare également que la définition du monothéisme éthique primitif donnée par Pettazzoni est un argument fallacieux et arbitraire, mais il affirme que Schmidt va trop loin lorsqu'il prétend que ce monothéisme éthique est la plus ancienne idée religieuse.
Selon l'analyse de Pettazzoni, Schmidt confond la science et la théologie, comme Pettazzoni écrit dans le livret The supreme being in primitive religions (« L'être suprême dans les religions primitives ») paru en 1957[2]. Pour Pettazzoni, l'idée d'un dieu dans les religions primitives n'est pas un concept a priori indépendant des contextes historiques ; il n'existe que le contexte historique découlant de conditions existentielles variables au sein de chaque type de la société humaine[2],[3]. C’est uniquement dans ce contexte sociétal que l’idée de Dieu peut se satisfaire ; par conséquent, l’Être suprême n’existe pas a priori[3]. Ainsi, on trouve des définitions diverses de l'Être suprême comme celui envoyant la pluie, comme le protecteur de la chasse, ou même comme un dispensateur de vie associé à la terre et à la récolte dans les sociétés agraires, des contextes historiques uniques qui donnent chacun naissance à leur propre conception particulière d'un Être suprême[3]. Pettazzoni affirme qu'il faut concevoir la religion avant tout comme un produit historique, conditionnée par des contextes historiques, culturels, et sociaux, exerçant une influence unique sur d'autres réalités sociales et culturelles au sein de la même société humaine qui la produit[2],[3].
Dans les années 1950, l'establishment universitaire rejette l'hypothèse du monothéisme éthique primitif (mais pas en soi les autres versions proposées de l'Urmonothéisme), et les partisans de l'« école viennoise » de Schmidt reformulent ses idées en affirmant que, même si les cultures anciennes n'ont peut-être pas connu le « vrai monothéisme », elles présentent au moins des preuves d'un « théisme originel » (Urtheismus, par opposition à l'animisme non théiste), avec un concept de Hochgott (« Dieu suprême », par opposition à Eingott « Dieu unique »), en réalité, l'hénothéisme, reconnaissant l'Être suprême, mais aussi diverses divinités mineures[2]. L'Apologétique chrétienne, dans cette lumière, s'éloigne de la postulation d'une « mémoire de la révélation » dans les religions préchrétiennes, la remplaçant par une « intuition de la rédemption » ou un paganisme vertueux anticipant inconsciemment le monothéisme[6]. Ceci étant dit, Edward Evan Evans-Pritchard note dans Theories of Primitive Religion (« Théories de la religion primitive ») paru pour la première fois en 1962, que la plupart des anthropologues ont abandonné tous les schémas évolutionnistes (tels que ceux de Schmidt ou de Pettazzoni) pour le développement historique de la religion, ajoutant qu'ils ont également constaté que les croyances monothéistes coexistaient avec d'autres croyances religieuses.
Articles connexes
Notes et références
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Urmonotheismus » (voir la liste des auteurs).
- ↑ (en) Ninian Smart, « polytheism »
, sur Britannica, - 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 (en) Ugo Bianchi, The History of Religions [« L'histoire des religions »], , 228 p. (ISBN 9004042377, lire en ligne), p. 87-95
- 1 2 3 4 5 6 7 (en) Walter Capps, Religious Studies : The Making of a Discipline [« Études religieuses : La construction d'une discipline »], , 396 p. (ISBN 9780800625351, lire en ligne)
- 1 2 (en) Mariasusai Dhavamony, Phenomenology of Religion [« Phénoménologie de la religion »], , 335 p. (ISBN 88-7652-474-6)
- ↑ (en) Reuven Chaim Klein, God versus gods : Judaism in the Age of Idolatry [« Dieu contre les dieux : le judaïsme à l'ère de l'idolâtrie »], , 398 p. (ISBN 9781946351463)
- 1 2 3 4 5 6 (de) Raffaele Pettazzoni, « Das Ende des Urmonotheismus » [« La fin du monothéisme originel »], Numen, vol. 5, , p. 161-163
- 1 2 3 (en) Robert Karl Gnuse, No Other Gods : Emergent Monotheism in Israel [« Pas d'autres dieux : le monothéisme émergent en Israël »], (ISBN 9780567374158, lire en ligne), p. 138-146
- 1 2 (en) Wilhelm Schmidt, The Origin and Growth of Religion : Facts and Theories [« L'origine et le développement de la religion : Faits et théories »], , 302 p. (ISBN 9780815404088)
- ↑ (en) Ernest Brandewie, Wilhelm Schmidt and the Origin of the Idea of God [« Wilhelm Schmidt et l'origine de l'idée de Dieu »], , 352 p. (ISBN 9780819133632)